
Comme nous venons de le préciser, le spectacle composé de deux œuvres a été grosso modo scénarisé pour en faire deux tranches de la vie de couple, dans un décor unique, signé Serena Rocco, de deux négoces mitoyens d’une rue imaginaire. Une pharmacie pour « Il campanello », un hôtel-restaurant dans le cas de « Deux hommes et une femme ». Deux tranches de vie de couple, ou plutôt deux tranches de vie de femme, que nous avons résumé lestement « L’amour et la vie d’une femme », dans la mesure où dans le premier opéra, la femme est jeune mariée la nuit de ses noces, et dans l’autre, après avoir perdu un premier mari qui la battait, elle se venge en maltraitant le second. L’une s’ouvre à l’amour et à la vie de couple – on verra comment – et l’autre, déjà trop bien instruite, a modifié en conséquence ses règles de vie.
Je précise d’emblée que c’est une équipe féminine, dirigée par Stefania Bonfadelli, qui a produit le spectacle, avec les costumes très frais, très colorés, très ensoleillés, très années 1960–70 et assez élégants de Valeria Donata Bettella qui font beaucoup pour l’ambiance de la soirée et qui renvoient au monde des comédies italiennes à la Dino Risi, ou des films à sketches qu’on a tellement aimés comme Les Monstres ou Les nouveaux Monstres, le tout les lumières flashy de Fiammetta Baldisseri.

Je le précise en effet parce que le monde associatif local défenseur des droits des femmes a cru bon de s’émouvoir et de protester en menaçant de manifester devant le théâtre contre la manière dont était traitée ici la thématique de la maltraitance, au moment même où le 25 novembre (et donc en plein Festival) on célèbre internationalement la Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, parce que notamment on entend dans Deux hommes et une femme, un des protagonistes dire à l’autre : « on peut bien battre sa femme, mais il ne faut pas l’assommer » ou « ainsi quand je la battais c’était uniquement pour ragaillardir son affection » ou enfin « Une femme battre son mari ! Est-ce que les choses vont comme ça dans un ménage bien tendre, bien uni ? – C’est le mari qui bat sa femme. »
Protestation à mon avis hors de propos, dans le droit fil des protestations inutiles qui nuisent à la cause plutôt que la servir puisque le contexte est celui du XIXe (mais aujourd’hui on mélange tout comme s’il y a 150 ans on pensait comme aujourd’hui) et d’autre part dans les deux œuvres, les hommes font plutôt piètre figure, voire se repentent, et que s’en sortent des « femmes qui savent ce qu’elles veulent » comme dans la fameuse opérette[1] d’Oscar Straus. Mais ce n’est pas là le contexte ni le propos.
Il Campanello est une farce en un acte créée en 1837 au Teatro del Fondo de Naples dont Donizetti a écrit paroles et musique et dont les récitatifs sont signés de Salvadore Cammarano, à qui l’on doit entre autres rien moins que le livret de Lucia di Lammermoor pour Donizetti et de Trovatore pour Verdi.
Donizetti à qui rien n’était étranger en matière de théâtre, avait composé cette petite farce à partir d’une comédie-vaudeville représentée au théâtre de la Gaité à Paris en 1835, « La sonnette de nuit ». il en avait aussi rapidement écrit les dialogues et généreusement cédé ses droits pour un théâtre napolitain en difficulté, le Teatro Nuovo, pour qui il avait même écrit en napolitain (un dialecte qu’il connaissait depuis ses années au San Carlo) les textes du pharmacien, le baryton-bouffe.
Il revint sur le métier en « normalisant » l’ensemble en italien, pour mieux diffuser l’œuvre un peu partout et la présenta avec quelques modifications en 1837 dans un autre théâtre napolitain, le Teatro del Fondo. C’est la version proposée ici.
Donizetti qui connaissait son public et savait jouer sur sa propre production, avait inséré tel quel dans la première version le brindisi de Maffio Orsini dans Lucrezia Borgia (Scala 1833) (Il segreto per esser felici ) chanté ici par Enrico. Il le remplace dans la seconde version par Mesci mesci e sperda il vento. Donizetti sait comme Rossini remonter ou démonter ses propres œuvres avec une bonne dose d’auto-ironie, mais il parodie aussi Rossini quand Enrico chante « Assisa al piè d’un gelso » (assise au pied d’un mûrier), parodiant « Assisa al piè d’un salice » (assise au pied d’un saule) d’Otello. Ce sont des clins d’œil que le public avide d’opéra comprenait au vol.

L’histoire en est assez simple : au lendemain de son mariage (et de la nuit de noces), un pharmacien, Don Annibale Pistacchio, doit partir de très bon matin en voyage professionnel. Il voit sa nuit de noces gâchée par la sonnette (il campanello) où se présentent des clients malades, parce qu’il est tenu de répondre à toutes les sollicitations nocturnes des malades.
En réalité, derrière les trois clients, un seul se cache sous divers déguisements. Il s’agit d’Enrico, impénitent séducteur qui cherche à récupérer Serafina la jeune mariée, son ancienne fiancée, qui l’avait rejeté à cause de ses trop nombreuses infidélités. Elle sera ainsi « réduite » à son corps pas vraiment défendant à passer sa nuit de noces et perdre sa virginité avec l’amant plutôt que le mari parti en voyage pour un mois…
« Deux hommes et une femme » est le titre original d’un opéra-comique en un acte de Gustave Vaëz, plus connu sous le titre « Rita ou le mari battu », composé en 1841 et joué à l’Opéra-Comique à Paris en 1860, douze ans après la mort de Donizetti…
La trame est un peu plus élaborée que précédemment : Rita tient un hôtel d’une main de fer, en maltraitant son pauvre (second) mari Pepé. En effet, maltraitée par son premier mari Gasparo, disparu en mer, elle a décidé de se venger sur le second pour éviter de revivre une vie de soumission.

Mais voilà que Gasparo réapparaît, – il avait sauvé sa vie et l’a refaite ailleurs –. Désireux d’épouser une canadienne, il a besoin de faire disparaître les preuves du premier mariage et donc le premier acte de mariage, pour ne pas apparaître comme bigame. Il tombe donc au sein du nouveau couple et Gasparo se souvenant de sa première femme donne une leçon à Pepé : « comment dominer une femme ? ». Pepé de son côté a reconnu Gasparo et ne rêve que de se débarrasser de son épouse : il est donc tout heureux de la lui refiler. Mais comme Gasparo ne veut absolument pas la lui reprendre, ils se la jouent au jeu, en essayant tous les deux de perdre. Mais c’est finalement Gasparo qui devrait la reprendre…
Rita de son côté a aussi reconnu Gasparo, et veut garder l’acte pour le « tenir » à distance, mais celui-ci réussit à le lui reprendre, il s’en va heureux, et Pepé ragaillardi et conscient qu’il aime sa femme, change d’attitude suivant les leçons de Gasparo « qui aime bien bat bien ». Rita reste un peu perplexe : elle a perdu l’ascendant sur Pepé et maudit le passage de Gasparo.
Stefania Bonfadelli a donc décidé de réunir les deux pièces en une, en faisant de la pharmacie et de l’hôtel des voisins qui s’échangent des services : la noce de Serafina et du pharmacien est fêtée dans l’hôtel, la mère de Serafina y loge, et pendant le déroulement du second opéra Deux hommes et une femme, on devine derrière les rideaux fermés de la pharmacie que Serafina et son amant Enrico ne préparent pas des élixirs d’amour mais en usent et en abusent dans toutes les positions et toutes les chambres de l’hôtel. Bonfadelli voit à travers les deux trames les racines de vaudeville à la Feydeau avec une dose d’absurde à la Ionesco et a pensé en les unissant offrir une clef cohérente et souriante au spectacle.
Elle en analyse les profils en faisant un parallèle entre Don Pistacchio le pharmacien et Pepé l’aubergiste, l’un accepte sans trop broncher l’infidélité de sa femme et l’autre la violence de la sienne. Ils ne sont pas des victimes, mais des natures bonasses et consentantes.

Enrico en séducteur professionnel n’est pas un amoureux transi, mais un consommateur de jupons effréné dont la vie n’a de sens que dans le passage d’un jupon à l’autre, Gasparo est un vieil aventurier fatigué et revenu de tout qui veut rentrer au port, en l’occurrence la canadienne, et Madame Rosa, la mère de Serafina, ne veut marier sa fille au pharmacien que parce qu’il a des sous. Serafina est une jeune femme mariée par force qui cherche le bon temps avec le fiancé perdu, et Rita est peut-être une vieille Serafina, mais peut-être une autre version de Madame Rosa.

D’une certaine manière, il n’y a ni victimes ni bourreaux, aucun ne se rachète. Mais des profils, trois types de mari, le mari faible, obéissant et soumis, le mari qui en a vu d’autres, le mari complaisant, trois types de femmes, celle qui veut dominer ayant été dominée, celle qui veut se donner du bon temps, et la troisième, la bourgeoise qui veut en plaçant sa fille profiter des retombées : la belle-mère vorace. Au milieu de ces figures typiques de comédies, circule un drôle de serviteur, Spiridione, joué par un excellent comédien, Giovanni Dragano, et même un singe, comme sorti d’une des répliques de Pepé : « …c’est le singe du voisin qui battait sa… » et plus loin, se justifiant auprès de Gasparo qu’il a reconnu : « Je n’ai pas voulu l’annoncer devant elle pour ne pas gêner votre reconnaissance, c’est pourquoi j’ai parlé du singe… mais c’est vous qui êtes le mari de ma femme. »

En tous cas, chacun en prend pour son compte, et le travail de Stefania Bonfadelli est parfaitement maîtrisé, travaillant sur chaque personnage en le dessinant avec efficacité, et faisant de chacun un type singulier dans une couleur générale fantaisiste et souriante, mais construite avec grande efficacité.
Seule originalité dans le développement du livret, Stefania Bonfadelli matérialise l’existence de la canadienne avec qui Gasparo veut refaire sa vie, et elle en fait une femme d‘autorité qui a réussi à réduire à l’obéissance ce Gasparo qui jadis maltraitait Rita. En l’occurrence, matérialiser la canadienne, c’est jouer des équilibres et clarifier au mieux les situations et les évolutions de tous les couples.
Il y a donc une sorte de cohérence dramaturgique globale qui sert le travail théâtral effectué avec les jeunes de la Bottega Donizetti, préparés par Giorgio Zappa avec la participation experte d’Alessandro Corbelli, qui se montrent agiles, très expressifs, très engagés dans le jeu, d’une manière si juste qu’ils contribuent à faire de ce spectacle le plus convaincant et le plus accompli des trois de cette édition 2025, tout en étant le moins prétentieux.

Bonfadelli travaille à la mécanique dramatique : dans cette sorte de comédie, pas un temps mort, et surtout une véritable clarté qui guide le spectateur, en donnant à chaque personnage sa singularité si bien qu’aucun ne répète l’autre, qu’ils sont tous différents et tous des « caractères » si parfaitement dessinés que c’est un vrai plaisir que les voir s’emmêler dans les intrigues et s‘en démêler. Tous ces jeunes très valeureux sont évidemment aidés par la présence de ce très grand professionnel, un des plus grands chanteurs de répertoire bouffe, l’inusable Alessandro Corbelli, 73 ans accomplis, qui donne une leçon de chant, de français (absolument impeccable et sans accent aucun), de diction, et de jeu d’acteur où il est irrésistible en trappeur de retour au pays. Être aux côtés d’un tel monument, c’est faire de ce moment de théâtre une vivante leçon : absolument exceptionnel.
Bain de jouvence, bain de théâtre, bain de comédie grâce à une mise en scène précise, juste et pleine d’idées, voilà ce qu’est ce spectacle qui mérite largement d‘être diffusé, ne serait que parce qu’il révèle un Donizetti spirituel, légèrement coquin, très auto-ironique aussi, vif et qui se libère de la patte rossinienne en entrant dans une modernité à la Offenbach avant la lettre.
Les voix
Évidemment, le spectacle fonctionne grâce au travail sur les chanteurs-acteurs dont l’engagement scénique et vocal est total, et qui démontrent tous des qualités éminentes, très diverses, mais qui remplissent tous la scène.

Lucrezia Tacchi est Serafina, l’héroïne légère de Il Campanello. Ce jeune soprano de 19 ans a déjà une voix bien posée, bien projetée, une remarquable tenue de souffle et une ligne de chant maîtrisée et homogène, très expressive, avec un phrasé impeccable et une diction d’une grande clarté. Il est hors de doute qu’un avenir s’ouvre à cette voix déjà si bien domptée et si intelligemment menée, d’autant que le jeu est naturel, sans aucune affectation, avec une très grande aisance scénique.
Eleonora de Prez est Madame Rosa, sa mère, un mezzosoprano lui aussi doté de qualités d’expression déjà bien installées, avec un sens de la couleur et de la modulation qui montre déjà une vraie maturité, au-delà d’un rôle qui reste vocalement assez réduit, mais dont la valeur réside justement dans la construction du personnage, affirmé et bien profilé sans être caricatural.

Francesco Bossi, en Enrico, est le personnage à la fois le plus développé et le plus riche de l’ensemble de la distribution de Il Campanello il est à la fois le séducteur un peu fanfaron et le « Fregoli » de l’affaire, apparaissant successivement en français malade, en chanteur sans voix caricature de Luciano Pavarotti, et en vieillard épuisé par une femme malade réclamant une ordonnance interminable, qui est l’occasion d’un sillabato très rossinien et particulièrement réussi. Pour chaque personnage, il travaille une couleur et une émission différentes, adaptant sa voix au profil voulu avec un soin particulier pour l’expression à chaque fois inventive et désopilante. Scéniquement il est vraiment exceptionnel, il sait parfaitement ce que veut dire interpréter, jouer, s’engager dans un personnage. La technique vocale est peut-être un peu moins accomplie et mérite peut-être encore d’être travaillée, mais il reste que son agilité scénique est absolument remarquable.

Pierpaolo Martella, lui aussi baryton (les deux rivaux sont barytons), est remarquable dans le rôle du pharmacien Annibale Pistacchio, le cocu pas très magnifique. La voix est parfaitement posée, d’une grande solidité technique, avec un timbre velouté et chaleureux, des aigus maîtrisés et un vrai style. Le personnage est parfaitement dessiné, assez jeune et plongé dans ses pots d’apothicaire, et considérant sa femme d’une manière un peu… distante. Il allie un chant maîtrisé au service d’un véritable aplomb scénique, il est un « personnage », moins histrionique que Enrico, mais d’une solidité qui frappe les spectateurs et étonnante pour un chanteur aussi jeune.
Compte tenu de « l’interopérabilité » des deux œuvres dans cette mise en scène, le spectateur peut-être ne le ressent que de manière fugace, mais Deux hommes et une femme repose sur trois personnages seulement : c’est un dialogue vaudevillesque très serré (en français), avec des jeux de mots, quelques doubles sens, qui effectivement fait penser par moments à Feydeau. Il Campanello possède quatre personnages (cinq si l’on compte Spiridione, qui apparaît fugacement dans la seconde pièce par le jeu de la mise en scène), mais avec le chœur, et donc un peu plus spectaculaire.
Deux hommes et une femme repose donc presque exclusivement sur des personnages singuliers et sans « spectaculaire », c’est aussi pourquoi Stefania Bonfadelli par souci d’équilibre ajoute celui de la canadienne, dont on parle dans le livret mais qui normalement n’apparaît pas.

Cristina De Carolis est Rita, la mégère, au français certes perfectible, mais le chant est précis, expressif, acidulé, énergique. Elle sait parfaitement rendre la versatilité du personnage, ses brusques sautes d’humeur non seulement par la voix, pointue et incisive, mais aussi par l’aisance scénique particulière. Mais elle n’est pas que piquante, elle sait aussi colorer avec des nuances lyriques même si ce rôle de mégère ne le permet qu’occasionnellement. En tous cas, sa maîtrise stylistique lui permet des variations, des pointes d’ironie très efficaces. Une prestation vraiment remarquable.

Cristóbal Campos Marin, originaire du Chili, en Pepé possède lui aussi de vraies qualités et vocales et scéniques. Vocalement, même si le français n’est pas totalement maîtrisé, il est très acceptable. Il possède une élégance réelle dans la manière d’aborder le chant donizettien, et surtout sait travailler le mot, les variations de couleur avec une vraie délicatesse. La voix de ténor est bien projetée, assez forte, et domine aussi bien les couleurs lyriques que les aspects bouffes, avec un souci du travail sur les modulations de chaque parole, de chaque phrase musicale. Mais il sait surtout allier cette délicatesse vocale et cette expressivité avec une aisance scénique que son physique robuste ne laisse pas deviner. Il emporte la salle dans un délire comique quand il se met à danser avec une souplesse et une aisance qui sont à la fois désopilantes et complètement maîtrisées. Voilà un jeune ténor capable d’un chant qui sait émouvoir, qui sait aussi faire rire ou sourire, totalement convaincant à tous niveaux, jouant parfaitement le naïf obéissant et le mari reprenant du poil de la bête. Étonnant.

Alessandro Corbelli est le troisième larron. Nous avons déjà évoqué la performance scénique et la maîtrise totale du français, sans accent aucun, avec une belle fluidité, un rythme de la parole d’un incroyable naturel, un jeu jamais exagéré et toujours fin, malgré la lourdeur de certaines situations ou de certaines répliques. L’intelligence scénique dans toute sa grandeur et sa splendeur. Mais il montre aussi vocalement une clarté dans l’expression, un volume et une projection absolument bluffants, toujours compréhensible, toujours subtil, tel qu’en lui-même. Depuis que nous le découvrîmes en Valbel dans Lodoïska de Cherubini à la Scala en 1991, Corbelli ne nous a jamais déçus, c’est un des immenses du chant italien, et travailler à ses côtés ou recevoir ses conseils a dû être pour tous ces jeunes particulièrement valeureux non seulement une grande chance, mais aussi un grand bonheur.
Enfin comme d'habitude, le chœur de l'Accademia Teatro alla Scala, dirigé par Salvo Sgrò, visiblement ravi, est particulièrement efficace, surtout au niveau scénique (il n'a pas grand chose à chanter) dans Il Campanello

La direction musicale
L’Orchestre Gli Originali qui joue sur instruments d’époque au diapason 432 est un orchestre à géométrie variable, réuni spécialement pour le Festival Donizetti et il n’a pas toujours convaincu les années précédentes. Mais il est ici particulièrement en forme, dans deux œuvres qui restent sensiblement différentes, l’une plus proche d’une pochade rossinienne, l’autre proche d’un opéra-comique à la Offenbach et donc avec des couleurs et une orchestration spécifiques. Ugo Mahieux au pianoforte accompagne l’ensemble des récitatifs et dialogues avec une touche d’humour et d’ironie qui vient là encore de Rossini où le rôle du continuo dans les récitatifs est déterminant parce qu’il prolonge ou commente le texte.

Et le tout est dirigé avec une verve, une vigueur juvénile et un véritable entrain par Enrico Pagano, qui sait parfaitement distinguer les deux ambiances. Un tissu plus clair et plus léger, presque plus cristallin, pour Il Campanello et plus dense, plus charnu pour Deux hommes et une femme. Le fait de rassembler ces deux œuvres montre aussi la manière dont Donizetti est versatile, comme il hume l’évolution des tendances. Et même si leur composition n’est espacée que de quelques années, où l’une en quelque sorte conclut une période de la musique d’opéra, et l’autre ouvre sur un autre type, Donizetti traverse le tout avec la même verve et le même génie avec des modalités diverse. Enrico Pagano sait parfaitement rendre ces deux œuvres dans leur « ambiance » propre, avec l’agilité, la nervosité, l’à‑propos voulus et une vraie souplesse en soulignant d’une certaine manière deux légèretés qui se répondent avec des moyens sonores différents.
Cette soirée où la Bottega Donizetti est mise en valeur est souvent la bienvenue chaque année, mais en cette édition 2025, elle en a été vraiment le seul moment incontestable. Le rôle de révélateur de la Bottega Donizetti est essentiel sur un répertoire où l’on peine à trouver les distributions idoines, tant le bel canto a tendance à être tiré vers un futur plus verdien, au pire vériste, au mépris de l’histoire du chant et du style. La mode est aux braillards à la Jonathan Tetelman. Entendre de jeunes chanteurs aussi versatiles, aussi disponibles et aussi enthousiastes montre qu’il y a un chemin. Et cette soirée en est la preuve lumineuse.
[1] “Eine Frau, die weiß, was sie will”, comédie musicale en deux actes d’Oscar Straus (1932), livret d’Alfred Grünwald d’après Louis Verneuil.

