Franz Schubert (1797–1828)
Die Winterreise, op.89, D 911 (1827–28)

Roderick Williams, baryton
Iain Burnside, piano

 

1 CD Chandos CHAN 20163, TT 71'45''

Enregistré au Potton Hall, Dunwich (Suffolk) du 15 au 17 juillet 2020

Enregistrer le Voyage d’hiver de Schubert c’est se heurter, nécessairement, à une longue lignée d’interprètes et d’enregistrements ainsi qu’à des modèles qui ont fini par sembler insurpassables ; mais le baryton Roderick Williams et le pianiste Iain Burnside n’en sont pas à leur coup d’essai dans le répertoire schubertien puisqu’ils ont déjà gravé, pour le label Chandos, Die Schöne Müllerin et le Schwanengesang. Ils montrent ici des qualités indéniables – et notamment une remarquable clarté dans la diction et dans l’émission – et signent une interprétation sobre, soignée, à laquelle manque malgré tout un peu de drame et d’intensité pour être totalement convaincante.

Après Die Schöne Müllerin et le Schwanengesang, c’est tout naturellement pour un Winterreise que le baryton Roderick Williams retrouve le pianiste Iain Burnside dans un enregistrement venant clore plusieurs années de collaboration entre les deux musiciens autour des grands cycles de Lieder de Schubert.

Au milieu d’une discographie aussi pléthorique que celle du Winterreise, pas facile de se faire une place : ténors, barytons, et même quelques sopranos et mezzo-sopranos – la dernière en date n’étant autre que Joyce DiDonato – se sont prêtés à l’exercice, les cycles schubertiens faisant figure de passage obligé dans le répertoire du Lied. Plus encore, certains ont réussi à s’imposer comme des références absolues, égalables peut-être, mais qui ont fini par sembler insurpassables à moins d’un miracle. Voilà qui fait peser un sacré poids sur les épaules des musiciens qui s’y essaient, en plus des difficultés déjà contenues dans la partition.

Car avec Schubert, on veut tout : les mots et le chant, un texte ciselé mais de beaux phrasés, un piano qui accompagne et qui réponde au chanteur, du récit et des atmosphères, sans parler de la variété de couleurs qu’exige l’œuvre. Un périlleux exercice d’équilibrisme qui demande une attention de tous les instants aux détails qui parsèment la partition ainsi qu’un duo chanteur/pianiste solide. C’est peut-être à se demander pourquoi s’attaquer à un tel sommet du répertoire, surtout lorsqu’on pense que tant d’autres l’ont déjà chanté, et parfois avec quelle réussite ! Pourtant, le miracle du Winterreise – comme de tous les cycles schubertiens – est de n’avoir jamais vu épuisées toutes les possibilités expressives qu’il contient ; d’offrir à ses interprètes une palette incroyable avec laquelle jouer, et où chacun pourra dessiner son propre voyage.

Celui de Roderick Williams et Iain Burnside n’est ni tortueux ni torturé, et s’éloigne un peu en cela de certains enregistrements récents ; mais le baryton fait preuve de qualités indéniables, la plus frappante étant sans doute la clarté de sa diction. Chaque mot est absolument intelligible, et on ne perd ni la clarté des voyelles, ni l’impact des consonnes. Il faut dire que le baryton trouve une émission vocale très bien adaptée à ce répertoire, légère et parfois au plus près de la voix parlée – loin de la densité dont il est capable dans le répertoire de l’opéra ou de l’oratorio, ainsi que ses récents enregistrements de Peter Grimes (Chandos) et du Messie (Pentatone) l’ont montré. On reconnaît là la patte du mélodiste émérite qu’est Roderick Williams – lui qui a chanté Schubert mais aussi Brahms, Mahler, et quantité de songs. La voix est homogène, l’aigu est assuré, et le timbre lumineux du baryton convient particulièrement bien aux pages les plus oniriques de l’œuvre, à l’image de « Frühlingstraum » ou, dans une certaine mesure, du « Lindenbaum ».

Mais voilà que ce qui fait la qualité de cet enregistrement – la clarté de l’émission et de la diction – fait aussi ses limites : on aurait besoin, parfois, que les Lieder soient davantage dramatisés, que les contrastes soient plus frappants, que la voix déploie davantage de couleurs, tout simplement pour que l’auditeur sente le cheminement du narrateur d’un bout à l’autre de l’œuvre. Certains Lieder sont bien construits et menés par le baryton et le pianiste, comme « Auf dem Flusse », « Der stürmische Morgen » ou encore « Die Post », où la voix gagne en épaisseur et où Iain Burnside rend bien les figuralismes qui sous-tendent la partition. Mais si l’on prend ce Winterreise dans sa globalité, on aurait pu attendre des pages plus déchirantes, d’autres encore plus éthérées, une interprétation un peu moins lisse peut-être. On ne reproche pas ici à Roderick Williams un manque d’engagement dans ce qu’il dit et ce qu’il chante – il est engagé et investi ; mais on n’y trouve pas tout à fait notre compte quant à l’intensité dramatique que les poèmes de Wilhelm Müller et plus encore la partition de Schubert déploient.

De même, si Iain Burnside est un pianiste attentif et précis, si ses intentions musicales sont claires – dans « Rückblick » notamment –, son jeu n’est pas aussi évocateur qu’on aurait pu l’espérer. Il livre certes de belles pages, comme « Mut » ou « Die Nebensonnen » où le son se pare de davantage d’éclat et d’une belle intensité, mais il aurait sans aucun doute pu se permettre d’être encore plus présent, et de souligner davantage les modulations et contrastes tragiques que le compositeur a mis au service du texte pour l’accompagner, l’illustrer, mais aussi suggérer plus que ne disent les mots.

Il nous aura donc manqué, pour être totalement convaincue par ce Voyage d’hiver, de voyager un peu plus et que l’hiver soit plus rigoureux. Mais cet enregistrement ne manque pas de qualités, notamment techniques, et a le mérite de confirmer Roderick Williams comme l’un des barytons qui comptent sur la scène lyrique actuelle.

Claire-Marie Caussin
Après des études de lettres et histoire de l’art, Claire-Marie Caussin intègre l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales où elle étudie la musicologie et se spécialise dans les rapports entre forme musicale et philosophie des passions dans l’opéra au XVIIIème siècle. Elle rédige un mémoire intitulé Les Noces de Figaro et Don Giovanni : approches dramaturgiques de la violence où elle propose une lecture mêlant musicologie, philosophie, sociologie et dramaturgie de ces œuvres majeures du répertoire. Tout en poursuivant un cursus de chant lyrique dans un conservatoire parisien, Claire-Marie Caussin fait ses premières armes en tant que critique musical sur le site Forum Opéra dont elle sera rédactrice en chef adjointe de novembre 2019 à avril 2020, avant de rejoindre le site Wanderer.

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