Gustav Mahler (1860–1911)
Symphonie n°2, "Résurrection",
crée le 13 décembre 1895 à Berlin

Kungliga Filharmonikerna
Christoph Eschenbach, direction

Marisol Montalvo, soprano
Anna Larsson, alto

Eric Ericsons Kammarkör

Stockholm, Konserthuset, jeudi 7 novembre 2019

Le Sveriges Radios Symfoniorkester et le Kungliga Filharmonikerna proposent d’étranges programmes croisés cette saison. Après la doublette Elgar d’octobre (nous avons rendu compte de Dream of Gerontius ici même), les Mahler première manière ont les honneurs de la fin de l’automne, avec une Symphonie n°2 « Résurrection » à Konserthuset en attendant la 3e à Berwaldhallen début décembre avec l'autre orchestre. Christoph Eschenbach tient d’une main de maître le Kungliga Filharmonikerna et laisse percer l’humain (trop humain ?) avec les voix de Marisol Montalvo et Anna Larsson.

Christoph Eschenbach, Marisol Montalvo, Anna Larsson, Eric Ericsons Kammarkör et le Kungliga Filharmonikerna

Une remarque tout d’abord sur la ferveur Mahlérienne du public Stockholmois : les deux concerts de la Résurrection sont complets, ceux de la 3e sont en bonne voie de l’être. Et dans les couloirs, sur les fauteuils, partout se lit l’excitation, la joie d’être là, voire d’en être. Comme pour les programmes Wagner, le public suit en masse, sinon en messe. En ces temps gris, voire sombres et pluvieux, voilà qui réchauffe le cœur.

Christoph Eschenbach se fait un peu attendre en coulisse, ce qui ne fait qu’accroître la tension, heureuse mais fébrile, en salle. Le chœur est installé et les solistes se glissent difficilement, robes longues et bouffantes obligent, jusqu’au premier rang, ce qui donne d’ores et déjà une indication sur la forme que prendra l’exécution : la coulée de l’œuvre et l’absence de temps de pause longs.

En effet, Eschenbach va diriger une Résurrection d’une main de fer et pourtant assez inattendue. Lors du premier mouvement, on est surpris par le côté volontariste, et malgré tout retenu, des accents furieux de la marche qui contrastent mais sans opposition franche avec les aspects les plus lumineux. L’impression qu’Eschenbach nous donne est que cette symphonie acte de foi est plus un chef d’œuvre du triomphe de la volonté, dans toute sa maîtrise, qu’un sentiment qui vient du cœur. D’où cette impression de dualisme faussement jouée. Le drame qui se joue est feint, admirablement, mais c’est du théâtre, de la composition. Et on apprécie d’autant plus les cavalcades wagnériennes qui passent, Siegfried gambadant, la lourde marche funèbre de Götterdammerung, le désert de Parsifal, comme malgré elles.

Pour autant, le drame métaphysique, même s’il est joué. a bien lieu. Comme une avancée inéluctable, Eschenbach fait monter le suspens, quand même, marche après marche, serait-on tenté de dire, faisant sonner (tonner ?) ces forte, cran après cran, en laissant apparaître de manière liée et pourtant très lisible les augmentations de volume et d’intensité. Théâtre certes, mais théâtre de l’intime. Est-ce le propre questionnement de Mahler, fraichement converti, et sa volonté de foi qu’Eschenbach donne à lire dans son interprétation ? En tout cas, il s’agit d’un drame à mesure humaine et assez intellectuel, plutôt loin des interprétations plus métaphysiques.

Les second et troisième mouvements procèdent de la même démarche. On est davantage dans le rêve que dans des évocations et souvenirs du bonheur terrestre. Une certaine distance, palpable dans une séparation très classique des pupitres, pleine de clarté, aseptise le romantisme Mahlérien, le dégraisse enfin. Cette atmosphère d’épure est tout à fait joueuse, et participe autant à la lecture d’Eschenbach, qu’au plaisir des musiciens, tout sourires. Le plaisir n’est pas absent mais ancré dans une réalité, celle de la jouissance dans le jeu des musiciens et aussi dans le geste de diriger, comme il dut certainement l’être dans l’acte de composer (même si la route fut longue et apparentée à un véritable chemin de croix avec trahisons et déceptions).

L’ironie est de la partie bien sûr, avec des notes très, très, aigres du duo flûte piccolo ou encore avec cette partie dansée pianissimo pendant laquelle un altiste va jusqu’à scander le rythme (assez fortement) avec son pied. Dionysos s’invite dans cette messe, qui veut trop jouer l’orthodoxie. Eschenbach laisse faire, bien sûr, maîtrise n’est pas dictature, surtout si cela sert son plan (enjeu Wotanesque).

 Christoph Eschenbach

Eschenbach joue aussi avec les silences. Attendus ou non. S’il enchaîne assez rapidement les mouvements un et deux, ne laissant pas de place à la pause, un temps voulu par Mahler, c’est sans doute qu’il s’en tient, encore une fois, non pas à la volonté mais à l’écriture, au réel. Ses silences seront persifleurs, joueurs dans les mouvements deux et trois, comme autant de regards ironiques et en miroir portés sur la partition.

Après avoir déconstruit, par un souci des formes et de leur équilibre, l’angoisse de la mort et le plaisir de vivre induit, que va-t-il faire des mouvements quatre et cinq dédiés à l’élévation de l’âme vers son Créateur ?

Là encore, il cherche à recentrer le propos sur l’humain dans Urlicht. Anna Larsson, splendide de concentration, irradie véritablement ses moirures sur l’orchestre et devient le point de focale de la grande machine désossée. Elle a un registre de plus en plus grave et pourtant infiniment coloré, stable et miroitant, divinement chaleureux, porteur d’espoir et pourtant terriblement humain. Et la foi, subitement s’incarne… en cette petite rose rouge. C’est une foi humaine donc, véhiculée par un instrument humain. Et quel instrument ! Elle déplie son chant comme pour emplir toute la salle, tout en gardant tout son velouté et son intériorité.

Retour au théâtre. Eschenbach sort la grande artillerie mahlérienne, dont il utilise la pleine puissance de feu (percussions terribles), sans jamais tirer au vacarme ni à la cacophonie, cela n’est que jeu et jeu contrôlé. De même, lorsqu’il joue avec la spatialisation des cuivres hors salle, il traite cela comme un habile effet de théâtre, sans tirer sur les ficelles de l’emphase métaphysique. Tout est clarté, tout est lisible.

Point de respiration céleste ni d’angoisse d’outre-tombe, rejoignant ainsi le Requiem de Brahms ou celui de Fauré, le chœur angélique est bien humain, utilisé comme un instrument au même titre que l’orgue à venir. Il est admirablement préparé, sans aucune scorie, d’une délicatesse infinie.

L’autre point d’accroche dans la machine bien huilée est la soprano Marisol Montalvo que d’aucuns, voire d’aucunes, ont trouvé un peu imparfaite. Il est vrai que la voix tarde à sortir du chœur (ce n’en est que plus beau et mystérieux) mais son élévation contraste tant avec la concentration de Larsson qu’on est tout de même emporté, si ce n’est par son exécution, du moins par son engagement.

Aufersteh’n, ja aufersteh’n. Il était temps. Montalvo a une voix ductile, jeune et fraîche, qui porte naturellement vers les aigus, tout à fait propice donc au texte mais aussi à l’exécution de ce soir. C’est l’humain, avant tout, qui porte ce désir d’élévation. À défaut de la promesse de réincarnation, c’est la volonté humaine d’y croire, par sa voix, que l’on entend. On ne s’étonnera pas que Mahler tenait à expliciter son œuvre par des programmes et à donner à entendre sa pensée (il ajoute lui-même les derniers vers) explicitement. Eschenbach joue là-dessus, en appuyant sur la donnée humaine, comme il le faisait, dans les relatives libertés accordées à certains pupitres et aux solistes dans les mouvements deux et surtout trois.

Marisol Montalvo, Anna  Larsson et le Eric Ericsons Kammarkör

Le duo O Schmerz ! est à tomber, glorieux dans sa beauté dépassionnée de pur amour du son. Larsson et Montalvo, deux faces d’une même pièce, fusionnent en direct dans l’écrin du chœur. Concentration et recueillement pour Larsson, désir fiévreux d’élévation séraphique pour Montalvo.

Eschenbach termine son triomphe de la volonté par le triomphe du son, rabotant tout mysticisme frauduleux (car spéculatif) et nous laissant comblés mais un peu désarmés. Eschenbach a comme éclairé les coulisses, détruit le mystère tout en était très respectueux des effets de la partition. D’où une légère impression d’amertume qui laisse l’âme dans une attente insatisfaite mais qui a fait pleinement fonctionner la machine à penser. Elle nous a donné à lire un Mahler au travail, avec ses doutes mais en pleine possession de son art. L’amertume et l’ironie de surcroît comme pour préparer le terrain des désillusions du Mahler à venir.

Si la direction est de fer, l’orchestre est à la fête et Eschenbach sait assez malignement s’effacer pour laisser la part belle à ses musiciens pendant les applaudissement. Des pupitres magnifiques, fortement concentrés eux aussi (bois, vents), d’autres en lévitation (cordes) mais jamais loin non plus du chant de la terre. Signalons les belles interventions du violon solo, comme soudain échappé de la machine, à l’instar du duo flutes-piccolo, rossignol chantant, faisant lors de ses deux singulières apparitions le lien entre les oiseaux de Siegfried et ceux de Messiaen. Très beau cor solo aussi, magnifique en sourdine, et d’implacables trombones. Sans compter les délicates harpes…

La vie éternelle que l’on attendait en vain était bien là, sous nos yeux, dans les instants suspendus, volés au Temps, du triomphe de l’art.

 

 

Guillaume Delcourt
Il collabore, en amateur revendiqué, depuis les années 2000 à divers médias, de la radio associative à la programmation et l’organisation de concerts, festivals et happenings (Rouen, Paris, Stockholm) dans les champs très variés de la musique dite alternative : de la pop à la musique électro-acoustique en passant par la noise et la musique improvisée. Fanziniste et dessinateur de concerts, ses illustrations ont été publiées dans les revues Minimum Rock n’ Roll et la collection Equilibre Fragile (revue et ouvrages) pour laquelle il tient régulièrement une chronique sur la Suède. Il contribue, depuis son installation sous le cercle polaire, en 2009, à POPnews.com, l’un des plus anciens sites français consacrés à la musique indépendante. Ces seules passions durables sont À La Recherche du Temps Perdu de Marcel Proust, les épinards au miso et la musique de Morton Feldman. Sans oublier celle de Richard Wagner, natürlich.

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