Giacomo Puccini (1858–1924)
Turandot (1926)
Dramma lirico in tre atti
Livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni d'après Carlo Gozzi
Créé à la Scala de Milan le 25 avril 1926

Direction musicale : Gustavo Dudamel
Mise en scène : Robert Wilson
Assistante à la mise en scène : Nicola Panzer
Décors : Robert Wilson et Stephanie Engeln
Costumes : Jacques Reynaud
Lumières : Robert Wilson et John Torres
Vidéo : Tomek Jeziorski
Dramaturgie : José Enrique Macián
Maquillage : Manu Halligan

Turandot : Elena Pankratova
Calaf : Gwyn Hughes Jones
Timur : Vitalij Kowaljow
Liù : Guanqun Yu
Altoum : Carlo Bosi
Ping : Alessio Arduini
Pang : Jinxu Xiahou
Pong : Matthew Newlin
Mandarin : Bogdan Talos
Ancella : Rocío Ruiz Cobarro, Laure Marchetti
Principe du Persia : Hyun-Jong Roh
Orchestre et chœur de l’Opéra national de Paris
Direction des chœurs : Ching-Lien Wu
Maîtrise des Hauts-de-Seine et Choeur d'enfants de l'Opéra de Paris
Directeur de la maîtrise : Gaël Darchen
4 décembre 2021 à l'Opéra national de Paris, Bastille 19h30

Petits plats dans les grands à Bastille pour cette soirée inaugurale du mandat de Gustavo Dudamel en tant que directeur musical de l'Opéra de Paris. Sa direction sauve d'un ennui redoutable une production de Turandot torpillée par le travail minimal autant que minimaliste de Bob Wilson. Tandis que les clichés s'alignent imperturbablement sur la scène, la fosse tente d'animer un drame qu'un plateau en demi teintes ne parvient pas toujours à soutenir. Le rôle-titre est confié à la solidité d'airain d'Elena Pankratova qui fait disparaître une bonne partie du plateau (chœur y compris) et surtout le terne Calaf de Gwyn Hughes Jones, tandis que la Liù de Guanqun Yu parvient à lui tenir tête. 

Gwyn Hughes Jones (Calaf)

Il faudra bien un jour s’interroger sur une esthétique qui réduit la scène d'opéra à une unique dimension, alignant en rang d'oignons des chanteurs que Wagner et Verdi en leur temps, avaient débarrassé de leur carcan expressif les obligeant à véritablement jouer leur rôle, s'étreindre et se regarder en chantant. Révolutionnaire à l'orée des années 1970 et son célèbre Regard du sourd et plus tard, Einstein on the Beach, l'art de Bob Wilson vire désormais à une simple mise en boîte d'éléments déjà vus et revus. Ainsi, cette Turandot parisienne qui débarque à Bastille après Toronto et Madrid – annoncée comme le grand événement de ce début de saison par la présence de Gustavo Dudamel, pour la première fois en tant que directeur musical de l'Opéra de Paris.

Il faut une sacrée dose d'abnégation pour supporter ces quelque deux heures de rigidités anguleuses en bleu cobalt et blanc éclatant, avec du vert céladon et du rouge carmin comme seul divertissement. Les voix projettent sempiternellement de face, les visages lourdement fardés de blanc, tels des masques sur des personnages réduits à l'état de marionnettes et saisis dans le faisceau des projecteurs braqués sur eux. Le cadre de scène fait office de boîte dans laquelle les déplacements et les apparitions de personnages sont réglés latéralement et verticalement à la manière de languettes de papier. Que dire de ce chœur plaqué tel une frise ou l'Empereur Altoum descendant des cintres, assis sur un trône céleste retenu par des filins dans le plus pur style des pièces baroques présentant une divinité ?

L'œil cherche forcément à s'échapper de cette prison millimétrée, quitte à se focaliser sur les écarts et les "défauts" qui permettraient de laisser respirer cet univers amidonné : ici, une plateforme latérale ou un décor qui tremble légèrement, là un pinceau de lumière qui ne tombe pas exactement sur un personnage ou bien encore un drapé dont le pli revêche semble se révolter contre la régularité mortifère des lignes et des volumes. Quand ils ne cèdent pas carrément au ridicule (le passage d'une oie mécanique quand le chœur d'enfants célèbre la cigogne qui a chanté, ou bien la danse des savants ponctuant les trois réponses de Calaf), les rares éléments de théâtre qui parviennent à fissurer ce corset implacable se limitent aux trois personnages Ping, Pang, Pong. Contrairement à Madrid (et surtout Toronto où ils avaient provoqué un débat assez oiseux et l'adoption de patronymes "inclusifs" Jim, Bob et Bill…), on a laissé au vestiaire les barbes postiches et les chapeaux de paille pour d'anonymes et mondialisés costumes "casual"…

Vitalij Kowaljow (Timur), Guanqun Yu (Liù), Carlo Bosi (Altoum), Gwyn Hughes Jones (Calaf)

Wilson a imaginé pour eux de curieux sauts de cabri, accompagnés d'un léger dodelinage censé souligner de façon assez épaisse le caractère bouffe. Répété en boucle, ce jeu d'acteur étire la première scène de l'acte II aux limites du soutenable et de l'exaspération, obligeant une fois de plus à traquer les éléments qui pourraient encore rappeler un travail de mise en scène digne de ce nom. Maigre moisson en vérité : cet éventail brandi par Turandot tel le sabre par le bourreau, ou bien pendant l'épreuve des trois questions, les trois réponses de Calaf mimées par Ping placé symétriquement à jardin –réponses accompagnées par trois changements de couleurs (espérance et vert, le sang en rouge et Turandot en bleu). On citerait sans doute aussi cette projection de lignes entrelacées, que l'on retrouve dans le décor tombant des cintres, avec des points nodaux lumineux imitant une forêt stylisée – à moins qu'il ne s'agisse de réseaux-rhizomes de neurones illustrant le "dilemme" et les tourments de Calaf que dénouent le longiligne néon blanc qui fend l'espace cramoisi à la toute fin, symbole du dénouement libérateur. Visions usées, ressassées et sans relief…

Le plateau vocal est marqué par les débuts parisiens d'Elena Pankratova, incarnation d'une princesse marmoréenne parfaitement raccord avec une scénographie qui prive le personnage des rares moments d'humanité que lui ménage le livret d'Adami et Simoni. Avec la subtilité d'un scalpel pénétrant la chair des notes, le vibrato découpe "In questa reggia" en un enchaînement consonantique et sans émotion dans ces aigus dardés avec violence et dureté vers l'azur. Le Calaf de Gwyn Hughes Jones subit de fait la comparaison, bien incapable de rivaliser en volume et en timbre et tentant de faire exister son Calaf dans les rares interstices que lui laisse la soprano russe dans le duo final. Le Nessun Dorma sans grand relief est escamoté ("exfiltré" serait le terme) dans sa conclusion par l'enchaînement orchestral que Dudamel précipite habilement pour ne pas exposer le ténor à de possibles trop maigres applaudissements. Guanqun Yu réussit dans la mort de Liù les nuances de projection et d'expression qui manquaient à sa première intervention, gâchée par un vibrato envahissant. Sa présence éclipse le bien terne Timur de Vitalij Kowaljow, limité à un mezzo-forte sans couleur, tandis que le Mandarin éclatant de Bogdan Talos ou l'Empereur de Carlo Bosi donnent une belle carrure à leurs airs. Vocalement très inégaux, les Ping, Pang, Pong d'Alessio Arduini, Jinxu Xiahou et Matthew Newlin réussissent à faire oublier leur insupportable numéro scénique, ce qui n'est pas un mince exploit.

Tête d'affiche et centre d'intérêt de la soirée, la présence de Gustavo Dudamel à la tête de l'orchestre de l'Opéra de Paris confirme en partie les espoirs qu'avaient pu susciter sa nomination. Amoindrissant les impacts et les angles dans toute la première partie, le chef installe un discours qui souligne les éléments symphoniques, saisissant la moindre occasion de dessiner des arrière-plans où couleurs et timbres se marient indépendamment du strict soutien apporté au plateau. D'où ces flottements dans la scène des énigmes, avec des chanteurs cloisonnés dans des échanges qui peinent à devenir véritablement dialogue – avec un chœur aux limites du dégingandé et de l'imprécis dans les interventions en fond de scène. L'orchestre hausse très audiblement le niveau, attentif et volontiers démonstratif dans la façon de rendre la moindre intention de leur tout nouveau directeur musical, quitte à ajouter de l'air entre les notes et donner à cette musique des atours de comédie musicale (Tanto amore, segreto…). La seconde partie le trouve assurément à son meilleur, faisant évoluer la ligne au-delà du pur poème symphonique puccinien vers une fresque plus terrienne et incarnée, donnant une cohérence au choix (toujours délicat) du final d'Alfano.

Elena Pankratova (Turandot)
David Verdier
David Verdier Diplômé en musicologie et lettres modernes à l'université de Provence, il vit et enseigne à Paris. Collabore à plusieurs revues dont les Cahiers Critiques de Poésie et la revue Europe où il étudie le lien entre littérature et musique contemporaine. Rédacteur auprès de Scènes magazine Genève et Dissonance (Bâle), il fait partie des co-fondateurs du site wanderersite.com, consacré à l'actualité musicale et lyrique, ainsi qu'au théâtre et les arts de la scène.

Autres articles

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire !
S'il vous plaît entrez votre nom ici