Erich Wolfgang Korngold (1897–1957)
Das Wunder der Heliane (1927)

Opéra en trois actes
Livret de Hans Müller-Einigen d'après un mystère de Hans Kaltneker
Création le 7 octobre 1927 au Stadttheater de Hambourg

Direction musicale : Robert Houssart
Mise en scène : Jakob Peters-Messer

Décors, lumières, vidéo : Guido Petzold
Costumes : Tanja Liebermann
Chorégraphie : Nicole van den Berg

Héliane : Camille Schnoor
Le Souverain : Josef Wagner
L'Étranger : Ric Furman
La Messagère : Kai Rüütel-Pajula
Le Geôlier : Damien Pass
Le Juge aveugle : Paul McNamara
Le Jeune Homme : Massimo Frigato
Les six Juges : Thomas Chenhall, Glen Cunningham, Daniel Dropulja, Eduard Ferenczi Gurban, Michał Karski, Pierre Romainville

L'Ange : Nicole van den Berg

Chœur de l'Opéra national du Rhin
Orchestre philharmonique de Strasbourg

Strasbourg, Opéra National du Rhin, mercredi 21 janvier 2026 à 19h

Créé en 1927 et longtemps relégué aux marges du répertoire, Le Miracle d'Heliane d'Erich Wolfgang Korngold retrouve la scène strasbourgeoise dans une reprise qui assume pleinement l'excès, la tension et l'ambiguïté de l'œuvre. Fidèle à sa politique de redécouverte du postromantisme germanique, l'Opéra national du Rhin s'appuie sur une mise en scène resserrée et volontairement austère de Jakob Peters-Messer, qui interroge la notion même de miracle, de pouvoir et de jugement collectif. Portée par une distribution intensément engagée – Camille Schnoor en Heliane, Ric Furman en Étranger, Josef Wagner en Souverain – et par une fosse tenue avec une énergie continue par Robert Houssart à la tête de l'Orchestre philharmonique de Strasbourg, cette production met à l'épreuve une partition aussi fascinante qu'éprouvante, dont la force brute semble avoir échappé au temps.

Camille Schnoor (Héliane), Josef Wagner (Le Souverain), Ric Furman (L’Étranger), Kai Rüütel-Pajula (La Messagère), Paul McNamara (Le Juge aveugle), Thomas Chenhall (Juge), Eduard Ferenczi Gurban (Juge),  Pierre Romainville (Juge), Nicole van den Berg (L’Ange)

Pourquoi Heliane ?

Il existe des œuvres qui ne s'effacent pas parce qu'elles seraient secondaires, mais parce qu'elles se trouvent mal alignées avec les récits dominants. Das Wunder der Heliane (Le Miracle d'Heliane) est de celles-là : un opéra trop luxuriant pour les partisans d'une modernité "purifiée", trop tardif pour entrer dans le roman héroïque des avant-gardes, trop ambitieux pour qu'on le réduise à une curiosité. Il fait partie des ouvrages dont l'évidence tient essentiellement à la nécessité d'une mise en scène, comme celle de Christof Loy au Deutsche Oper de Berlin en 2018 ou bien Jakob Peters-Messer à l'Opéra National du Rhin – en provenance du Nederlandse Reisopera à Enschede où l'œuvre a été donnée dans la saison 2023/2024.

Pour comprendre Le Miracle d'Heliane, il faut replacer Korngold dans une trajectoire très singulière : celle d'un compositeur qui a connu, très tôt, la gloire – presque le statut d'événement – avant d'être rattrapé par l'histoire, les conflits esthétiques, et la brutalité du siècle. Né à Brno en 1897, formé et lancé à Vienne, Korngold grandit dans l'ombre d'un père influent, Julius Korngold, critique puissant, protecteur autant que prescripteur — une figure qui contribue à installer le fils dans une filiation mahlérienne/straussienne au moment où d'autres langages gagnent du terrain. Les débuts sont fulgurants : opéras en un acte, succès précoces, et surtout Die Tote Stadt (1920), triomphe international dont l'ampleur fait de Korngold l'un des compositeurs les plus joués dans l'espace germanophone des années 1920 à la hauteur d'un Richard Strauss.

La création en 1927 au Stadttheater de Hambourg du Miracle d'Heliane correspond à un moment où le goût du public prend ses distances avec une certaine forme de sérieux extatique, de spiritualité frontale et symboliste. Le théâtre musical du temps se diversifie : satire, rythmes nouveaux, fragmentation, autres dramaturgies. Créé la même année, le turbulent de Křenek capte l'air du temps et remporte la mise. D'autre part, Heliane n'est pas un drame psychologique "moderne" au sens naturaliste, mais plutôt un théâtre de signes et d'épreuves sur un mode qui développe des actions avec un vocabulaire scénique quasi liturgique. Musicalement, l'œuvre pousse la grande machine postromantique à un point de saturation qui la rend paradoxalement moderne. On y entend un amalgame puissant de ce qui fait la force des grands monuments lyriques, de Tristan à Salomé… mais sans imitation servile pour autant. Korngold absorbe et densifie une pâte orchestrale qui ne se contente pas d'accompagner – elle impose une pression et fabrique un climat qui oblige la voix à se projeter comme une résistance. Ce choix esthétique a pour conséquence majeure un niveau d'intensité dynamique souvent élevé, avec une tension qui ne retombe jamais vraiment. La perception fine du détail peut en pâtir, mais l'ouvrage affirme crânement son impact physique et volontaire. On est devant une partition "athlétique", performative, où les interprètes sont mis à dure épreuve — et où cette épreuve fait partie du sens global.

C'est son destin personnel qui achève de brouiller la réception européenne de Korngold. Dans les années 1930, la collaboration avec Max Reinhardt, puis le départ vers les États-Unis, l'entraînent vers un autre système de production artistique. À Hollywood, il devient une référence fondatrice du grand style symphonique de la musique de film, et reçoit des récompenses majeures pour ses partitions. Plus tard, lorsqu'il cherche à renouer avec l'Europe et la musique "pure", il se heurtera à une mémoire abîmée : l'exil, les ruptures, puis l'après-guerre reclassent son nom, trop souvent, du côté d'un art "appliqué", comme si l'opéra devait désormais s'effacer derrière le cinéma. C'est ici qu'entre en jeu l'expérience discographique des années 1990 avec la collection "Entartete Musik" de DECCA qui nous permit de découvrir cette musique, au même titre que Die Vögel (Les Oiseaux) de Walter Braunfels et Der Schatzgräber (Le chercheur de trésors) de Franz Schreker – deux autres chefs‑d'œuvre nécessaires que nous aura rendu l'Opéra du Rhin et son directeur Alain Perroux. Ce Miracle d'Heliane donné aujourd'hui devient exemplaire : il faut non seulement un choix artistique, mais des moyens, une distribution, un choeur et un orchestre prêts à relever le défi de la densité. Sur tous ces plans, l'Opéra du Rhin place la barre haut, et rappelle le degré d'exigence et d'audace de ce qu'on appelle parfois depuis Paris… la "province".

Camille Schnoor (Héliane), Ric Furman (L’Étranger), Kai Rüütel-Pajula (La Messagère)

Un mystère ?

Le livret du Miracle d'Heliane est signé Hans Müller-Einigen d'après un "mystère" de Hans Kaltneker, intitulé Die Heilige (La Sainte). Cette catégorie n'est pas un simple genre littéraire : elle éclaire en profondeur la nature même de l'opéra. Kaltneker, dramaturge et poète autrichien rattaché à la veine expressionniste viennoise, meurt prématurément en 1919, à l'âge de 24 ans. Son œuvre dramatique, peu abondante mais marquée par une intensité visionnaire, explore de manière obsessionnelle la transformation de l'amour charnel en amour rédempteur, la sainteté conçue non comme vertu morale, mais comme traversée du scandale et de la souffrance. Die Heilige, aujourd'hui considéré comme perdu ou du moins non localisé, puise dans une forme théâtrale héritée du Moyen Âge, mais réinvestie par le symbolisme et l'expressionnisme du début du XXᵉ siècle. Le choix de cette forme est décisif. Le mystère n'est pas un drame psychologique, mais un théâtre de forces et de signes. Les personnages n'y sont pas analysés pour leur intériorité, mais exposés comme des figures soumises à des épreuves. Le peuple y agit comme une masse, ("turba" comme chez Bach et dans les Passions qu'on représentait sur le parvis des églises), capable de se retourner brutalement ; la justice y prend la forme d'un rite plus que d'une enquête ; le miracle n'y est pas nécessairement expliqué, ni même totalement affirmé, mais laissé dans une zone d'indécision féconde entre le surnaturel, le symbolique et le mental. C'est exactement ce que l'on retrouve au cœur du Miracle d'Heliane : une dramaturgie fondée sur l'ordalie, le jugement public, l'exposition du corps et l'attente d'un signe impossible. Hans Müller-Einigen condense et structure le texte en trois grands blocs scéniques fortement contrastés – la geôle, le tribunal, la place publique – qui correspondent autant à une efficacité théâtrale qu'à une logique rituelle. Certains critiques ont reproché au livret une langue jugée moins subtile que celle de Kaltneker, mais cette transformation répond aussi aux nécessités de l'opéra : rendre visibles et audibles des situations-limites, créer des scènes d'exposition frontales, offrir à la musique des points de condensation dramatique.

Le caractère de "mystère" explique également la nature profondément ambiguë de l'œuvre. Dans Heliane, il n'est jamais exigé que le spectateur tranche définitivement entre miracle réel et construction symbolique. La résurrection de l'Étranger peut être comprise comme un événement surnaturel, comme l'accomplissement d'un rite, ou comme une projection ultime de l'imaginaire d'Héliane face à la violence du monde. De même, la nudité de l'héroïne ne relève ni du réalisme ni du scandale gratuit : elle s'inscrit dans une tradition où l'exposition du corps devient épreuve de vérité, lieu de jugement et de basculement, héritière aussi bien des récits bibliques que de la dramaturgie sacrée. En ce sens, l'opéra de Korngold ne doit pas être lu comme un drame symboliste tardif ou comme une fable mystique naïve, mais comme l'héritier direct d'une forme théâtrale ancienne réactivée par l'expressionnisme. Le mystère, chez Kaltneker comme chez Müller-Einigen, permet de maintenir ensemble des contraires que le théâtre psychologique aurait tendance à résoudre : le sacré et le scandale, la foi et le doute, la transcendance et l'hallucination. C'est cette tension constitutive qui donne au Miracle d'Heliane sa force singulière et explique, aujourd'hui encore, la difficulté – mais aussi la fascination – qu'exerce cette œuvre sur la scène.

Camille Schnoor (Héliane), Ric Furman (L’Étranger)

Heliane et Lohengrin ?

Si l'on cherche à inscrire Le Miracle d'Heliane dans une généalogie plus large du romantisme lyrique allemand, la comparaison avec Lohengrin s'impose presque d'elle-même, non comme un jeu d'influences directes, mais comme une communauté de structures et de questions métaphysiques traitées selon des voies différentes. Le rapprochement entre Das Wunder der Heliane et Lohengrin se fait moins par des analogies de surface que par une parenté de mécanismes dramaturgiques. Dans les deux œuvres, le récit s'organise autour d'un peuple instable, tantôt docile tantôt violent, d'une autorité politique qui cherche à verrouiller l'ordre par la loi et par la peur, d'un couple central soumis au regard collectif, et d'un complot qui empoisonne progressivement la communauté. Surtout, les deux opéras reposent sur une ordalie, une épreuve censée permettre au divin de trancher là où les hommes sont incapables de juger. Mais là où Wagner bâtit un mythe de l'apparition, Korngold développe un mythe de la captivité. Le sauveur n'arrive pas de l'extérieur : il est déjà là, emprisonné, condamné, privé de toute puissance visible. Cette inversion est décisive. Chez Wagner, Lohengrin surgit comme une réponse spectaculaire à l'appel d'Elsa, porteur d'une promesse et d'une condition. Chez Korngold, l'Étranger ne promet rien : il a déjà agi, déjà réveillé le peuple, déjà introduit la possibilité de la joie, et c'est précisément pour cela qu'il est neutralisé. Sa nature reste profondément ambiguë. Est-il un envoyé divin, un prophète, ou simplement un homme dont la bonté et l'énergie prennent valeur de miracle ? Le livret ne tranche jamais, et cette indétermination nourrit toute la tension de l'œuvre. Comme dans certaines relectures contemporaines de Lohengrin, où le héros cesse d'être un sauveur incontestable pour devenir une figure troublante, voire inquiétante, Heliane ouvre un espace de doute sur le divin lui-même : non plus une vérité transcendante qui s'impose, mais un récit fragile, susceptible d'être retourné contre ceux qui y croient. D'où une question centrale, que le titre lui-même laisse ouverte : de quel miracle parle-t-on ? S'agit-il de la résurrection objective de l'Étranger, ou du miracle intérieur d'Heliane, d'une métamorphose subjective, voire d'une projection imaginaire destinée à survivre à la violence du pouvoir ? Cette dialectique entre foi et illusion, entre salut et tromperie, structure l'opéra de Korngold avec une ambiguïté qui prolonge l'inspiration romantique wagnérienne tout en la déplaçant vers une autre métaphysique : là où Lohengrin repose sur l'interdit du savoir, Heliane repose sur l'excès de visibilité, sur l'exposition du corps et de l'intime comme épreuve ultime.

Ce geste central – celui d'Héliane qui se dénude, se met littéralement à nu devant l'Étranger – s'inscrit lui aussi dans une tradition littéraire et biblique ancienne où la nudité n'est jamais simple abandon, mais lieu de jugement et de scandale. L'épisode de Suzanne et les vieillards, dans le Livre de Daniel, offre un parallèle saisissant : une femme surprise dans son intimité, dont la nudité devient le point de départ d'une accusation d'adultère et d'un procès public où la justice se révèle moins soucieuse de vérité que de récit crédible. Plus proche encore du dispositif d'Heliane, la figure antique de Phryné, traduite devant l'Aréopage, dont la nudité dévoilée devant les juges (les sévères héliastes) fait basculer le verdict, montre comment le corps peut devenir preuve, argument, ordalie visuelle, substitut du miracle attendu. Dans ces récits, comme chez Korngold, la nudité n'abolit pas la honte : elle la déplace, la rend visible, la transforme en instrument de vérité autant qu'en arme contre l'ordre établi. Le livret hérite clairement de cette tradition du jugement par exposition, où le sacré et le scandale se confondent, où l'innocence ne peut s'affirmer qu'au prix d'une mise à nu radicale, toujours menacée d'être retournée en faute. C'est à l'aune de ces ambiguïtés – sauveur problématique, miracle incertain, corps exposé comme lieu de vérité et de condamnation – qu'il devient alors essentiel d'observer comment la mise en scène de Jakob Peters-Messer choisit, ou non, de trancher, de cadrer ou de laisser ouvertes les failles constitutives de l'œuvre.

Josef Wagner (Le Souverain), Ric Furman (L’Étranger), Damien Pass (Le Geôlier), Nicole van den Berg (L’Ange)

La mise en scène de Jakob Peters-Messer

Cette reprise bénéficie d'une distribution en partie renouvelée mais qui parvient à révéler et mesurer ce qui, dans la mise en scène, relève d'une pensée dramaturgique solide, capable de résister au déplacement des lieux et des interprètes, et ce qui dépend plus étroitement de l'énergie singulière d'un plateau donné. Dans un opéra aussi tendu, aussi exigeant que Le Miracle d'Heliane, cette mise à l'épreuve est particulièrement significative. Le choix de Jakob Peters-Messer est clair : face à une partition saturée, luxuriante, presque constamment poussée à haut régime, la mise en scène refuse toute surenchère. Plutôt que de rivaliser avec l'ivresse orchestrale de Korngold par une accumulation de signes ou d'images spectaculaires, elle adopte un parti pris de retenue, voire d'austérité. Là où la musique déborde, la scène contient ; là où l'orchestre exalte, l'espace scénique enferme. Ce principe structure l'ensemble de la représentation et trouve sa traduction la plus évidente dans le décor conçu par Guido Petzold : un espace très clair, d'une clarté presque aveuglante, dominé par des parois lisses et un plafond spectaculaire, comme une vague métallique suspendue au-dessus du plateau. Ce plafond-miroir, dont les ondulations rappellent celles de la structure extérieure imaginée par Jean Nouvel pour la Philharmonie de Paris, ne se contente pas de réfléchir la lumière : il agit comme un dispositif de projection, au sens propre comme au sens fantasmatique. Il renvoie les corps, les gestes et les visages dans une surface instable, ondoyante, qui transforme la scène en espace mental autant qu'en lieu dramatique. Cette surface devient aussi un écran symbolique, convoquant la célèbre scène d'Extase, film de Gustav Machatý (1933), avec Hedy Lamarr flottant, nue, à la surface de l'eau. La référence, discrète mais troublante, inscrit l'histoire d'adultère et de scandale qui traverse Heliane dans une lignée d'images où le corps féminin, exposé, devient à la fois objet de fascination, de jugement et de fantasme collectif.

Dans ce cadre volontairement dépouillé, l'acte I se déroule comme dans un dispositif de contrôle contemporain. La geôle de l'Étranger n'est pas un lieu pittoresque ou pathétique, mais un espace de neutralisation : lumière crue, absence d'ombre, impossibilité de se soustraire au regard. L'irruption d'Héliane prend alors une portée immédiatement politique car, en pénétrant cet espace interdit, la reine ne cherche pas l'intimité, elle transgresse un ordre. La scène de la nudité, centrale dans l'opéra, est traitée avec une grande sobriété avec l'échancrure d'une poitrine brièvement exposée – un geste presque comme un acte rituel. Le corps se fait lieu de vérité, mais aussi point de bascule possible vers l'accusation. La mise en scène se garde bien de trancher : foi intégrale, amour sans limite ou réappropriation politique de l'intime, toutes ces lectures restent ouvertes.

Le décor se transforme radicalement à l'acte II pour devenir un tribunal. Le plateau se remplit de rangées de chaises en plastique orange, d'une banalité agressive, qui installent une atmosphère de froideur bureaucratique. On apprend dans le livret de salle qu'il s'agit d'une allusion directe au procès de la Rote Armee Fraktion, et plus largement à la dimension paradoxalement "romantique" que certains observateurs ont pu projeter sur les revendications et la radicalité de la bande à Baader. Cette référence inscrit le procès d'Héliane dans une modernité politique où la justice devient spectacle, où la procédure se charge d'une violence symbolique qui dépasse les individus qu'elle juge. Le Jugement de Dieu apparaît alors moins comme un appel sincère à la transcendance que comme une machine cynique destinée à produire une légitimation morale de la condamnation. La fin de l'acte II est marquée par l'irruption d'une foule que la mise en scène choisit de représenter de manière très lisible, peut-être trop. Ce "corps social" bigarré, mêlant classes sociales et origines ethniques, incarne un peuple conçu comme agrégat, masse hétérogène plus que communauté structurée. L'intention est claire, un brin naïve : montrer une société fragmentée, instable, prompte à se laisser emporter par la rumeur et la peur.

Au troisième acte, cette foule s'est transformée. Elle n'est plus masse compacte, mais une addition de groupes désabusés, errant au milieu de poubelles où sont jetés indistinctement déchets matériels et espoirs brisés. L'image est appuyée, presque illustrative, mais elle dit quelque chose de l'épuisement collectif après la violence du jugement. Le peuple n'est plus en colère : il est vidé, abandonné à un présent sans horizon. C'est dans ce contexte d'ombre et de désolation que survient le basculement final. Soudain, l'espace se transforme. Un pan de mur s'ouvre, la lumière change de nature, et l'on passe brutalement de l'obscurité à une clarté presque irréelle. Derrière le mur, un ailleurs apparaît, traversé de lames lumineuses virevoltantes, comme une abstraction paradisiaque, un espace sans contours précis. L'Étranger emporte Heliane vers cet au-delà indéfini, qui peut être lu tout autant comme un Eden que comme une projection ultime, un dernier refuge imaginaire face à l'échec du monde terrestre. La mise en scène choisit de ne pas nommer cet ailleurs, ni de le figer dans une iconographie religieuse explicite. Elle en fait un seuil, une échappée, laissant subsister le doute fondamental qui traverse toute l'œuvre : miracle réel ou récit nécessaire, salut objectif ou ultime construction du désir.

Ainsi conçue, la reprise strasbourgeoise ne cherche ni à embellir ni à corriger l'opéra de Korngold. Elle en accepte les raideurs, les excès, les zones de malaise, et tente de leur opposer un cadre rigoureux, presque ascétique. Ce choix peut parfois brider le vertige que la musique appelle, mais il permet aussi de maintenir l'opéra à distance du spectaculaire facile. Plus qu'une illustration, cette mise en scène propose une lecture sous tension, qui traite l'œuvre comme une épreuve à traverser. Et c'est précisément à partir de cette mise sous pression que l'on peut désormais mesurer ce qu'ont affronté, et assumé, les chanteurs et l'orchestre au cours de cette soirée.

Josef Wagner (Le Souverain), Ric Furman (L’Étranger), Kai Rüütel-Pajula (La Messagère), Damien Pass (Le Geôlier), Paul McNamara (Le Juge aveugle), Glen Cunningham (Juge),  Pierre Romainville (Juge), Nicole van den Berg (L’Ange)

Les voix et l'orchestre : des interprètes mis à l'épreuve

Après la rigueur du dispositif scénique, le plateau vocal et la fosse apparaissent comme le véritable champ de bataille de la soirée. Le Miracle d'Heliane est un opéra qui ne ménage rien ni personne. Tout, dans l'écriture de Korngold, relève d'une logique d'excès maîtrisé : excès de durée, excès de densité, excès de tension dynamique. La musique impose une pression presque continue, rarement relâchée, et place chanteurs et orchestre dans un état d'exposition permanente. Il ne s'agit pas seulement de chanter ou de jouer juste, mais de tenir, de résister, de traverser une matière sonore qui se déploie comme une force autonome. Cette dimension "athlétique", déjà perceptible à la lecture de la partition, devient ici une donnée sensible de la représentation.

Le rôle d'Heliane concentre à lui seul une part considérable de cette épreuve. Korngold y exige une soprano capable de soutenir une écriture tendue, souvent placée dans des zones de forte intensité orchestrale, sur une durée qui interdit tout relâchement. Camille Schnoor succède à Annemarie Kremer, s'engageant dans ce rôle avec des moyens certes différents mais avec une générosité et une détermination évidentes. La projection est solide, l'émission franche, permettant à la voix de franchir l'orchestre sans recours systématique à la dureté. Les aigus, droits et assurés, s'inscrivent dans une ligne continue qui ne cherche pas l'effet mais la cohérence. Dans les passages plus introspectifs, notamment au deuxième acte, la soprano parvient à ménager des demi-teintes, à introduire une forme de vulnérabilité qui empêche le personnage de se réduire à une figure abstraite ou symbolique. Le grand monologue du procès, véritable colonne vertébrale de l'opéra, est mené comme un long crescendo émotionnel et vocal, où la difficulté n'est pas tant de produire le son que de maintenir le fil dramatique sans se laisser submerger par la masse orchestrale. On perçoit parfois la limite de l'endurance, mais cette limite fait aussi partie de la vérité du rôle : Héliane est un personnage qui va jusqu'au bout d'elle-même, sans économie, et c'est en cela qu'on peut qualifier cette prise de rôle de réussite.

Ric Furman est l'Étranger, un rôle écrit pour un ténor héroïque et qui relève d'une autre forme de vaillance. Constamment exposé, il est souvent contraint de chanter "contre" l'orchestre plutôt qu'avec lui. La voix est claire et lumineuse, sans chercher à épaissir artificiellement le timbre pour rivaliser en densité. Il s'appuie sur une projection directe et un engagement physique évident, donnant au personnage une dimension très humaine, presque fragile par moments, qui nourrit l'ambiguïté dramaturgique d'un Étranger loin du messie tonitruant, mais un être mis à nu, soumis à la violence du système qu'il a contribué à dérégler. La fatigue perceptible dans les dernières pages, l'oblige à dévisser sur certaines tenues mais, loin d'affaiblir la prestation, cette sollicitation souligne la radicalité de l'écriture et la dimension sacrificielle du rôle dans lequel il est impossible de tricher. Le Souverain trouve en Josef Wagner un interprète d'une autorité vocale immédiatement perceptible. Déjà présent en 2018 dans la production Loy à Berlin, le baryton-basse impose une présence sombre, compacte, presque minérale, qui correspond parfaitement à ce personnage de pouvoir rigide et frustré. La ligne vocale, parfois volontairement anguleuse, refuse toute séduction inutile. Mais derrière cette dureté affleure peu à peu une faille : celle d'un homme incapable d'aimer autrement que par la domination, et dont la violence masque une impuissance fondamentale. Wagner parvient à rendre sensible cette fissure sans jamais attendrir artificiellement le personnage, ce qui donne au Souverain une épaisseur tragique bienvenue.

Les rôles secondaires, loin d'être de simples silhouettes, participent pleinement à cette économie de la tension. La Messagère de Kai Rüütel-Pajula s'impose par une émission tranchante, presque agressive, parfaitement en adéquation avec sa fonction de catalyseur de la haine collective. Le timbre sombre, la projection incisive, confèrent à chacune de ses interventions une efficacité dramatique immédiate. Le Geôlier de Damien Pass, plus en retrait sur le plan de la puissance pure, apporte une humanité fragile, parfois couverte par l'orchestre, mais dont la relative vulnérabilité vocale correspond bien à la position instable du personnage, pris entre obéissance et compassion. Le Jeune Homme de Massimo Frigato et les six juges (Thomas Chenhall, Glen Cunningham, Daniel Dropulja, Eduard Ferenczi Gurban, Michał Karski, Pierre Romainville) composent un ensemble homogène, engagé, sans maillon faible apparent, contribuant à la densité dramatique de la soirée, avec Paul McNamara touchant et sensible en Juge aveugle.

Le chœur de l'Opéra national du Rhin occupe une place centrale dans cet opéra, non seulement comme force sonore, mais comme véritable acteur collectif. Très sollicité, souvent poussé dans des dynamiques élevées, il incarne tour à tour la masse docile, la foule accusatrice, puis le corps social désabusé du troisième acte. La puissance est indéniable, parfois au prix d'une certaine rugosité de timbre, notamment dans les pupitres aigus, mais cette dureté s'accorde finalement avec la brutalité du monde représenté en imposant une belle présence sans chercher à tout prix à séduire.

Signalons la présence de la danseuse Nicole van den Berg, sans doute un des choix les plus singuliers de la mise en scène de Jakob Peters-Messer. Le metteur en scène a imaginé la figure chorégraphiée d'un Ange, non comme un personnage agissant, mais comme commentaire, à la manière d'un chœur de tragédie grecque réduit à un seul corps. Au début de l'opéra, cette présence passe presque inaperçue : la danseuse se tient à l'écart, dans un coin du plateau, capuche de son hoodie rabattue sur la tête, comme une silhouette marginale, observatrice plus qu'actrice. Progressivement, elle circule parmi les protagonistes avec une grammaire chorégraphique très fluide, faite de gestes contrastant avec la raideur des corps soumis au pouvoir ou à la violence du jugement. Ses déplacements installent une temporalité parallèle, une couche silencieuse qui accompagne l'action sans jamais la parasiter. Le détail du mot "angel" inscrit sur son sweat-shirt agit comme un signe discret, presque ironique, d'identification, rappelant que cette figure appartient autant au monde du symbole qu'à celui du quotidien.

Dans la fosse, l'Orchestre philharmonique de Strasbourg affronte une partition d'une redoutable complexité. Même dans sa version légèrement réduite (signée Fergus McAlpine), l'orchestration de Korngold demeure foisonnante, saturée de contre-chants, de superpositions, de couleurs instrumentales. Les pupitres sont sollicités sans relâche, et la tentation du bloc sonore est constante. Placé sous la direction de Robert Houssart, l'orchestre fait entendre un effort de concentration et de mise en place qui se heurtent parfois à des chutes de tension dans la ligne générale. Les grands climax consomment une énergie massive, laissant affleurer des moments où la transparence ou le mystère peinent à s'imposer, mais cette densité participe aussi à l'identité de l'œuvre, à son caractère frontal. Le geste de Houssart privilégie clairement la continuité et la tension, tentant de maintenir la musique dans un état de pression quasi permanente, mais laissant parfois peu d'espace aux respirations, aux zones de suspension, aux moirures plus rares et plus délicates que la partition recèle pourtant, comme ces étranges guirlandes au célesta ou ces trilles d'une longueur explicitement déraisonnable. On peut souhaiter davantage de contrastes, une palette dynamique plus étagée, une attention accrue aux transitions et aux silences. Mais ce choix, cohérent avec l'esthétique générale de la production, met en lumière la dimension performative d'une œuvre qui avance par blocs, par vagues, par assauts successifs. Le Miracle d'Heliane déplace les frontières et les limites, exigeant une forme de mise en danger qui donne à la soirée sa densité, sa gravité, son impact. En assumant pleinement ce risque, l'Opéra national du Rhin rappelle que certaines œuvres ne prennent tout leur sens que lorsqu'on accepte de les affronter sans filet, dans leur démesure même.

Camille Schnoor (Héliane), Ric Furman (L’Étranger), Massimo Frigato (Le Jeune Homme)
Avatar photo
David Verdier
David Verdier Diplômé en musicologie et lettres modernes à l'université de Provence, il vit et enseigne à Paris. Collabore à plusieurs revues dont les Cahiers Critiques de Poésie et la revue Europe où il étudie le lien entre littérature et musique contemporaine. Rédacteur auprès de Scènes magazine Genève et Dissonance (Bâle), il fait partie des co-fondateurs du site wanderersite.com, consacré à l'actualité musicale et lyrique, ainsi qu'au théâtre et les arts de la scène.

Autres articles

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire !
S'il vous plaît entrez votre nom ici