Le temps n’est pas aux utopies… nous traversons une époque dystopique, qui est le paradis des monstres, pour pasticher le titre d’un opéra d’Olga Neuwirth et Elfriede Jelinek, Monster’s Paradise qui sera créé à Hambourg le 1er février prochain. Et une revue comme Wanderersite.com, qui défend une approche approfondie de l’art et qui vise à l’analyse de spectacle doit défendre encore plus aujourd’hui une forme de pensée qui soit complexe, mais en même temps accessible, pour une lecture du monde plus lumineuse qu’elle ne l’est aujourd’hui. C’est pourquoi aussi nous aimons converser avec les managers d’opéras ou de festivals, contraints de penser le futur pour garder (et ouvrir) leur public, mais aussi repérer les tentatives çà et là de sortir des sentiers battus, dans des domaines où le poids de la tradition est encore marquant.
L’idée d’un cycle « Europe, Cultures au futur » provient de ce que même dans ces temps qui frisent avec l’obscurantisme, mais aussi le simplisme et la bêtise, antichambres des pires changements politiques aux bords desquels nous jouons tels des funambules-somnambules, il y a toujours des lumières, des petites lumières qui brillent et qui laissent une lueur d’espoir et de foi en l’humanité.
Ces petites lumières, c’est le Nowy Teatr de Varsovie, où Krzysztof Warlikowski vient de créer Europa, dont nous allons rendre compte, formidable adaptation du Serment d’Europe de Wajdi Mouawad (autre lumière dans notre nuit) créé à Épidaure les 1er et 2 août 2025.
Ces petites lumières, c’est cette compagnie, « Opera aperta », sise à Kyiv au cœur de l’Ukraine meurtrie, qui crée et qui pense aux formes d’opéra du futur, que nous allons aussi bientôt présenter.
Ces petites lumières, c’est le chef d’orchestre Daniel Kawka qui ne cesse de penser à d’autres formes pour l’orchestre, pour le rapport à la musique et à l’espace musical, que nous évoquerons bientôt aussi notamment à propos de son livre « Ose ! », paru en avril 2025 qui retrace l’aventure de son orchestre, si passionnant et si singulier…
Cette culture qui ignore les polémiques stériles, les scandales téléguidés, les « mises en scène « provocantes » ou les cheffes d’orchestres nommées sur ordre, du genre « Venezi à Venezia », cette culture vivante continue de circuler en Europe et fait la nature et la singularité de notre continent, cette souveraine culture européenne, que nos « souverainistes » poussiéreux et passéistes et rances évitent d’interpeller pour mieux nous entraîner dans le gouffre.
C’est la raison pour laquelle nous avons choisi comme symbole de ce cycle le pont de Mostar, en Bosnie-Herzégovine. Construit par les Ottomans au XVIe siècle pour relier les deux parties de la ville, il était aussi le symbole des liens et des liaisons entre les communautés.
Il nous rappelle qu’au cœur des Balkans et donc au cœur de l’Europe il y a encore des musulmans et qu’ils sont européens, qu’ils sont partie intégrante de la culture européenne, à l’heure où l’on essaie de stigmatiser tout ce qui est Islam.
Il nous rappelle aussi que toute culture est faite de liens, de strates, de syncrétismes et surtout pas d’uniformité. C’est essentiellement pour ces raisons qu’il a été détruit symboliquement pendant la guerre des Balkans en 1993. Il a été reconstruit et a fièrement retrouvé sa fonction, encore plus forte, encore plus symbolique et oserais-je dire, encore plus européenne.
Il nous rappelle pour tout dire qu’il est toujours plus stimulant de construire des ponts que d’élever des murs, que ce soit à Berlin jadis, à Nicosie naguère, à Jérusalem et au Nouveau Mexique encore récemment.
Pour ouvrir cette série de réflexions sur un sang européen non mortifère, mais vivace et créateur, nous présentons dans notre espace « interviews » un projet architectural de théâtre, que d’aucuns qualifieraient d’utopique et qui ne l’est pas du tout, signé d’un architecte italien, Valerio Ferrari, que nous suivons depuis des années, d’un théâtre d’aujourd’hui, car après le théâtre grec et romain, après le théâtre « à l’italienne », après le théâtre frontal inventé par Bayreuth, peut-être notre époque riche de nouveaux moyens technologiques a‑t‑elle besoin (ou nécessité) d’inventer des salles et des structures qui puissent accueillir toutes les formes de spectacle vivant dans un autre rapport artiste-spectateur.
Ce projet est présenté sous forme d’interview née dans le mensuel italien Sipario, que nous remercions vivement de nous autoriser à la publier, en ouverture de ce cycle « Europe, cultures au futur » que nous concevons comme un souffle d’air au milieu de ce début d’année irrespirable.
Inventer, penser le futur, et notamment le futur de la musique et de l’opéra, c’est aussi penser notre futur culturel, notre futur européen (le théâtre et l’opéra sont des formes européennes, nées en Europe et qui vivent encore essentiellement en Europe et surtout transnationales), notre Europe, seul espace aujourd’hui viable pour répondre aux défis du monde.
