Rien ne se passera vraiment avant le 3ème acte dans ce Werther inégal mais passionnant, réglé par Christof Loy en 2024 à la Scala de Milan et présenté jusqu'au 6 avril au TCE. Séparée en deux par un mur au laies rayées, blanches et beiges, la scène est partagée à l'avant par un espace désolé et au fond par une salle à manger qui donne sur un jardin d'hiver que l'on devine par l'embrasure d'une porte coulissante située au beau milieu.
L'action traitée avec respect, mais aussi au pied de la lettre, nous plonge au tournant des années cinquante, dans une famille touchée par la disparition d'une mère de famille aimée, que remplace valeureusement la fille ainée, Charlotte, dont l'éducation irréprochable est un exemple pour tous. Promise à Albert dont elle avait fini par oublier le retour, cette dernière se laisse emporter un instant par l'attraction amoureuse procurée par un parent, le jeune et entreprenant Werther, avec lequel elle passe une bien innocente soirée. Le bonheur est fugace car Albert rentre de voyage et Charlotte l'épouse pour rester fidèle aux volontés de sa mère. Werther s'efface, revient, se déclare, menace, écrit à Charlotte qu'il ne peut oublier et comme l'on peut s'en douter, ce grand romantique n'envisagera pas d'autre issue que la mort si son amour ne peut être comblé.
Christof Loy peu inspiré dans les deux premiers actes qui défilent de manière linéaire, fait évoluer les personnages dans un décor glacial que ni l'ébriété affichée de Johann et de Schmidt, ni les préparatifs du mariage d'Albert et de Charlotte ne parviennent à réchauffer. Tout est triste, guindé, pesant et la vie de Charlotte s'annonce toute tracée malgré ses toilettes, ses bijoux et ses fourrures qui, à l'image de la Tatiana d'Eugène Onéguine, transforment son statut et sa place dans la société.
Elle cache pourtant son jeu car c'est elle qui a exigé que Werther ne revienne qu'à la Noël pour ne pas répondre à son ardeur, mais conserve jalousement dans ses poches toutes les lettres que celui-ci lui a écrites. L' « air des Lettres » n'aura jamais aussi bien porté son nom que dans cette scène-clé où Charlotte succombe, ouvrant au hasard et dans la plus grande agitation certaines d'entre elles, pour prononcer fiévreusement les mots de cet homme repoussé mais aimé : "Je vous écris de ma petite chambre", "Des cris joyeux d'enfants", "Tu m'as dit à Noël", prennent ainsi une couleur nouvelle, plus noire, plus brutale, plus passionnée, d'autant que Charlotte avoue cet amour en présence de Sophie, prise à témoin de ce terrible secret.
Ce paquet de lettres précieusement gardé par Charlotte n'en restera pas là puisqu'elle le jettera bientôt à la figure d'Albert, quand celui-ci comprendra que Werther est venu en cachette pour la revoir. A ce moment de l'intrigue les idées du metteur en scène vont se succéder. Werther est présent lorsqu'Albert accepte de lui prêter ses armes, mais Charlotte ne peut le suivre pour empêcher le geste que l'on devine, retenue par son mari en compagnie de Sophie pendant le prélude annonciateur d'un drame. Deux coups de pistolets retentissent et Werther apparait debout, d’abord sanglé dans son smoking puis laissant apparaitre sa chemise maculée de sang, venant rendre l'âme au logis de Charlotte et non dans une humble retraite.
Les amants désunis n'ont que le temps de s'avouer leur amour au vu et au su d'Albert et de Sophie restés là dans la sinistre demeure, tétanisés et incapables de réagir. Tout est fini pour Werther qui meurt dans les bras de celle qui aura tardivement accédé à sa demande, bravant ainsi tous les codes face à un mari ivre de désespoir.

On ne pouvait imaginer couple mieux assorti que celui choisi pour cette reprise parisienne. Benjamin Bernheim est idéal de douceur, de poésie et d'intensité pour traduire toutes les facettes de ce personnage tourmenté, qui c'est vrai n'aime pas qu'on lui résiste, peut passer pour caractériel, mais excelle à s'exalter et à traîner son mal être existentiel. Le timbre est chaud, lumineux et s'embrase en un instant, le phrasé coule comme une source tantôt vive, tantôt troublée, la diction subjugue, le tout étant mis au service d'une interprétation marquante et qui déjà fait date.

Maternelle, sur la réserve, Marina Viotti confirme d'abord sa facilité à sauter d'un répertoire et d'un registre à l'autre sans y laisser la moindre plume. Sa voix ronde, modulée, sensible, rappelle celle de Frederica von Stade, grande titulaire du rôle de Charlotte, capable de se libérer dans les moments les plus explosifs (avec quels aigus !) pour révéler alors la vraie nature de l'héroïne ; une prise de rôle admirablement maitrisée qui, on l'espère, n'en restera pas là.
Gravitant avec gravité autour de ces deux artistes, Sandra Hamaoui prête sa voix corsée et son élégance à la douce Sophie, Jean-Sébastien Bou sa violence sourde et sa rugosité au mari trompé (Albert), tandis que Marc Scoffoni (Le Bailli), Yuri Kissin (Johann) et Rodolphe Briand (Schmidt) s'emparent adroitement de leur rôle. Dans la fosse, Marc Leroy-Calatayud se montre très enflammé et sincère face à une partition qui manque parfois de relief et se laisse aller à quelques épanchements musicaux datés, mais ses intuitions pour généreuses qu'elles soient n'atteignent pas toujours leur objectif, son orchestre Les Siècles n'évitant pas quelques lourdeurs et un certain relâchement qui desservent la continuité de l'intrigue.