William Shakespeare (1564–1616)
La Mégère Apprivoisée ( The Taming of the Shrew), probablement écrite en 1594
Comédie en cinq actes

Mise en scène Farnaz Arbabi
Scénographie, Jenny Kronberg
Costumes, Lena Lindgren
Musique et son Leo Goldmann
Perruque et maquillage, Thea Holmberg Kristensen, Johan Lundström
Lumières, Johan Sundén
Chorégraphie, Christin Olesen
Dramaturgie, Anna Kölén
Traduction du texte original Britt G. Hallovist

Katarina, Sara Shirpey
Bianca, Maia Hansson Bergkvist
Petruccio, David Book
Grumio, Hannes Meidal
Vecchio, Pierre Wilkner
La veuve Minola, Kristina Törnqvist
Tranio, Jesper Feldt
Lucentio, John Njie
Biondello, Elisabeth Wernesjö
Hortensio, Alexander de Sousa

Danseurs du YRKESDANSARUTBILDNINGEN ÅK 2, BALETTAKADEMIEN STOCKHOLM :
Christine Antonsen
Mirjam Bergerud Eksund
Andrea Cardenas Hedenberg
Emma Christoffersen Blonz
Tuva Eklund
Fride Forseth
Jenny Fossum Baumann
Lea Friberg
Anna Hagman
Arianna Hall
Olivia Helin
Klara Lindqvist
Maria Lippus
Miranda Mexter
Danh-Sky Pham
Lucrezia Polato
Ebba Setterborg
Ellen Stalin
Julie Felicia Strai-Friis

Le texte retravaillé contient des citations d’autres pièces de Shakespeare : Hamlet (Britt G. Hallqvist), A Midsommer Night’s Dream (Göran O Eriksson), Romeo and Juliet (C A Hagberg, Göran O Eriksson), Othello (C A Hagberg) et Cymbeline (C A Hagberg).

 

Dramaten, Stockholm, Dimanche 8 février 2026 à 16h

La metteuse en scène Farnaz Arbabi s’attaque à La Mégère apprivoisée, ou plutôt au Dressage de la rebelle de Shakespeare, en disséquant les formes modernes de la féminité et le déconstructivisme face à la masculinité toxique. La comédie de la société du spectacle explose sous forme de show à l’américaine et aux bouffonneries clownesques mais explore aussi les recoins les plus malsains et sombres d’une psyché humaine bien mal en point. Et sans réconciliation possible entre les sexes…

 

Bande annonce.

 

Stockholm aime le risque. Les pièces de Shakespeare sont ambivalentes certes mais certaines le sont davantage si on les regarde avec les lunettes déformantes de notre époque. Alors quand on voit que Dramaten propose la Mégère, on ne peut que prévoir les ennuis tant la question du genre est brûlante, disons tranchée et ici dans le camp adverse de celui de Victor Orban, pour rester sur la scène européenne.

Tranchée donc mais brûlante parce que le texte, ou du moins, ce qu’on croit savoir du texte, est là (tout est, ou n’est pas, dans le titre), soit cette virago hystérique qu’il s’agit de convertir manu militari à l’obéissance domestique. Zeffirelli en avait fait un très beau film, particulièrement amusant, très bouffon, en prenant le couple (à l’écran comme à la ville) Liz Taylor, Richard Burton, Cléopâtre et Anthony pour l’éternité, tout feux tout flamme.

Rappelons que Shakespeare aime les jeux de miroir de son époque,  qui n’était pas aussi tranchée que notre société globalisée sur le genre, le transgenre et les guerres du sexe. Citons en exemple As you like it ou Much A do about nothing. Rien de nouveau sous le soleil et, effectivement, la société élisabéthaine était au moins sur les scènes plus genderfluid qu’aujourd’hui.

Enfin, rappelons que The Taming of the Shrew est une comédie elle-même encadrée par une scène de tromperie et de mise en scène, avec une troupe d’acteurs cornaqués par un Lord bernant un bon homme du peuple, qui place l’action que l’on retient généralement, sous le signe sans équivoque du jeu scénique, avec des inversions de situation et plein du plaisir de jouer un rôle et de duper, gentiment, autrui. Voilà pour les quelques remarques préalables visant à désarmer les a priori et les mises en garde qu’on lit ici ou là telles « on ne sait pas si Shakespeare était ironique ou non ». Tout son théâtre ou presque joue sur les lignes de front mouvantes entre les sexes et les genres (cf. la figure, ô combien ambiguë, dans tous les sens, de Jeanne d’Arc dans Henry VI), des rapports de force en somme, et bien malin qui pourrait dire que l’un « gagne » par rapport à l’autre.

Rappelons brièvement la trame centrale de la pièce pour mieux voir les déplacements opérés par la mise en scène de Farnaz Arbabi.

Un père a deux filles à marier, la belle Bianca et l’acariâtre Katarina. Deux prétendants âgés Hortensio et Gremio  se battent pour avoir le privilège d’épouser la beauté mais le père ne veut la céder qu’après s’être débarrassé de la mégère. Une jeune étudiant, Lucentio, amoureux de Bianca lui aussi, échange sa place avec son valet qu’il charge d’entrer en concurrence avec  Hortensio et Gremio pendant qu’il se fait engager comme maître de musique pour mieux approcher les deux filles et notamment son aimée. Hortensio a l’idée de proposer à l’un de ses anciens amis, Petruccio, nobliau pauvre de province mais homme accompli de venir pour épouser Katarina. Petruccio et Katarina s’affrontent et prennent beaucoup de plaisir à ce jeu partagé et Katarina consent finalement. Lucentio, aidé de son valet, se débarrasse des prétendants et convole avec Bianca. Petruccio multiplie les goujateries jusqu’à arriver en retard le jour de son mariage et embarque finalement chez lui Katarina et la dresse à base de privations et de jeux de domination. Finalement, lau cours d’un dîner de famille, Lucentio, Hortensio et Petruccio parient chacun que leur femme est la plus obéissante. Petruccio gagne évidemment et demande à Katarina de déclamer un discours édictant les bons usages d’une épouse docile.

“Kiss me Kate (…) We three are married but you two are sped”.

Là où la pièce est étrange, c’est que l’histoire cadre (l’ivrogne Sly abusé par un Lord et sa suite s’acteurs qui lui préparent une petite comédie) ne reste qu’un préambule alors que Shakespeare prend généralement soin dans ses pièces de terminer avec un récapitulatif ou des excuses des comédiens. On peut imaginer qu’au Globe, Sly était au balcon et que l’action de la mégère était mise à distance de manière non équivoque mais pour les tenants durs du texte rien que le texte, le final, pour nous modernes, est rêche. Et doit être travaillé.

Donc Farnaz Arbabi propose un trio de clowns, qui seront les utilités, serviteurs au besoin et chœur proposant ses commentaires, ses (psycho)analyses voire ses exégèses lors des moments embarrassants. Ils nous préviennent d’ailleurs en préambule que dans tout ce que l’on verra rien n’est vrai. Écho lointain du texte de Shakespeare (ci-joint l’original avec les bouffonneries langagières de Sly) :

SLY
Is not a comonty a Christmas Gambol or a tumbling trick ?
PAGE
No my good Lord, it is more pleasing stuff.
SLY
What household stuff ?
PAGE
It is a kind of history

Côté clown : précaution oratoire, mise à distance et clin d’œil à la cuisine interne de certains couples hétéros… Certains ?

La scène est composée d’un rideau brillant sur un cintre arqué et d’une tour-phare de brique mais partant en miettes, vibrionnante, assiégée. Rien ne neuf sous le soleil : symbole phallique et antre chaleureux…

Dispositif scénique utérin-phallique : les princesses assiégées et bien en vue dans leur tour d'ivoire physique et numérique.
Tranio (Jesper Feldt), Grumio (Hannes Meidal) Biondello (Elisabeth Wernesjö), Katarina (Sara Shirpey), Bianca (Maia Hansson Bergkvist)

Comme rien ne change sur ce plan-là, certains personnages sont costumés avec des rappels de l’époque élisabéthaine. Plus ils en sont proches, plus leur costume emprunte au passé. Un passé vu d’ailleurs comme plein de préjugés sexistes. Au bout du spectre, la féministe Katarina et le masculiniste Petruccio : presque plus rien de leur costume ne rappelle l’époque élisabéthaine… hormis le cache sexe énaurme de la bête.

Exit le père (le patriarcat ?) remplacé par une mère cougar en léopard (comme le disait le personnage incarné par Dorleac dans La Peau Douce (1964) de Truffaut : « les femmes qui portent ça, : elles aiment… l’amour »), la veuve Minola bien décidée à se débarrasser de ses filles pour profiter à nouveau de la vie et qui se laisserait d’ailleurs bien tenter par Hortensio. Elle lui caresse déjà le protège sexe… Gremio est rebaptisé Vecchio ( il est d’ailleurs le plus confit dans l’élisabethisme).

Bianca est une influenceuse, pommadée comme il se doit, comme une poupée de cire, ultra féminine et donnant des conseils de séduction à ses followers avec tout le salmigondis suédo-anglais qui convient. On s’amuse des vidéos avec les followers qui s’introduisent dans son « salon » : DesDemona, Ophelia (puis plus tard : Kittyonthetable, 3lloKitty…) avec des petits cœurs qui s’envolent et des commentaires qui s’affichent. Elle est la femme parfaite, désirable, d’un monde comme il va bien… instagramable en show permanent qu’elle anime pendant la pièce, partageant/mettant en scène sa vie avec ses spectateurs.

Et le show s’invite à prendre toute la place (de la scène : All world’s a stage…)  avec des danseuses qui viennent secouer énergiquement croupes et bustes comme il se doit. Comme on le voit dans les clips, aux cérémonies des JO, du Superbowl et/ou… dans les cours d’école de primaire. L’image de la féminité, sexualisée, esthétisée, canonisée, la seule, la vraie, l’unique.

Le ballet de la féminité normée.

Katarina s’oppose à sa si belle sœur, en sweatshirt informe King Kong. Clin d’œil à la King Kong Theory de Despentes sans doute, en tout cas à la femme que le primate géant doit aller chercher dans sa tour d’ivoire (ou de briques que balancent Katarina sur les assiégeants-prétendants). Katarina ne mange pas de ce pain-là et se moque des conseils de beauté que veut lui donner sa sœur. Elle est en marge des stéréotypes de son époque et refuse de s’y soumettre, c’est son côté « mégère ».

Donc trois images de la féminité : la femme cougar, à l’aise dans sa vie et dans son corps, toute de désirs, image miroir de l’homme blanc de 50 ans (lorsque Vecchio fait exploser la tour à la TNT, elle en sort toute affriolante. Cette femme, c’est de la bombe bébé…). La jeune femme tout à fait consciente de son pouvoir de séduction. Et la refuznik, la rebelle.

Exit la comédie des échanges de rôle entre maitre et valet, c’est une autre comédie de rôles inversés : la femelle chassant le mâle. Lucentio, racisé et un peu efféminé (il est artiste…), en tout cas homme (trop ?) sensible, est seul avec son luth-guitare, gratouillant Creep de Radiohead (dont on rappelle le refrain, significatif ici : « I’m a creep, I’am a weirdo. What the hell I’m doing here. I don’t belong here »), amoureux de Bianca mais qui ne peut se laisser aller à ses sentiments parce que celle-ci est trop « mainstream » tandis que lui est « indie »… Ces deux-là arriveront à s’entendre parce que, ultime séduction pour celle qui est passée maîtresse dans cet art, elle lui jouera Wonderwall d’Oasis, la version pop, puis une reprise girly avant une version élisabéthaine à la Purcell. Mainstream de façade (pour avoir des likes) mais sensible elle aussi à l’intérieur…

La demande en mariage. En fanfare (cf la banderole qui se déplie sur le toit de la tour) et sur les réseaux. Lucentio (John Njie) Bianca (Maia Hansson Bergkvist)

Reste à introduire l’horrible Petruccio, sortant mystérieusement d’un hors champ/scène (venu des territoires ?) : cheveux cirés, t‑shirt ajouré sale, jambes outrageusement écartées avec un cache sexe démesuré. Il est l’incarnation de l’horrible mâle, avec juste ce qu’il faut de séduction malgré tout. Suit une terrible rencontre des extrêmes avec calme olympien, un peu angoissant pour l’un et flot d’esprit pour l’autre, pour un jeu de séduction très shakespearien ou le wit rencontre tous nos poncifs de l’époque sur la masculinité toxique, le féminisme revanchard etc. Mais l’attrait du jeu et l’attirance sexuelle dans toutes ses positions prennent ici le dessus.

Petruccio-Zorro (David Book) est arrivé : le grand Petruccio, le beau Petruccio avec son ch'val et son grand P…

Farnaz Arbabi va très loin sur scène et recourt régulièrement à son trio de clowns (commentateurs de plateau TVs ?) avec adresses au public pour désamorcer ou renforcer sa gêne, en tout cas l’extraire de l’émotion spectaculaire et l’amener à se poser des questions. Le mariage va être célébré et déjà Katarina, devenue Kitty, accepte progressivement le carcan de l’épouse (col trop serré d’un costume plus féminin puisqu’il s’agit d’une robe) y compris l’attente humiliante d’un Petruccio en retard.

Un beau mariage, comme disait Rohmer. Le rêve de toutes les petites filles et de toutes les mères… Katarina (Sara Shirpey), Bianca (Maia Hansson Bergkvist) et La veuve Minola (Kristina Törnqvist)

Bianca, avec un côté tradwife (résurgence qui étrangement s’amplifie dans les nouvelles générations) lit à sa sœur son ouvrage sur le mariage parfait (toujours les normes et codes  féminins auxquels il faut se conformer) mais Katarina, sûre d’elle et de son choix, est prête à s’enfuir loin de chez elle, avec son aimé, sur des chevaux (étalons ?) de pacotille. On galope vers le lointain, on joue toujours comme des enfants mais la vie est-elle vraiment un jeu lorsque l’un des joueurs change les règles à sa sauce. Farnaz Arbabi place dès le trajet aller le texte de Shakespeare sur le « jeu » de Petruccio faisant dire à Kitty que le soleil est la lune puis inversement, selon son bon vouloir. Et le jeu prend alors des teintes assez angoissantes, à la dark romance sans doute, genre qui fait florès auprès d’une génération qui, pourtant, ne s’en laisse pas compter.

Ultime chevauchée rêvée. Petruccio (David Book),Katharina (Sara Shirpey), Biondello (Elisabeth Wernesjö)

Farnaz Arbabi trouble alors sa mise en scène de moments qui font vriller la comédie, voulue jusqu’alors comme telle. Les clowns d’ailleurs avaient même investi la loge de l’avant-scène pour se gaver de popcorn en regardant le spectacle (les clowns c’est nous, incapables de décrypter le mal qui s’insinue) mais, comme Kitty, on ne sait plus alors sur quel pied danser avec cet étrange Petruccio.

Tranio (Jesper Feldt), Grumio (Hannes Meidal) Biondello (Elisabeth Wernesjö) profitent comme tout le monde de ce beau spectacle coloré

D’autant qu’il y a aussi de l’eau dans le gaz entre Lucentio et Bianca, l’un obsédé par son art, l’autre voulant ramener son spirituel amant sur le plan physique : elle a invité ses followers à admirer, comme son mari, son nouvel outfit plus sexy. Toujours révélateur de ce brouillage générationnel entre l’intime, le privé, ce qui est partagé sur les réseaux, la mise en scène de sa propre vie au détriment de sa vie réelle (si elle existe…). Farnaz Arbabi montre également qu’il est finalement toujours difficile de s’accorder dans les rôles et contre-rôles des sexes et des genres… Soit.

Elle est plus efficace, il me semble, dans le trouble qu’elle instille dans le home bad home de Petruccio, dépouillé des scènes amusantes chez Shakespeare avec les familiers de la maisonnée, qui était un petit monde grotesque à part dans la campagne véronaise loin de la savante Padoue. Dans un petit monde grotesque, la folie de Petruccio n’était qu’une bouffonnerie de plus alors qu’ici la domination/soumission s’incarne dans un foyer nu.

Le mâle en bleu de travail Petruccio (David Book), la princesse en rose Katarina (Sara Shirpey). Tranio (Jesper Feldt), Grumio (Hannes Meidal) Biondello (Elisabeth Wernesjö)

Reste la domesticité cantonnée aux clowns cherchant des explications (« Sans vouloir psychologiser ! ») aux rudesses de Petruccio : enfance malheureuse, parents dysfonctionnels etc. Le tout dans un foyer désert (les clowns/valets sont sans cesse à distance) là où Shakespeare animait son petit monde de bras cassés. Ici on tord le bras de Katarina psychologiquement, en soufflant constamment le chaud et le froid, et en recourant aussi à des scènes de contrepoids (Katarina doigtant Petruccio, avec un air du Querelle de Fassbinder ou du Facteur sonne toujours deux fois inversé…). On bascule dans une indécision assez angoissante et qui sonne le glas de la comédie.

Fist Fucking : Petruccio (David Book), la princesse en rose Katarina (Sara Shirpey). Sous le regard de Tranio (Jesper Feldt), Grumio (Hannes Meidal) Biondello (Elisabeth Wernesjö)

Ajout de Farnaz Arbabi : Petruccio insiste pour que Katarina donne naissance à un enfant et c’est à nouveau un point de bascule : c’est la fin, pour Katarina, de l’individu pour entrer dans la génération, la procréation. L’utilisation de son corps comme instrument de production et son asservissement final à un lieu (la maison/foyer), à de nouvelles fonctions qui changent et son corps et son rapport au monde : grossesse, douleur de l’enfantement, allaitement, responsabilité d’un autre individu inséré dans le groupe famille. C’est le point de bascule dans la famille nucléaire, semble nous dire Farnaz Arbabi, et c’est une (autre) bombe. Fini les chevauchées…. Cela avait déjà commencé avec Bianca et son couple asexuel, dans un autre registre.

C’est le moment du repas de famille, nœud dramatique où l’on voit que Farnaz Arbabi a bien reconfiguré les personnages. Nous avons le vieux couple ou plutôt le couple de vieux, la veuve Minola/Hortensio, relativement homogène qui a vécu et sait ce qu’il veut : profiter, notamment du sexe (Hortensio se glisse sous la table du repas pour un cunnilingus, plus ou moins discret, à son épouse. Hilarant jeu d’actrice).

Le couple moderne, bien dans sa peau a priori, ayant tout bien déconstruit (Lucentio) ou étant tout à fait conscient des attendus concernant la femme moderne (Bianca) et pourtant dysfonctionnel : il lui reproche son attitude de façade constante, elle de n’être qu’un chômeur qui ne fait rien à la maison.

Le couple moderne bis, mal assorti, Katarina/Petruccio, tout en opposition féministe/ masculiniste dans lequel le mâle (mal) aurait gagné, malgré tout : Katarina est enceinte (ajout de la metteuse en scène) d’une fille (tristesse dans les rangs de l’assemblée). La comédie vire au noir… malgré les cotillons que s’emploient à tirer les clowns mais l’air n’est plus à la fête.

Reste l’autre, Vecchio, réduit à son âge. L’exclu dont il faudra se débarrasser mais qui a encore un rôle à jouer. Celui du vieux dégueulasse, expression et personnage cher à Reiser, ici sans l’humour, donc plutôt le beauf de Cabu (rappelons-le tombé sous les balles de l’obscurantisme et, surtout, de la bêtise…).

Et pendant le repas, ressortent les bonnes vieilles discussions machistes avec un Lucentio qui s’y met, « en mentant et en exagérant » « comme tu le fait si bien », précise-t-il à Bianca, lorsque celle-ci lui reproche d’entrer dans le discours des autres affreux. Il est son miroir, complètement perdu en somme dans les jeux de rôles/contre-rôles.

Les femmes sont exclues et renvoyées à la cuisine, Bianca par dépit, la mère suivant l’injonction violente de Petruccio. Le mal (mâle) s’est répandu comme un poison par la simple présence de Petruccio. C’est le repas de famille chez le tonton beauf élargi à tous.

Suit le pari que gagne Petruccio, et le discours, ici immonde, de Katarina rendu encore plus abjecte par la demande, comme dans le texte, de Petruccio à Katarina de se déparer de ses atours (dans le texte la coiffe, ici sa robe) et, ultime soumission, d’embrasser Vecchio (on se souvient du « Kiss me Kate » final du texte ici totalement dévoyé…), ce qu’elle fait alors que le vieux en profite pour la peloter comme il se doit… Ultime soumission et point de non-retour.

Comment finir ? That is the question

Katarina sert du vin à foison, pas pour les femmes qu’elle houspille, et ces messieurs meurent empoissonnés en dégobillant partout. Tous ? Non, Petruchio, le seul, l’unique, le mâle incarné, semble invincible, renaissant toujours de ses cendres, ou plutôt comme un zombie ou un Terminator implacable, pour reprendre sa Kitty par le col.

Il est finalement abattu, à coup de talon aiguille fourni par Bianca à sa sœur. Planté dans le cœur avec force jets de sang, film gore Netflix du samedi soir (Stranger Things ? Ça de Stephen King ?). Tension/relâchement, toujours selon le bon programme de « maîtrise du piano des émotions humaines » élaboré par le Dr Hitchcock.

L'éradication du mâle Petruccio (David Book) Katarina (Sara Shirpey), Bianca (Maia Hansson Bergkvist). Dans le gore et la joie.

Voilà le message, c’est la sororité finale :  il faut tuer le masculiniste qui sommeille en chaque homme. Voire : il faut tous qu’ils y passent (clowns compris et même la mère, génération soixante-huitarde honnie, qui préfère le suicide à la perspective d’un monde sans hommes) parce que l’homme est irrécupérable. Lucentio déconstruit a échoué (il n’est bon à rien, hormis l’art) et Hortensio, qui n’était pas si mal pour son âge, est rentré, in fine, dans le jeu de Petruccio.

Les sœurs réconciliées, au milieu d’une hécatombe, prennent la poudre d’escampette, font tomber le rideau pendant que les machinistes remballent. La messe est dite… et chantée (Oasis encore et toujours) :

Because maybe
You’re gonna be the one that saves me
And after all
You’re my wonderwall

Au-delà du message, on retiendra surtout la pétulance de la mise en scène, le grand spectacle des danseuses à la Beyonce sur une scène de théâtre, voire un côté revue (deux danseuses en robe longues à paillettes et casque dorés représentant la lune et le soleil passent et repassent pour signaler la fuite du temps, et la soumission au langage, chez Petruchio), les interventions musicales et chantées de Bianca/Lucentio, l’utilisation des vidéos décidément omniprésentes sur toutes les scènes mais bien vues dans l’optique de cette production, le commentaire du chœur clownesque pétri de références à la vie locale et théâtreuse (« Non, ça c’est au Stadsteater…», l’autre maison…), son interaction avec le public, jusqu’au grotesque (des apostrophes après la pause : « Tu as bien fait caca ? » par la scie criarde Biondello, Elisabeth Wernesjö), la prise d’otage volontaire d’un metteur en scène omnipotent : les clowns refusant  d’envoyer la pause alors que la pièce commençait tout juste à virer au drame malsain. Le tout servi par une troupe alerte d’acteurs matois (le clown Grumio, Hannes Meidal, avec sa belle voix de basse, la veuve Minola, Kristina Törnqvist, tout en charme indolent, Vecchio, Pierre Wilkner, en parfait barbon confit du XVIe) ou de jeunes comédiens, ô combien engagés, corps et voix (Katarina / Sara Shirpey et Petruccio / David Book au premier chef mais aussi Lucentio / John Njie et surtout l’oie blanche Bianca / Maia Hansson Bergkvist au long parcours de déniaisisation, sauvée et salvatrice in extremis). Encore une fois, c’est le constant balancier jeu/réel avec Petruccio, moins farcesque que monolithique et froid à la Funny Games de Hanneke et surtout le regard sans cesse changeant de Katarina sur lui qui en impose dans cette comédie qui vire au drame et qui rappelle un peu le Lohengrin de Charlotte Engelkes à Malmö, avec son final heureux (en dépit de tout) et son (ou ici ses) héroïne(s) qui gambade(nt) vers la vie.

C’est du grand spectacle, une comédie bien troussée, qui laisse un long goût d’amertume en bouche avec cette éternelle guerre des sexes jusqu’au boutiste. Le rire est déconfit et le final pour le moins tranchant, voire sanglant. C’est un succès, d’ores et déjà reprogrammé la saison prochaine, qui prouve que cette troisième comédie de Shakespeare, reste toujours d’actualité et peut-être mise au (dé)goût du jour.

Notons que le spectacle est proposé, à certaines dates, avec des tablettes prêtées par le théâtre et permettant de profiter de sous-titres en suédois, anglais et arabe.

Avatar photo
Guillaume Delcourt
Il collabore, en amateur revendiqué, depuis les années 2000 à divers médias, de la radio associative à la programmation et l’organisation de concerts, festivals et happenings (Rouen, Paris, Stockholm) dans les champs très variés de la musique dite alternative : de la pop à la musique électro-acoustique en passant par la noise et la musique improvisée. Fanziniste et dessinateur de concerts, ses illustrations ont été publiées dans les revues Minimum Rock n’ Roll et la collection Equilibre Fragile (revue et ouvrages) pour laquelle il tient régulièrement une chronique sur la Suède. Il contribue, depuis son installation sous le cercle polaire, en 2009, à POPnews.com, l’un des plus anciens sites français consacrés à la musique indépendante. Ces seules passions durables sont À La Recherche du Temps Perdu de Marcel Proust, les épinards au miso et la musique de Morton Feldman. Sans oublier celle de Richard Wagner, natürlich.

Autres articles

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire !
S'il vous plaît entrez votre nom ici