
Du droit de cuissage au harcèlement, de Beaumarchais à #Metoo, Netia Jones relit Le Nozze di Figaro en féministe, bien décidée à mettre en lumière des siècles de domination masculine, de pratiques scandaleuses exercées en toute légalité par des hommes sur des femmes et ce dans tous les milieux et dans toutes les sociétés. Pour mettre l’accent sur ces abus, dénoncer des « coutumes » qui avaient lieu autrefois et qui perdurent, malgré de réelles avancées, la metteuse en scène a recours au théâtre pour opérer une spectaculaire mise en abîme. Le décor choisi n’est autre que la cage de scène du Palais Garnier qui devient comme par magie plateau, loges personnelles, réserve à costumes ou loge partagées, jusqu’à l’ouverture finale sur le foyer de la danse en hommage à Degas (et aux petits rats si appréciés des bourgeois du XIXème) et à Robert Carsen qui avait déjà utilisé cet effet dans la scène finale de Capriccio.[1]

Dans cette fourmilière où s’activent artistes, techniciens, répétiteurs, musiciens, danseuses, costumières et archivistes, le couple qui interprète le Comte et la Comtesse bat de l’aile, Susanna est habilleuse, Figaro coiffeur et Cherubino un jeune dragueur désœuvré. Chacun se côtoie et s’affaire dans une atmosphère de répétitions, de séances d’habillage, où le spectacle n’est jamais loin, tandis qu’à l’abri des regards, le rôle-titre s’intéresse de près à de jolies danseuses qu’il invite dans sa loge, ou qu’un chef de chant sans scrupule sort de sa douche au moment où une élève arrive pour répéter… La pression est forte, les rapports entre individus sexualisés, tandis qu’en coulisse les membres du chœur interviennent pour manifester et dire « Non » au harcèlement. Le monde bouge, comme avant la Révolution Française où Beaumarchais annonçait avec la parution de sa pièce Le mariage de Figaro, une nouvelle ère, un changement des mœurs et de la société depuis trop longtemps muselée.

Abusées, les femmes en ont assez d’être les jouets d’hommes sans scrupule et se rebellent chacune à leur manière. Dans l’intrigue qui se joue devant nous, Susanna qui doit épouser Figaro, refuse de céder aux avances de celui qui se croit tout permis et joue Almaviva (certain « droit féodal » réclamé en vertu d’habitudes ancestrales volant en éclat) et la jeune Barbarina qui a perdu en plus de son épingle, sa virginité en suivant le Conte (encore lui), veut désormais s’affranchir et choisir ses amants, alors que la Comtesse qui se sait trompée trouve la force de faire face à l’adversité en se montrant généreuse, grâce au pardon. Dans ce contexte de déconstruction, il est évidemment amusant de suivre Cherubino, traité en jeune adolescent mal dans sa peau, caché dans son jogging trop large, casquette vissée sur la tête, mais très porté sur la gent féminine qui le trouble profondément.

Netia Jones se plait à prendre quelques libertés par rapport au livret de Da Ponte, mais s’assure de les faire passer d’autant plus facilement que sa direction d’acteur extrêmement fouillée ne laisse rien au hasard et permet aux interprètes de s’y référer à tous moments. Basilio profite de sa condition pour tenter sa chance le plus souvent auprès de jeunes élèves, mais sans succès, Susanna véritable pile électrique est toujours en mouvement, aiguille à la main à l’affût d’un ourlet à reprendre ou d’un fil à tirer, Figaro saute d’une pièce à l’autre, Marcellina a toujours des cartons d’archives dans les mains et la Comtesse passe d’une interview au calme relatif de sa loge.
Un spectacle aussi travaillé ne devrait pour autant pas peser, or, malgré les idées de mise en scène et l’agitation, on s’ennuie parfois, faute de nervosité et d’engagement dans la fosse. Antonello Manacorda dirige mollement, sans passion, sans électricité et finit par plomber la partition. Sa lecture sans arête, sans feu ni flamme va selon un train de sénateur, tout juste contrecarrée par quelques accélérations dans les ensembles et les « finale » en concertati . Entre les deux, le tempo se traine, les points de vue peinent à percer et les chanteurs restent cloués au sol. Le second air de Figaro « Aprite un po’ quegl’occhi » comme celui de la Comtesse « Dove sono », d’une lenteur inaccoutumée, affaiblissent les artistes et flouent leurs performances.

Christian Gerhaher a l’âge du Comte, dit et joue avec justesse ce rôle de prédateur irrésistiblement attiré par la chair fraiche qui l’entoure, mais de manière trop appuyée. La voix est cependant usée et l’on regrette qu’il se sente obligé d’hurler pour se faire entendre ou de prononcer avec affectation les paroles du fameux air « Hai gia vinta la causa » qui n’ont pas besoin d’être si agressives et si brutalement émises.

Hanna-Elisabeth Müller qui débute à l’Opéra National de Paris, n’est pas à la hauteur des attentes et du défi que représente le rôle de la Comtesse. Cette chanteuse qui promettait à ses débuts n’a pas répondu aux attentes qu’on mettait en elle, et, c’est le cas ici, on se retrouve face à une musicienne à l’instrument incertain, fragile aux extrémités et à la maturité stylistique plus que relative. L’expression est aussi limitée et la vocalité scolaire, comme l’atteste les deux airs « Porgi amor » inodore, incolore et sans saveur et « Dove sono » étriqué et sans mystère.

Pas sûr que Figaro convienne au baryton Gordon Bintner que l’on avait trouvé autrement plus percutant en Guglielmo de Cosi fan tutte ; si le comédien s’en tire plutôt bien et avec naturel, la partie musicale n’a ni panache, ni particularité, le chanteur donnant l’impression de chanter sans s’impliquer. Dans le droit fil d’une Natalie Dessay, toujours sur le qui-vive et en perpétuel mouvement, Sabine Devieilhe joue correctement, mais Susanna doit briller davantage par sa voix qui doit être souple, soyeuse et charnue ; or la cantatrice dont le timbre reste droit et froid, n’a ni medium ni grave, ce qui rend son chant quasiment inaudible dans les ensembles et pénalise le très attendu « Deh vieni non tardar ».

Les parents de Figaro, Monica Bacelli (Marcellina) et James Creswell (Bartolo) ont encore de l’énergie à revendre, entouré du Basilio cynique et profiteur de Leonardo Cortellazzi, Hanah Lobel-Torres adorable Barbarina, ou Lea Desandre dans son désormais habituel numéro de Cherubino, théâtralement convaincant mais vocalement un peu faible. Les membres de l’orchestre sont en place mais forcés de suivre la direction lestée du maestro italien qui confond Mozart avec Brahms, sont à la peine pour faire crépiter de mille feux cette ambitieuse journée.
[1] C’est d’ailleurs une pratique régulière des metteurs en scène, souvenons-nous de Peter Stein qui dans Das Rheingold (1976) en faisait le Walhalla… (NdR)
