Budapest Festival Orchestra 
Iván Fischer,  direction musicale
11 septembre 2021
Yuja Wang  piano
Franz Liszt (1811–1886)
Concerto n° 1 pour piano et  orchestre en mi bémol major, S. 124
Eine Faust Symphonie in drei Charakterbildern nach Johann Wolfgang von Goethe, S 108

12 septembre 2021
« Brahms, Liszt und die « Zigeunermusik »

Iván Fischer  Modération et direction musicale
Jenö Lisztes 
Lajos Sárközi jr.
et
Gyula Bóni  Viola
Rudolf Sárközi
« Zigeunerkapelle »

József Lendvay
 Violine
Jenö Lisztes
Improvisation au Cimbalom
Franz Liszt (1811–1886)
Ungarische Rhapsody cis-Moll S 359 Nr. 2
Johannes Brahms (1833–1897)
Ungarischer Tanz WoO 1 Nr. 1 g‑Moll
Ungarischer Tanz WoO 1 Nr. 6 D‑Dur
jouées en alternance par la « Zigeunerkapelle » et par l' orchestre
Pablo de Sarasate (1844–1908)
Zigeunerweisen op. 20
Johannes Brahms (1833–1897)
Ungarischer Tanz WoO 1 Nr. 4 f‑Moll
arrangé pour "orchestre chantant par Iván Fischer
Johannes Brahms (1833–1897) / Arnold Schönberg (1874–1951)
Andante con moto et Rondo alla zingarese du quatuor avec piano n°1, en  sol mineur op. 25

 

 

Lucerne, KKL,samedi 111 (19h30) et dimanche 12 septembre, 17h

Il y a une singularité d’Ivan Fischer à la tête de son Budapest Festival Orchestra, considéré par beaucoup comme l’un des orchestres les plus intéressants et talentueux aujourd’hui, le BBC Music Magazine le classe parmi les dix meilleures phalanges du monde. Fondé en 1983 conjointement par Zoltán Kocsis et par Iván Fischer, il étonne par sa plasticité, tout en affirmant fortement son identité culturelle hongroise. Il ne faut pas y voir une affirmation identitaire au sens où l’on entend ce mot malheureusement en France aujourd’hui, mais reflétant d’abord une couleur culturelle forte d’un pays où la musique, qu’elle soit « savante » ou populaire occupe une place centrale et les frères Fischer, Adam et Iván, maintiennent haut l’exigence .
Avec Liszt, c’est la Hongrie internationale qui est célébrée, avec un compositeur dont on a oublié qu’il s’appelle
Lizst Ferenc avant d’être le Franz Lizst célébré dans l’Europe entière, vertige pianistique, Maître de chapelle ) Weimar qui offre son aile protectrice notamment à Wagner et à Berlioz, et surtout attaché à une culture totalement européenne. Ce week-end final du Festival de Lucerne célèbre ces facettes multiples d’un Liszt européen qui regarde aussi vers ses racines, et Iván Fischer ne manque jamais de souligner en particulier l’apport de la culture tzigane (ou rom) dans la musique hongroise.

Iván Fischer

Concert du 11 septembre 2021 

Concerto n° 1 pour piano et orchestre en mi bémol major, S. 124

La soirée est entièrement consacré à Liszt, compositeur national hongrois et phénomène du piano, par deux oeuvres emblématiques

  • Le concerto n°1 pour piano et orchestre avec Yuja Wang en soliste, autre phénomène du clavier, qui conclut ainsi sa résidence à Lucerne comme soliste étoile de l’année
  • L’autre pièce est la plus monumentale Faust-Symphonie, signe de l’admiration du compositeur pour l’œuvre de Goethe qui a marqué largement tout le XIXe siècle, et qui ne pouvait que fasciner Liszt, installé comme maître de chapelle à Weimar, la ville de Goethe et Schiller.

Infatigable combattant de la musique de l’avenir et de la modernité musicale, il aide beaucoup Richard Wagner, dont il crée Lohengrin en 1850 et dont il reprend Tannhäuser en 1849 et il soutient aussi fortement Berlioz dont il sauve le Benvenuto Cellini en le dirigeant à Weimar. C’est ce profil-là du compositeur qui est ici célébré.

C’est justement à Weimar, en 1855, qu’a été créé sous la direction de Berlioz avec Liszt au piano ce court concerto très célèbre, dont la composition commence à la fin des années 1830.

Yuja Wang  @Manuela Jans

La forme de l’œuvre, en quatre parties jouées sans interruption rappelle par sa brièveté le concerto n°1 de Prokofiev, si démonstratif. Yuja Wang l’aborde ce soir de manière moins démonstrative qu’en d’autres occasions. On connaît son étourdissante technique, mais elle arrive à éviter de mettre en avant sa technique de fer et arrive à moduler, à être même quelquefois lyrique. Ce qui frappe c’est aussi le dialogue avec l’orchestre (avec le fameux triangle), la souplesse, le son à la fois éclatant et sûr, mais aussi la variété des couleurs, la chaleur et la rondeur du son, l’engagement des musiciens. Orchestre opulent sans être excessivement présent, soliste impériale, mais sans excès de prouesses techniques, pas très méditative, mais pas non plus mécanique : ce qui frappe c’est l’équilibre et le dialogue, dans un exemple de panache sans vraie fragilité, mais néanmoins une touche de sensibilité.

 

Eine Faust Symphonie, in drei Charakterbildern nach Johann Wolfgang von Goethe, S.108 

Iván Fischer @Manuela Jans

Exécutée pour la première fois à l’occasion de l’inauguration du célèbre monument à Goethe et Schiller situé devant le théâtre, la Faust Symphonie n’est pas une œuvre de circonstance, puisque sa conception court dès les années 1840. Elle a été complétée par un chorus mysticus, chœur d’hommes et voix de ténor qui chantaient des extraits du second Faust, et fut retouchée jusqu’en 1880
C’est la version originale exclusivement symphonique qui est ici jouée, sans le Chorus Mysticus
L’œuvre est monumentale, en trois moments marqués par chaque personnage du premier Faust, fondée sur les cordes et les vents, d’une durée de plus d’une heure. Fischer ne privilégie pas les aspects grandiloquents et essaie de proposer une version très équilibrée, cherchant à bien caractériser chaque moment et chaque personnage, notamment la fragilité psychologique de Faust où le désir de Gretchen qui monte malgré son innocence, et évidemment l’ironie sardonique de Méphistophélès. Il est clair que l’œuvre est un peu démonstrative, quelquefois lourde, superficielle aussi, mais l’interprétation de Fischer privilégie la couleur, les chatoyances, plutôt que les contrastes et la violence. Il en résulte des moments vraiment « séraphiques » comme toute la partie dédiée à Gretchen. C’est une œuvre qu’il interprète souvent avec son orchestre, et il réussit à travailler avec précision les nuances et les aspects psychologiques et terriblement humains du premier Faust.
Cela devient ainsi une sorte de confrontation d’ambiances très différenciées grâce à la qualité de l’orchestre, la chaleur de son jeu, la transparence et la clarté de la lecture, des cordes exceptionnelles dans leur nuances et la manière de ne jamais appuyer. Un vrai grand moment musical qui montre les qualités d’orchestration de Liszt et surtout des moments d’une grande sensibilité qu’on n’associe pas forcément à cette œuvre.

 

Concert du 12 septembre

Jenö Lisztes au Cembalom @Priska Ketterer

Traditionnellement le dernier concert du Festival de Lucerne est plus festif, quelquefois plus « Entertainment » et cette fois, honneur est fait, en cohérence avec le programme et la venue du Budapest Festival Orchestra dédié à la tradition culturelle et musicale hongroise, faisant entendre comme la musique « classique » s’est emparée de thèmes populaires, chez Liszt d’abord, qui redécouvre la culture de son pays et qui va y revenir pendant toute sa carrière, jusqu’à en 1885 à la veille de sa mort. Objets d’arrangements, d’orchestrations (ce sont à l’origine des pièces pour piano), les rhapsodies sont éminemment populaires.
Tout aussi populaires les danses hongroises de Brahms, né à Hambourg installé dans la Vienne austro-hongroise. Comme chez Liszt ce sont des pièces pour piano, plus tardives (à partir de 1867), qui ont elles aussi été l’objet d’orchestrations et d’arrangements.

L’objet du concert est à la fois de montrer la qualité de la musique populaire hongroise et des artistes qui l’exécutent, de montrer aussi que cette musique vient des tsiganes, que nous appelons les roms (il y en a encore aujourd’hui plusieurs centaines de milliers en Hongrie).
L’exercice est périlleux techniquement qui consiste aussi à jouer ces morceaux alternativement en version « tsigane » ou en version orchestrale classique, de montrer la virtuosité de l’ensemble invité qui se mêle à l’orchestre, tout en se confrontant à des pièces diverses (Sarasate par exemple) avec en final l’éblouissante orchestration par Schönberg du quatuor avec piano n° de Brahms, particulièrement spectaculaire.

Iván Fischer et la "Zigeunerkapelle"

Très simplement, Iván Fischer explique les instruments, les formations (« Zigeunerkapelle ») et invite aussi bien des musiciens de cette culture populaire que ceux issus des tsiganes qui sont acquis une culture « classique » par les circuits d’enseignement traditionnels, comme le violoniste József Lendvay. Alors il y a des moments totalement bluffantes comme l’improvisation initiale au cembalom par Jenö Lisztes proprement inouï. Mais au-delà de la démonstration virtuose, et ils le sont tous, le travail d’intégration des sons populaires et du son de l’orchestre fonctionne, avec de belles variations de couleur : les uns et les autres aiment et connaissent ce répertoire et ces rythmes.
Il y a de la part de Iván Fischer une véritable volonté didactique, mais aussi humaniste : nous savons tous comment sont considérés roms, gitans,  tsiganes en Europe et consacrer un concert à cette culture qui a donné beaucoup à la culture européenne (que Liszt et Brahms se soient emparés de ces thèmes n’est pas un hasard) est notable. D’ailleurs, alors qu’au départ il parle de tsiganes, Fischer ensuite parle de « culture rom ». C’est un parcours dans une identité hongroise singulièrement plus métissée que certains ne le souhaitent, et en même temps une exploration sensible, notamment des thèmes populaires identifiables dans certains morceaux qui donnent ensuite une réélaboration par Brahms ou Liszt. Le moment est trop court (1h15), avec des sommets. À la fin la parole est redonnée à un orchestre survolté dans le Brahms orchestré par Schönberg, avec des cordes superbes, et une clarté du son étonnante, puis au moment des saluts tous les musiciens tsiganes/roms sont rappelés pour un bis incroyable.
Ce que nous dit un tel moment c’est d’abord l’extraordinaire qualité musicale de tout ce que nous avons entendu, de la part de tous les musiciens sans exception : il ne s’agit pas de musique légère au rabais, mais de très grands moments, très sentis, très vibrants. C’est ensuite que nous sortons du concert plus savants, plus disponibles, et évidemment prêts à en entendre plus ; enfin nous redécouvrons Iván Fischer dans son côté « missionnaire » et ouvert, dans son côté expérimental (il fait même chanter l’orchestre), qui cherche au-delà du pur spectacle de montrer que la musique est une, et qu’elle sait enflammer tous les publics
Enfin c’est évidemment une leçon de tolérance, dans un monde qui en manque, où l’humanité devient un ensemble de cas individuels, où l’humanisme se diffracte en casuistique. Il y a là un message unitaire ; qu’il vienne d’un ensemble hongrois n’est pas indifférent.
Dernier élément, mais pas le moindre, Iván Fischer nous a dessiné un univers, unifié autour de Liszt, mais un Liszt divers, celui intellectuel, représentant une culture européenne élaboré, le pianiste virtuose qui a enchanté l’Europe pendant bonne partie du XIXe, mais en même temps celui qui plonge dans la culture populaire pour produire de la musique « sérieuse » pour tous. On pourra sans doute discuter des œuvres, mais l’œuvre de Liszt et notamment auprès des compositeurs contemporains et novateurs à qui il ouvre des portes, mais aussi son extraordinaire disponibilité artistique et une certaine volonté de « populariser » la musique en arrangeant ses œuvres les plus connues et les plus partagées, voilà qui est aussi un enseignement fort. Donc ce soir, c’est un moment privilégié dans bien des directions que nous avons vécu.

Une musique, deux modes
Guy Cherqui
Agrégé de Lettres, inspecteur pédagogique régional honoraire, Guy Cherqui « Le Wanderer » se promène depuis une cinquantaine d’années dans les théâtres et les festivals européens, Bayreuth depuis 1977, Salzbourg depuis 1979. Bouleversé par la production du Ring de Chéreau et Boulez à Bayreuth, vue sept fois, il défend depuis avec ardeur les mises en scènes dramaturgiques qui donnent au spectacle lyrique une plus-value. Fondateur avec David Verdier, Romain Jordan et Ronald Asmar du site Wanderersite.com, Il travaille aussi pour les revues Platea Magazine à Madrid, Opernwelt à Berlin. Il est l’auteur avec David Verdier de l’ouvrage Castorf-Ring-Bayreuth 2013–2017 paru aux éditions La Pommerie qui est la seule analyse parue à ce jour de cette production.
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