Bravant le froid hivernal à Lyon, le public s’est déplacé en ce samedi soir et s’installe rapidement dans la Grande Salle pour la quatrième représentation de Bovary Madame. Au parterre, on entend plusieurs conversations : les spectateurs ne dissimulent pas leur enthousiasme de découvrir la dernière mise en scène de Christophe Honoré. Et dès que le rideau se lève, la salle plongée dans le noir semble captivée. Le spectacle s’ouvre sur l’entrée des comédiens et on est immédiatement frappé par la conception à la fois ingénieuse et esthétique de la scénographie cachée à la vue du public jusque-là : un sol de terre battue, un singulier dispositif ouvert sur la salle figurant le chapiteau d’un cirque avec à jardin, des gradins en hauteur par rapport au plateau-piste, et à cour, un balcon comme une sorte d’upper stage rappelant presque le théâtre élisabéthain.

La structure est solidement fixée, soutenue par des guindes métalliques tendues. Au centre, l’entrée de ce qui pourrait être la piste circassienne avec un vestibule éclairé au-dessus par deux rangées de néons multicolores qui s’illuminent parfois au rythme de la musique au cours du spectacle. L’entrée au lointain est marquée par deux pièces de forte toile translucide, toutes deux entrouvertes permettant ainsi aux comédiens de pénétrer à l’intérieur de ce qui pourrait être le chapiteau ainsi reconstitué. Dès l’ouverture cependant, on remarque un compartiment peu éclairé, sous le balcon à cour : il s’agit du salon des Bovary à Yonville, reconstitué avec du mobilier d’époque comprenant un piano – celui dont joue Emma, fermé par des murs rouge coquelicot assortis aux teintes du chapiteau. En surplomb de l’entrée, un écran rectangulaire, massif, imposant et qui n’est pas sans évoquer la scénographie dans Le Ciel de Nantes. L’espace est d’emblée clairement défini de cette façon : le spectateur n’est pas propulsé à Thôtes puis à Yonville l’Abbaye, ce petit bourg normand fictif où est supposée se dérouler le récit de Flaubert, peignant dans son « roman sur rien », les mœurs de province. L’horizon est ici volontairement tout autre : Christophe Honoré place l’héroïne au sein d’un cirque dont elle serait la vedette. Les « artistes » qui l’entourent ne sont autres que les autres personnages masculins du roman : Charles Bovary – une version de Charbovari, époux pataud et d’une bonté maladivement naïve, formidablement campé par Jean-Charles Clichet ; Léon Dupuis joué avec justesse par Davide Rao, jeune clerc de notaire de maître Guillaumin, séduisant et enfiévré pour Emma qui le repousse d’abord, ce qui le chasse jusqu’à Paris avant qu’elle ne le retrouve à l’opéra de Rouen et qu’il devienne alors son dernier amant ; Rodolphe Boulanger, le fougueux premier amant des Comices agricoles, le romanesque anti-Charles, l’Homme Alpha possible dans l’imaginaire érotique d’Emma – remarquable Harrison Arévalo ; le pharmacien Homais que joue Julien Honoré tout à fait épatant dans cette figure de bourgeois qui rêve toujours de plus grand, pleutre provincial aussi sachant que limité, croupissant dans son officine ; enfin, Stéphane Roger endosse le costume – qu’il retire parfois à vue en toute impudeur – de Lheureux, le marchand d’étoffe, véritable incarnation de la tentation d’Emma qui ne cesse de s’endetter auprès de lui, authentique crapule usurière qui vend du toujours mieux, de l’ailleurs et… de la barbe à papa également. On assiste donc à un défilé de figures familières pourtant refaçonnées, mâles de papier vivants autant que formes spectrales d’un étrange cirque composé d’« acrobates, magiciens, clowns, voltigeurs… » menés par l’éblouissante Marlène Saldana en Madame Loyale – envers l’auteur ? – femme du « bon côté », autrement dit celui du cirque des hommes autour d’Emma, qui régente cette micro-société coincée entre l’univers diégétique du roman flaubertien encore bien figé sous ce chapiteau et la possibilité d’un ailleurs, un hors-scène onirique au-delà des toiles plastifiées de l’entrée. Celui que choisit Emma à la fin.

Ludivine Sagnier donne une vie intense à Madame Bovary, prenant finement place dans un endroit de jeu complexe. Elle fait son entrée au milieu de « ses » hommes. En robe blanche, elle s’installe sur un plateau tournant au milieu d’eux et se laisse bercer par la musique, toujours au cœur du théâtre comme du cinéma de Christophe Honoré. Visionnaire déjà, elle fredonne sur les paroles de « Cry me a river » où Justin Timberlake se lamente sur sa rupture avec une Britney Spears infidèle. D’une hypersensibilité maladive – elle s’évanouit, s’exalte démesurément – inadaptée à un environnement finalement aussi insupportable pour ses rêves que l’était le cadre du roman, elle fait partie de ces « lecteurs aliénés, incapables de distinguer la fiction de la réalité » comme l’indique Maxime Decout dans son passionnant essai intitulé Éloge du mauvais lecteur (Éditions de Minuit, 2021). Par ignorance, elle « tombe dans les dangers de l’identification » en espérant toujours une vie comparable à celle des aventures de la littérature sentimentale et romantique dont elle nourrit son imaginaire, comme Corinne de Madame de Staël qu’elle lit « en ce moment » comme elle l’apprend avec ferveur à Léon, un peu plus tard dans le spectacle.

Évidemment, les principaux épisodes du roman sont évoqués plus que représentés : le mariage avec Charles – représenté à travers cette fleur sous cloche qu’Emma finit par brûler pour la laisser se consumer, comme l’écran en surplomb le montre à jardin, dans des coulisses d’un blanc clinique, hors du temps ; le bal de la Vaubyessard ; l’installation à Yonville – extraordinaire moment où la petite bourgade fictive est schématisée avec des traits de peinture blanche et des fanions de couleurs sur la terre battue du plateau, faisant alors apparaître une représentation ludique de ces lieux éphémères presque comme le temps de la lecture d’un roman ; la rencontre avec Léon auquel Emma résiste ; l’ennui toujours ; les dettes chez Lheureux ; la relation avec Rodolphe sous l’apparence d’un lanceur de couteaux qui joue avec la vie de sa partenaire, autour des comices – signalons l’habile dissimulation de l’adultère dévoilant à la place, dans une scène fantasmatique, une Madame Loyale dénudée et en rut montée sur un cheval plus que stylisé par deux praticables de bois sur la piste tandis qu’elle est montrée sur un authentique équidé à l’écran en surplomb, réverbérant une sorte de réel idéalisé, le tout accompagnée par « Whole Lotta Love » de Led Zeppelin : renversant !

De même, on retrouve l’opération chirurgicale du pied-bot d’Hippolyte incarné là encore par Marlène Saldana dans une scène de clowns où le faux sang gicle et où une fausse jambe est brandie après avoir été coupée dans un tumulte digne d’un numéro dans lequel Charles est rendu totalement grotesque ; la rupture avec Rodolphe ; la dépression d’Emma ; l’opéra ; la coïncidence avec Lucia de Lammermoor et sa « funèbre beauté » qui annonce la fin d’Emma dans le roman, tout comme l’aveugle – troublant Vincent Breton – dans une vision cauchemardesque à l’écran ; les retrouvailles avec Léon et le sublime numéro de voltige en cerceau de Davide Rao tandis qu’avec Ludivine Sagnier, ils interprètent « Le premier bonheur du jour » de Françoise Hardy dans un instant plein de grâce dont Christophe Honoré a le secret.
Bien sûr, les références circassiennes dominent jusque dans la vente des barbes à papa que Lheureux distribue au public, jusque dans les tartes à la crème qu’il se jette au visage, qu’il jette aussi au visage d’Emma à la fin. Au-delà de l’économie du spectacle, ces digressions s’intègrent parfaitement à ce drôle de cirque autour d’Emma – dans tous les sens du terme tel que le considère le metteur en scène. Le cirque sous chapiteau qui veut que tout soit saupoudré d’une merveilleuse fausseté provoquant émotions et effets de croyance. Le cirque des personnages qui se débattent dans leurs turpitudes au cœur de l’histoire et jusqu’en-dehors.
C’est pourquoi Emma ne veut finalement pas mourir même si tout l’y conduit : l’acmé de la détresse après le refus de Rodolphe qui ne prête pas les trois mille francs espérés, avec ce « Je ne les ai pas ! » répété comme une sentence irrémédiable ; l’officine du pharmacien Homais ; Justin, son apprenti ; l’arsenic. La « mauvaise lectrice » refuse cela, se défait étrangement des données romanesques aliénantes. Elle s’émancipe de son destin funeste reproduit à chaque lecture du roman comme à chaque spectacle de cirque suivant le contrat moral qui l’unit à Madame Loyale (à Flaubert, décidément, même si elle prétend que « les livres ne [l’] intéressent pas »). Plusieurs fois déjà, Emma avait demandé à rester seule, comme après le départ de Léon. La voix de la comédienne vibre d’une intensité rare : « D’où vient cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantanée des choses ? Rien ne tient. On s’appuie et ça cède. » C’est la raison pour laquelle, devant un Charles effondré, elle choisit la mer puis « [elle verra] », tirant sa révérence et quittant cette fausse piste aux étoiles qui est devenue une autre impasse pour elle. L’image est délicate comme la volonté de ce personnage qui s’affranchit de « l’éternel retour ». Éclairée par les projecteurs au sol alignés derrière la toile de l’entrée, la silhouette s’estompe à travers le plastique translucide, achevant le splendide travail sur les lumières de Dominique Bruguière au fil des deux heures et demie de spectacle. La silhouette d’Emma s’évanouit comme emportée dans les volutes du cigare qu’on la voit fumer à l’écran en coulisses dans la première partie, avec cette odeur entêtante dans la salle, faisant entrer le public dans une troublante expérience sensorielle. Christophe Honoré joue avec de multiples réflexions, plus ou moins déformantes – Madame Bovary devient d’ailleurs Bovary Madame. Redimensionnant ce motif abondamment utilisé par Flaubert lui-même, il nous fait voir à travers les fenêtres-écrans du salon des Bovary, ce singulier personnage à qui il offre une opportunité aussi rare que précieuse : celle de disposer de son droit à inventer sa propre histoire sous les projecteurs, en dépit de la littérature. A moins que cela ne soit plutôt pleinement avec elle. Madame Loyale dit au début que « c’est elle en chair et en os », cette héroïne fictive qui « porte le nom d’un autre » pourtant, comme le lui rappelle Rodolphe après les comices. Emma prend vie grâce à la performance sensible de Ludivine Sagnier le temps du spectacle : la voici désormais libre d’être sublimée telle l’actrice qui l’a jouée, disparaissant dans le hors scène où « elle existe encore » comme le bandeau défilant l’indique sur l’écran coloré, contredisant effrontément le texte flaubertien.
Semant de multiples références à son propre cinéma – citons par exemple le très beau « I wear your ring » du groupe écossais Cocteau Twins, déjà diffusé dans Plaire, aimer et courir vite, Christophe Honoré ouvre à nouveau une fenêtre – encore une fenêtre – sur un personnage de femme inaccomplie et qui se rêve sublimée, partant finalement en recherche de cet accomplissement ailleurs. Et il faut aimer beaucoup un personnage pour lui souhaiter autant de bien, pour lui offrir pareille fortune hors des pages du roman et même au-delà de la scène d’un théâtre.

