Richard Wagner (1813–1883)
Die Walküre (1870)
Der Ring des Nibelungen
Ein Bühnenfestspiel für drei  Tage und einen Vorabend
Première journée.
Création le 26. juin 1870, Königliches Hof- und Nationaltheater, Munich
Création au Festival de Bayreuth le 14 août 1876

Direction musicale : Cornelius Meister
Mise en scène : Valentin Schwarz
Décors : Andrea Cozzi
Collaboration aux décors : Stephan Mannteuffel
Costumes : Andy Besuch
Dramaturgie : Konrad Kuhn
Lumières : Reinhard Traub

Siegmund : Klaus Florian Vogt
Hunding : Georg Zeppenfeld
Wotan : Tomasz Konieczny
Sieglinde : Lise Davidsen
Brünnhilde : Irene Theorin
Fricka : Christa Mayer
Gerhilde : Kelly God
Ortlinde : Brit-Tone Müllertz
Waltraute : Stéphanie Houtzeel
Schwertleite : Christa Mayer
Helmwige : Daniela Köhler
Siegrune : Nana Dzidzigun
Grimgerde : Marie-Henriette Reinhold
Rossweisse : Katie Stevenson
Grane : Igor Schwab

Orchester der Bayreuther Festspiele

Bayreuth, Festspielhaus, jeudi 11 août 2022, 16h

Après Das Rheingold, c’est la vision de Die Walküre qui permet de mieux cerner les intentions d’une mise en scène et de vérifier les éventuelles idées identifiées dans le prologue : que va-t-on retrouver ? Quelles traces ? Quelles ruptures ? C’est le début de l’histoire du Ring dont Rheingold pose les causes, avec l’entrée de nouveau personnages et notamment de Brünnhilde, fil rouge de la narration jusqu’à la fin du Ring. Et dans un certain nombre de productions, on va essayer de comprendre pourquoi, Die Walküre apparaît être en recul par rapport à Rheingold, comme si la rupture narrative entre prologue et première journée provoquait hiatus ou incohérences. C’est le cas dans cette production, moins réussie que Rheingold, qui conserve cependant de belles idées, mais où les obscurités, les aspects brouillons et désordonnées, laissent un peu perplexes, malgré une conclusion assez séduisante.

 

Quand on scénarise une histoire comme celle de Walküre, connue de tous, en éliminant tout ce à quoi le spectateur était habitué, il faut que les « remplacements » soient réussis. Si Netflix est le point de fuite, seul le deuxième acte est à peu près cohérent avec cette intention, mais déjà le premier est en léger décalage, et le dernier franchement plus résistant : la dramaturgie voulue par Wagner est suffisamment forte pour résister aux assauts de Valentin Schwarz.
Et c’est bien là toute la question de cette Walküre et plus généralement de ce Ring. Les écarts de la mise en scène par rapport au livret laissent apparaître des faiblesses et quelques habillages maladroits qui ne disent rien de plus ou rien d’autre que Wagner, sans éclairer ni les intentions, ni le but de l’histoire que la production se propose de raconter, mais en se contentant d’appauvrir l’original et d’aplatir ou d’éroder tous les reliefs.
Plus grave, voire un peu enfantin, la volonté de déjouer systématiquement les attentes pour sans doute créer une frustration chez le spectateur. La volonté est souvent affichée de faire croire qu’on va « rentrer dans le rang » et se soumettre aux habitudes dramaturgiques de Wagner et au dernier moment casser cet espoir un instant caressé. Cela tient du jeu d’enfant qui essaie de se saisir du Pompon dans le manège de petits chevaux (métaphore filée adaptée à Walküre, vous en conviendrez) et qui lui échappe des mains au dernier moment. Si l’idée substitutive est forte, ça peut marcher, mais si elle est pauvre, c’est raté. Et malheureusement, elle est souvent pauvre. Il y a des moments notamment au milieu du troisième acte d’une platitude désespérante. Si on entreprend de réécrire une autre version, un autre scénario à partir de cette histoire, il faut avoir les reins solides, ce n’est pas  toujours le cas.
Le résultat est une sorte d’aller et retour entre Netflix et Wagner, un Wagner un peu érodé, un passage de très concret à relativement abstrait, sans solution de continuité, sans homogénéité, et souvent malheureusement sans théâtre.

 

Récit de mise en scène
Acte I
Nouvel élément de décor, la maison de Hunding, un duplex assez modeste (Andrea Cozzi aime les volées d’escalier), qui tranche avec le luxe du foyer des Wotan, un espace assez mal éclairé, si bien que tout le début peut échapper aux spectateurs lointains. Au rez-de-chaussée, qui est un sous-sol « semi-interrato » comme on dit en italien, puisqu’on y accède de l’extérieur par une volée de marches qu’on doit descendre, et au premier une chambre à coucher avec un lit nuptial recouvert d’une sorte de moustiquaire, ou d’un rideau de tulle abritant la couche et le tout un peu encombré d’objets (souvenirs ? traces de jeunesse ?. C’est un espace intime assez peu utilisé sinon par Sieglinde, l’espace de réception étant au rez-de-chaussée.
C’est alors qu’on découvre qu’un arbre est tombé, sans doute frappé par la tempête initiale, il gît à jardin, enchevêtré avec des reliques d’un dîner interrompu. La tempête qui va amener Siegmund a détruit la « belle » harmonie d’un dîner Hunding/Sieglinde : la scène représente des ombres qui s’agitent, les plombs ont sauté par l’orage, Hunding sortant de l’enchevêtrement, essayant d’arranger les choses (escabeau etc.., pour faire réaliste), mais y renonce et prenant son imperméable, sort faire un tour.
Peu après entre Siegmund, muni d'une cagoule-loup (toujours Wolf…), mais le détail est à peine visible.
Ce début est-il lisible ? Non, c’est trop sombre, à peine devine-t-on de loin qu’il s’agit de Hunding. Est-il, une fois déchiffré, utile ? Pas vraiment non plus. Mais il fallait du bois et un arbre, pour faire comme dans une Walküre ordinaire et faire croire que cet arbre allait servir à quelque chose mais vous avez compris le principe : l’arbre ne servira pas sinon à abriter le sommeil digestif (et léger) de Hunding, pendant que Siegmund et Sieglinde se découvrent…
Arrive Siegmund, comme d’habitude, harassé, et alors on découvre une Sieglinde à peine devinée dans la pénombre, enceinte jusqu’aux dents. De qui ? a priori on dirait de Hunding mais sûrement pas de Siegmund par anticipation… mais là aussi surprise surprise…

L’arrivée de Siegmund (surveste marron qu’on reverra plus tard…) et la scène qui suit n’apporte rien de neuf à la trame que nous connaissons, suivie assez fidèlement. La rencontre des deux êtres qui vont bientôt se reconnaître frère et sœur se passe selon les codes habituels, on découvre à la faveur d’éclairages un peu plus clairs que la maison est celle d’une classe moyenne inférieure, rendue un peu désordonnée par les rameaux de l’arbre tombé (exclusivement décoratif et indicatif, rappelons-le) et Sieglinde est vêtue de manière très négligée qui crie un « Je ne suis pas heureuse » très mélisandesque.
En fait, on comprend une histoire de mésalliance, et la volonté (cachée) de Wotan (toujours lui), d’envoyer Sieglinde en victime secrète pour qu’elle serve ses desseins.
Hunding revient et la scène continue de ne pas dévier des canons habituels : eh, oui, la dramaturgie wagnérienne résiste, notamment dans les scènes où la conversation en musique (cf : Rheingold) disparaît. L’acte I est peu conversatif, beaucoup plus lyrique et chantant, et les répliques sont souvent en fait de longs monologues, et quand « l’opéra » reprend ses droits, Netflix les perd et Valentin Schwarz est un peu sec.
Hunding porte un insigne ou une sorte de fiche d’identité (à ce qu’on m’a dit, je ne voyais rien, et que ceux qui vont voir ce Ring n’oublient pas leurs jumelles…) et une arme, comme s’il était policier ou agent de sécurité, en tout cas comme s’il occupait un emploi très subalterne, sans doute chez les Wotan (le gardien de leur propriété ?). Encore un signe d’appartenance à une classe moyenne inférieure.
Il rencontre Siegmund avec la cordialité habituelle de la scène et avec désormais la clarté habituelle, on voit Sieglinde monter dans la chambre et préparer quelque chose, Hunding s’installe dans les replis de l’arbre et s’étend, il boit, il s’endort.

Lise Davidsen (Sieglinde), Klaus Florian Vogt (Siegmund)

Après les Wälse de Siegmund, et le début de Winterstürme, tout change. On se souvient chez Chéreau le mur de la cour s’ouvrait, laissant voir une forêt et une lune très lumineuse, image inoubliable. Ici, descend des cintres le décor déjà vu dans l’Or du Rhin de la chambre refuge de Wotan, mais doublé, rideaux bordeaux et couvre lit bleu d’un côté, rideaux bleus et couvre-lit bordeaux de l’autre, mais des deux côtés, jouets d’enfants, petits chevaux, et traces de ce qu’on a vu dans Rheingold, comme la peinture du Wotan-Viking qui occupait tant les petites filles du jardin d’enfants des filles du Rhin : les strates du passé se constituent.
L’évocation du rêve romantique de Siegmund, c’est en fait « le vert paradis des amours enfantines », les souvenirs communs aux deux jumeaux de l’enfance lointaine perdue, les portraits enfouis qu’on reconnaît, les objets qu’on redécouvre. L’idée en soi n’est pas mauvaise, avec en plus l’apparition de deux enfants en pyjama légèrement pailleté, qui jouent, les doubles de notre couple, le passé ressurgit.
Un des éléments de ce Ring est en effet un temps presque proustien, le temps hic et nunc, celui qu’on vit, puis le temps du passé qu’on revit sans cesse avec ses traces, comme des cailloux de petit Poucet, et celui d’un avenir qu’on esquisse (ici le bébé attendu de Sieglinde). Les temps se mélangent, les personnages se doublent, ce n’est pas toujours facile à suivre, ce n’est pas toujours non plus bien réalisé, mais c’est une idée, attrapons-là.
L’angoisse du spectateur, c’est évidemment Notung. On n’en a pas parlé jusque-là. Les jumeaux se retrouvent avec la joie habituelle, dans une étreinte un peu gênée par la grossesse de Sieglinde, mais passons sur ce détail non encore élucidé (mais on se doute bien qu’il y a un Loup derrière, un « Wolf », suivez mon regard…).
Les jumeaux trouvent dans les oripeaux de leur chambre d’enfants la pyramide lumineuse de Rheingold. Et, dans le socle de la pyramide lumineuse, se cache un tiroir secret dans lequel une arme est dissimulée, un revolver (oh, encore un) qu’on appellera Notung. Des variations sur Notung, on en avait aussi chez Castorf, mais il se cachait toujours une épée quelque part, au cas où…

Klaus Florian Vogt (Siegmund) et la pyramide qui cache Notung

Je suis certain que le lecteur se dit « ça me rappelle quelque chose : une pyramide, un secret caché dedans, mais oui, le Pyramidion de Da Vinci Code… de Dan Brown (2003), où le secret à étouffer était la preuve que Jésus avait eu un enfant de Marie-Madeleine, ce qui aurait largement changé la face de la chrétienté. Encore une histoire d’enfant, de grossesse, de transmission… Quel talent dans les liens entre des histoires !
Et après ? Rien pour l’instant. Notung est trouvé, Siegmund armé, Sieglinde enceinte d’un autre mais heureuse d’avoir celui-là sous la main, et donc la réalité dépassant la fiction et le rêve, le décor de chambre d’enfants disparaît on revient au statut quo ante, mais le décor a reculé, laissant un espace libre au proscenium où le couple s’étreint sous une lumière crue, tandis que le narcotique de Sieglinde n’a pas dû faire beaucoup d’effet parce que Hunding se réveille pendant les mamours des deux autres et leur chant exalté, il les cherche partout et finit par les trouver, brandissant contre eux un outil lourd (pince-monseigneur ? pince crocodile à la Castorf ? Pince-plombier), peu importe, il brandit mais tout s’arrête en cette image fixe, suspendue, digne des feuilletons de ma jeunesse qui va nous tenir en haleine jusqu’à l’acte suivant. Rideau. C’est tout, c’est beaucoup.

Comme on peut le comprendre, les (bonnes) idées sont perverties ou gâchées par de l’anecdotique, quelquefois du ridicule, du confus, du mal fichu. A la fin du duo, quand le spectateur pris par la musique puissante et merveilleuse de Wagner, commence à palpiter, on tombe dans le thriller série Z (vous savez, ceux dont Castorf montrait les affiches) avec le mari armé d’une pince qui cherche à se venger des amants. C’est volontairement piteux, et sans intérêt sinon encore de casser le rite, l’habitude, les attentes. Et laisser les débris à terre, pour nous atterrer.

Acte II

Christa Mayer (Fricka) et en arrière-plan le cercueil de Freia

L’acte II commence par une étrange agitation dans la villa très chic des Wotan : ils sont venus, ils sont tous là, même ceux du sud de l’Italie : quelqu’un est mort, dans un cercueil blanc couvert de couronnes, une femme, on devine que c’est Freia. Elle a donc fini par réussir son suicide raté de Rheingold. Et comme elle représente une sorte de fraîcheur et d’éternelle jeunesse, sa bière est blanche. Autour d’elle une foule, les Walkyries, Donner, Froh, même Hunding et les bonnes, les majordomes, et enfin Wotan et Fricka quand même et telle une vedette arrivant la dernière, Brünnhilde, vêtue en vieille star de cinéma vaguement excentrique avec un large chapeau à toute petite plume… Il faut dire que la Brünnhilde d’avant l’endormissement réparateur est plutôt fagotée qu’habillée, rombière avant l’âge, influence de la famille Wotan, dès qu’elle touchera aux jumeaux perdus et éperdus, quelque chose va évoluer chez elle.
La scène se vide : restent le cercueil, Brünnhilde, Wotan, puis Fricka et Hunding.
Le spectateur comprend alors définitivement que Wotan a quelque chose à faire avec l’aventure des jumeaux – qui apparaît quand même superfétatoire puisque Sieglinde est déjà enceinte. Cela signifie que ce n’est pas la naissance ni le père de l’enfant qui compte mais le fait qu’il naisse dans le foyer Siegmund/Sieglinde, c’est à dire qu’il soit éduqué selon certaines règles et transmette les valeurs de famille. On avait déjà perçu cette idée dans Rheingold, et elle se poursuivra dans Siegfried.

Wotan tient donc à ce couple illégitime et incestueux (mais ça n’a pas grande importance, dans la mesure où ça reste dans la famille) et donc d’une part Brünnhilde arrive et chante sa joie d’obéir à papa, mais dans l’ombre Fricka veille et va s’activer.
Un des caractères de cette mise en scène et de voir sur scène des gens qui ne devraient pas y être, ou qu’on n’a pas l’habitude de voir dans certaines scènes – on va voir le rôle important de Fricka, comme on avait vu Erda circuler dans la famille avant son intervention dans Rheingold.

Tomasz Konieczny (Wotan) Georg Zeppenfeld (Hunding) Christa Mayer (Fricka): l'heure de vérité

Brünnhilde partie, Fricka intervient pour rétablir l’ordre. Ça, c’est habituel, ce qui l’est moins, c’est que Hunding est là, d’abord un peu en arrière contre une cloison, puis sur le divan. Il est là pour l’enterrement de Freia, il fait partie du clan Fricka, et en plus il représente l’ordre (nous avons vu au premier acte qu’il est peut-être agent de sécurité muni d’une arme (un enième revolver) ou un certain ordre, face aux jumeaux un peu foutraques et pas dans la ligne en tous cas.
Il est témoin muet de la discussion, profitant de l’occasion de l’enterrement de Freia pour toucher un mot à sa protectrice. Assis sur le divan, on lui sert du café (ou du thé), il accepte, Fricka lui demande s’il veut du sucre, il refuse, alors Fricka remplit sa tasse de carrés de sucre, manière de rappeler qui est le patron (la patronne) et qui décide. Attention, retenez bien cette histoire de sucre, c’est un détail d’une utilité dramaturgique telle qu’on va en revoir un remake dans une scène de Götterdämmerung … Comme on le voit, des détails déterminants rendent cette scène inoubliable…
La scène avec Fricka se clôt avec l’exigence à laquelle Wotan assez désespéré se soumet puis le fier départ de Fricka derrière le cercueil de Freia et Brünnhilde revient alors pour la grande scène du récit de Wotan.

Tomasz Konieczny (Wotan), Irene Theorin (Brünnhilde)

Elle l’écoute distraitement en vaquant à toutes sortes de choses. Visiblement, les radotages de papa sont habituels et elle n’est intéressée que de loin… et visiblement toutes ces femmes ont compris que ce Wotan est un type fini, d’ailleurs, pendant son monologue, sur la galerie supérieure après avoir gravi un des multiples escaliers, il brandit une « chose » rouge que les gens de loin prennent pour un extincteur et de plus près un détonateur du type de ceux qu’on voit sur les bandes dessinées (souvenons-nous de Castorf et de la nitroglycérine que Brünnhilde manie pendant ce moment…)… Dieu reconnaîtra les siens, mais ce Wotan-là ne va pas très bien.

Le Loup (Wolf) et le détonateur

Sans autres éléments saillants, comme souvent, malgré le chant remarquable de Konieczny, la scène tire vers le trou noir tant il ne se passe pas grand-chose, sinon de l’anecdotique.

Le décor d’Andrea Cozzi est étendu en largeur, jamais en profondeur à de rares exceptions, avec la conséquence pour les spectateurs latéraux qu’ils ne peuvent voir une partie des scènes, c’est un décor sans grande imagination, avec des volées d’escalier et des coursives, le milanais qu’il est pourrait dire « ringhiera », qui sont des éléments récurrents même si agencés différemment. Et donc ici, l’espace du salon est-il prolongé par un espace extérieur (marqué par le sol minéral quand celui du salon est en parquet), avec un escalier sur lequel se réfugient les jumeaux et on comprend que tout se dispositif est en réalité l’intérieur d’une pyramide, calquée sur la Pyramide du Louvre (mais avec quelques fissures dans le revêtement). Un côté tombeau des Pharaons : peut-être faut-il trouver une clef dans la mythologie égyptienne, qui en matière de violence, de haines, d’inceste et d’émasculations, ne vaut pas mieux que les autres, ou peut-être le metteur en scène instille-t-il l’idée d’une mythologie d’aujourd’hui, celles des séries télévisées, plus laïques, mais qui sont le reflet d’une humanité moderne, pas plus recommandable que les autres, mais plus « entertainment », plus divertissante. On sait bien que divertir, c’était le but final de Wagner, toute la construction de Bayreuth, conçu au départ comme théâtre d’édification du peuple, en est la preuve vivante…
À cette sorte d’anti-Ring (parfois un peu, parfois beaucoup, parfois pas du tout – on est un peu perdu), je me contrains à répondre ici par une antiphrase.
Boulez appelait dédaigneusement « ferblanterie » le Crépuscule des Dieux, qui retombait du mythe à de vilaines histoires de poison vaguement mafieuses, ici on sent que tout ce Ring devient de la ferblanterie, on tombe d’une histoire d’or à une histoire de fer-blanc…
Juste avant l'annonce de la mort, Fricka revenue (elle veille à ce que tout se déroule selon SES règles) tend à Brünnhilde un tailleur strict (bleu marine, blouse rouge, chaussures austères), bien moins fantaisiste que l'habit de Walkyrie qu'elle portait, pour souligner l’importance et la solennité du moment. Brünnhilde part le revêtir (presque une seconde Fricka mais en version fagotée par les costumes maladroits de Andy Besuch) pendant l'arrivée des jumeaux.
Les jumeaux ne sont d'ailleurs pas admis dans le salon, comme les chiens qui n’ont pas le droit à la maison des maîtres mais du salon on voit tout, et on entend tout. Ils sont épuisés et s’écroulent sur les marches d’un escalier (encore un). Wotan et Fricka par derrière écoutent attentivement l’annonce de la mort (encore des présences inhabituelles), et à un certain moment, rassurés, ils s’éloignent…
Il s’éloignent évidemment au mauvais moment, quand Brünnhilde, touchée par l’amour des deux jumeaux, va basculer et décider d’aider Siegmund. Donc la dramaturgie de la surprise (chez Wagner) est sauve.
Et tout va alors se précipiter, grosso-modo comme dans toutes les Walkyries du monde, dialogue à distance de Hunding et Siegmund, parcours sur la coursive, descente des escaliers, le duel commence, et Brünnhilde aide Siegmund à viser pendant que Wotan qui est arrivé pour voir le duel interrompant le processus, tue Siegmund à bout portant d’un coup de revolver (encore un) puis s’écroule désespéré .
Petite entorse aux habitudes, en disant « geh » à Hunding, il ne semble pas l’envoyer à la mort, il le chasse en lui ordonnant littéralement de rejoindre Fricka, et Hunding s’exécute rapidement, sortant de scène. Ceux qui meurent restent vivants (Hunding) et ceux qui devraient rester vivants meurent (Freia), se dit-on. Mais non, un signe au garde et Hunding aura sans doute son compte. Ça change un peu nos habitudes encrassées, ça ne rajoute pas vraiment grand-chose, mais ça fait toujours du neuf…
Autre entorse, plus grosse, cette fois, et vraiment résolutive : pendant que Sieglinde hurle son désespoir non sans avoir cherché à avorter avec des aiguilles à tricoter, entendant Hunding et Siegmund s’invectiver, et qu’elle s’écroule, évanouie, Wotan s’approche d’elle, soulève sa jupe, baisse son collant, on a l’impression d’un viol imminent, mais non, il vérifie simplement que le processus n'a pas été interrompu et que le bébé est sur le point de naître (ce qui va se passer entre deuxième et troisième acte) : il vient simplement vérifier ses œuvres : on s’en doutait, Sieglinde était enceinte de Wotan : c’était donc ça… On n’est jamais aussi bien servi que par soi-même.
En trois minutes, Wotan contrôle que la grossesse arrive à terme et que la tentative d'avortement a échoué, puis tue Siegmund avec d’autant plus de tranquillité que l’avenir est assuré – mais dans ce contexte on se demande à quoi sert Siegmund puisqu’il n’assure même plus la descendance – , et il chasse Hunding en le faisant exécuter par un autre, comme un chef mafieux qu'il est, Wotan ne veut pas se salir les mains.… Belle victoire, à la Pyrrhus.

Brünnhilde ramasse les oripeaux de Sieglinde et l’entraîne pour l’aider à accoucher.
Rideau.
Une fois de plus, il y a quelques bonnes idées notamment les présences de Fricka et de Hunding d’abord, puis celle de Fricka et Wotan pendant l’annonce de la mort, mais beaucoup d’anecdotique aussi, et l’alternance de moments dramatiques et d’autres plus négligés, plus plats ou un peu ratés ou confus (le duel mériterait d’être retravaillé) créent de nouveau de sérieux doutes sur la cohérence des idées d’ensemble et surtout de la pertinence de cette « modernisation » qui ne nous apprend vraiment rien sur l’œuvre ni son côté visionnaire, c’est une succession d’épisodes familiaux, pas vraiment passionnants.
Dans cette version seules les femmes apparaissent puissantes et Wotan reste sans cesse en retrait et sans pouvoir. Siegmund ne sert plus à rien. C’est la leçon semble-t-il qui s’esquisse dans cette Walkyrie.
De fait, Fricka ne surveille pas Brünnhilde dans l’annonce de la mort mais surveille Wotan pour vérifier qu’il respecte bien son contrat. Fricka surveille Wotan qui surveille Brünnhilde pour vérifier qu’elle est loyale. La confiance règne entre les personnages… D’ailleurs ça, c’est plutôt une bonne idée. Mais il y a aussi hélas, tout le reste.

Acte III
Dans un tel cadre, le spectateur est curieux de savoir ce que va devenir la Chevauchée des Walkyries, mais, la mithridatisation commençant à faire son effet, il se doute bien que le chef Valentin Schwarz prépare un plat surprise dont il a le secret. Dans Die Walküre, la « Chevauchée » est un rendez-vous à ne pas rater.
Pour comprendre la scène, il faut revenir à un concept fort dans cette mise en scène, qui est l’absence de magie, de mythe, de rêve et l’absence d’immortalité : la preuve, c’est que Freia, détentrice de l’éternelle jeunesse des dieux, est morte. La mort de Freia, c’est déjà un Crépuscule des Dieux. Freia est morte, les Walkyries, qui assistaient à l’enterrement, n’ont plus qu’une solution pour rester jeunes et fringantes : la chirurgie esthétique.

La Chirurgie des Walkyries

La chevauchée se déroule donc dans un salon d’attente de clinique de chirurgie esthétique : toutes les Walkyries ont subi une opération corrective et ont le visage sous bandelettes, le nez couvert, le cou bandé etc… De vraies Walkyries refaites à neuf, quoi.
Dans une représentation traditionnelle, il est vrai que le spectateur ne prend pas bien garde à ce groupe de femmes qui semblent vociférer et ne retient que les fameux Hojotoho ou des Heiaha ! Heiaha ! Qui sont des cris pour encourager les chevaux qu’elles guident (car on oublie qu’elles sont à cheval…). Et pourtant, Castorf l’avait bien montré, elles dialoguent entre elles, mais ce dialogue est peu perçu dans la salle ; il est vrai que la densité des paroles laisse à désirer, limitées à des descriptions de héros morts (qui portes-tu ? Untel et untel ! et à une sorte d’émulation entre elles pour les rapporter au plus vite au Walhalla, quand elles s’aperçoivent que Brünnhilde est en retard, et que Wotan sera en colère s’il ne la voit pas… Alors tout bascule quand Brünnhilde arrive avec Sieglinde, parce que ce n’est pas un héros mort, mais une femme (enceinte) bien vivante qui est un sérieux élément perturbateur dans la vie bien réglée des Walkyries.

Dans la mise en scène de Valentin Schwarz, la relative vacuité du dialogue peut convenir à ces femmes dévouées à Wotan qui l’attendent dans le salon, comme si elles s’étaient transformées pour lui. Leur nouveau physique pas encore dévoilé provoque d’ailleurs quelques montées de désir qui tombent sur un pauvre majordome qu’on dénude (partiellement) un peu violemment, car si les femmes sont les clientes, les hommes sont les majordomes ou les gardes et assurent le service subalterne (tiens tiens…).
Brünnhilde arrive alors avec un homme aux cheveux longs qui la suit partout : c’est Grane, le cheval fidèle, élément clé des deux jours suivants et surtout de Götterdämmerung, qui aide Sieglinde affaiblie par un accouchement : il porte le nouveau-né. Celle-là, on ne l’avait jamais fait au spectateur, habitué à une Sieglinde enceinte qui va accoucher plus tard puis mourir.

Sieglinde (Lise Davidsen), écroulée la tête appuyée sur le manteau de Siegmund, Grane 5Igor Schwab) avec le bébé et les Walkyries un peu affolées

C’est donc une authentique famille monoparentale que Brünnhilde apporte à ses sœurs vierges et fières de l’être. Quel choc !
Comme on le sait Sieglinde réussit à fuir à l’aide de Grane qui porte les effets, et Wotan fait irruption, dans une colère si forte qu’il en arrache quelques pansements à ces femmes toutes neuves, mais encore en cicatrisation… Fureur qui chasse les Walkyries affolées guidées par les majordomes.
Restent en scène comme d’habitude, Wotan et Brünnhilde, dans un dialogue à la mise en scène peu inventive. Valentin Schwarz a des difficultés à trouver des moments forts dans les dialogues serrés, et notamment dans cette Walkyrie, plus entre Wotan et Brünnhilde qu’entre Wotan et Fricka d’ailleurs. Chéreau avait trouvé au deuxième acte le pendule et le miroir, qui a eux seuls disaient tout. Castorf avait des vidéos, des expressions, des allusions (à Tolstoï, à la deuxième guerre mondiale) qui faisaient sens (on retrouvait d’ailleurs les explosifs, que Brünnhilde préparait, et chez Schwarz c’est un détonateur) mais dans ce troisième acte, pas grand-chose à vrai dire que l’ennui scénique (et on va le voir une certaine irrégularité musicale). Mais là encore, la dramaturgie wagnérienne résiste et on n’échappe pas aux Adieux de Wotan, sur une scène vidée de son décor.
Un espace vide qui est très rare dans ce Ring. Même si Schwarz au moment de l’Adieu à sa fille, (Denn Einer nur freie die Braut/
der freier als ich, der Gott !
/ Qu’un Homme ici t’éveille seul,
Plus fibre que moi, le Dieu !)
refuse l’étreinte traditionnelle selon l’esthétique bien connue désormais de la frustration, Brünnhilde qui a décidé seule de son destin (elle l’impose à Wotan et donc elle a vaincu) s’éloigne avec Grane vers le fond (un des rares moments où Schwarz utilise la profondeur de scène) où le rocher est une pyramide (la troisième) traversée par un rai de lumière.
À ce moment le spectateur peut imaginer un feu embrasant la pyramide, mais non, frustration oblige, pas de feu dans « l’incantation du feu ».

Brünnhlide (Irene Theorin) s'éloigne avec Grane (Igor Schwab) vers le rocher pyramidal, tandis qu'à gauche Wotan (Tomasz Konieczny) est écroulé, terrassé par la douleur.

Un rideau de fer anti-incendie (on comprend pourquoi) tombe alors, figurant l’interdit du rideau de feu, barrant l’accès à Wotan écroulé, seul désespéré, se tordant de douleur au sol (très – trop?-mélodramatique, c'est un désespoir qu’il montre pour la deuxième fois, après avoir tué Siegmund). C’est alors qu’arrive, inattendue, Fricka, poussant une table roulante, avec du vin rouge et une bougie. Elle offre à trinquer, car elle a vaincu, le bruit du verre qu'on manie fait office de bruit de lance sur le sol pour allumer le feu…
Mais Wotan finalement refuse, il retourne le verre et renverse lentement le vin au sol, jette son alliance dans le verre de Fricka (peu visible de loin) et finit par s’en aller rapidement, se couvrant du chapeau de Wanderer, qui est celui de Brünnhilde : là où elle est, elle n'en a plus besoin et le fait qu'il le prenne est évidemment symbolique (?): il ne s’en couvrira pas beaucoup mais en revanche on verra beaucoup le chapeau, devenant trace lui aussi, et de l’autre côté s’en va Fricka. C’est un divorce.
Et reste sur la scène seule, la bougie allumée, tandis que s’égrènent les très fameuses dernières notes de l’opéra. Et ces dernières images sont pleines de sens, de force, bien trouvées mais bien isolées, malgré leur intelligence et aussi leur beauté.

Après le prologue, et au terme de cette première journée, on comprend de mieux en mieux que la question du mythe essaie d’être noyée dans le réel, un réel assez caricatural tout de même, et la fusion mythe et réalité produit visuellement l’idée de Pyramide, qui est avant tout tombeau, mais aussi symbole (Da Vinci Code), quelquefois signe cabalistique et ici signe unitaire du pouvoir et de la permanence de la famille Wotan. Car la Pyramide est évidemment aussi un symbole d’éternité (Merveille du Monde), pointée vers le ciel et écrasant l’homme. Pyramides d’Egypte, du Louvre et lampe de salon : tous les niveaux sont ici présents.
Et après ? Après, c’est le début d’un Ring de ferblanterie qui essaie d’étendre à Die Walküre puis, on le verra (avec partiellement plus de réussite) à Siegfried ce fer-blanc qu’est déjà dans Götterdämmerung qui est chute dans l’humain (ce que Andreas Kriegenburg montrait à merveille à Munich). La chute dans l’humain arrive ici dès La Walkyrie et donc oblige à des contorsions, au refus des images attendues et à leur substitution par d’autres signes dégradés (la Chevauchée des Walkyries). Cela marche quelquefois, cela échoue aussi et surtout ça laisse des questions qui apparaissent inutiles. Pourquoi Wotan engrosse-t-il Sieglinde (on n’ose se demander comment, un inceste paternel contre un inceste fraternel), pourquoi Hunding dont le livret indique clairement la mort (tot, dans la didascalie) disparaît dans les coulisses alors qu’on ne le reverra plus simplement pour montrer que Wotan fait faire le boulot par d'autres, un garde, presque un collègue d'Hunding, un sans-grade. Et surtout une foule de petites questions sur des détails à peine perceptibles qui n’empêchent pas le sens (?) global d’apparaître, mais qui par leur présence en scène, où TOUT fait sens, posent question et demandent réponses. Jeu de piste agaçant et dont la vanité risquerait bien de s’étendre à toute l’entreprise : les bonnes idées, réelles, et une foule d’anecdotes où l’on se perd, et qui par leur foule, finissent par vaincre, elles aussi. Gare à la vacuité, derrière les forêts de (faux) symboles.

 

Les aspects musicaux

Musicalement, les choses restent au niveau de l’orchestre ce qu’elles étaient dans Rheingold, l’orchestre est toujours impeccable, mais le dosage des volumes semble un peu hasardeux, il y a des moments où l’orchestre semble disparaître, à peine audible, comme si les voix devaient être entendues seules, alors que c’est toujours l’union de la note instrumentale et de la note vocale qui fait l’harmonie et crée l’image et l’originalité d’une belle lecture wagnérienne. Mais à d’autres moments, l’orchestre et somptueux certes, mais trop présent, créant une discontinuité et un réel manque de ligne globale. Tout se passe comme si Cornelius Meister, arrivé tardivement, avait tenté à toutes forces quelque chose, pour varier, donner du relief, donner des signes (des sortes de mignardises) « signer une lecture » sans doute à partir de son travail à Stuttgart (où il a déjà fait Rheingold et Walküre), sans toujours adapter ce travail aux conditions particulières de Bayreuth. Il fait des choix discutables, des jeux acoustiques hasardeux, et cela coûte assez cher au total. Je m’attendais à mieux dominé, surtout après avoir entendu son beau travail sur Walküre à Stuttgart il y a quelques mois. On va de la platitude à l’excès, et surtout, on crée des écarts entre lecture scénique et musicale qui finissent par peser. Ce n’est pas catastrophique, mais tout de même problématique dans un lieu où tout s’entend, où chaque effet dans un sens ou l’autre est démultiplié.

Du côté vocal, un ensemble de Walkyries pépiantes sous leurs bandages, plutôt homogène, même si comme souvent quelques voix acides se font entendre au détour d’un aigu, mais c’est un groupe plutôt correct, on a entendu- y compris dans ce lieu, plus problématique. Le même groupe à une voix près a chanté Die Walküre de Hermann Nitsch l’an dernier et c’était bien moins convaincant.
Vocalement c’est le premier acte qui emporte tous les suffrages, grâce à un trio de choc composé de Lise Davidsen, Klaus Florian Vogt et Georg Zeppenfeld.
Georg Zeppenfeld est un Hunding plus clair qu’à l’accoutumée, cette voix de basse chantante tranche avec les Kurt Moll ou Karl Ridderbusch du passé ou même Dmitry Belosselskiy de l’an dernier. Il a déjà chanté le rôle dans la production Castorf, mais la voix s’est enrichie en force et en étendue, tout en gardant ses qualités premières, la clarté de la diction, l’émission impeccable, le phrasé, et la projection contrôlée au millimètre. C’est un Hunding très expressif, assez jeune, assez vif, une véritable incarnation qui se glisse avec grand bonheur dans la mise en scène.
Klaus Florian Vogt est Siegmund et je sais que certains s’en étonnent ou s’en indignent pensant que la voix (qu’il n’ont sans doute pas entendue récemment) en est restée au lyrisme d’un Lohengrin ou d’un Walther. On peut ne pas aimer ce timbre si particulier reconnaissable entre tous, qui est aussi assez juvénile, mais les qualités de phrasé, de diction et de clarté sont inchangées et dans une salle qui valorise l’audition du texte, c’est un atout majeur. Mais depuis quelques temps, Klaus Florian Vogt a abordé des rôles plus dramatiques, Siegmund, Tannhäuser, et bientôt Siegfried ; c’est que la voix s’est élargie, avec des graves tenus et sonores et un aigu plutôt flatteur (Wälse réussis !), et tout en gardant son timbre particulier, il domine le rôle, avec quelques toutes petites scories sur le dernier « Wälsungen » là où le grand Vickers avait chuté sur cette même scène en 1958. Succès triomphal, comme en 2021 (Edition Hermann Nitsch)
Et puis Lise Davidsen : après son Elisabeth hallucinante, voilà une Sieglinde incroyable de volume, d’intensité, malgré un costume qui la fagote et la gêne. Elle donne au personnage une vérité, et surtout une jeunesse qui laisse songeur. Au vu du volume, on entend Sieglinde, et on pense Brünnhilde, tellement la projection et le volume des deux voix au troisième acte (O hehrstes Wunder !
Herrlichste Maid ! )
crée la comparaison immédiate. Lise Davidsen fait entendre les futurs adieux d’une Brünnhilde prochaine alors que Irene Theorin plus en difficulté, affiche une voix plus criarde et moins volumineuse. Bref, Lise Davidsen est une sorte de miracle.

Quand, au deuxième acte apparaissent les autres personnages, le niveau vocal qui reste très honorable, baisse d’un cran. Certes, la Fricka puissante, véhémente de Christa Mayer, une voix de gagnante, s’impose, avec beaucoup de présence et de force, même si l’on peut préférer des Fricka un peu plus subtiles sur la couleur ou le mot (Annika Schlicht ou Tanja Ariane Baumgartner) mais elle offre un personnage imposant et très juste dans cette mise en scène, ne chipotons pas.

Tomasz Konieczny (Wotan)

Tomasz Konieczny chante cette fois l’ensemble du rôle dans accident de dossier de chaise (à la première, il dut être remplacé au troisième acte). La voix est bien différente de celle de Silins au timbre un peu plus voilé et mat. Ici la voix est forte, le timbre un peu métallique qui caractérise ce chanteur convient bien au personnage comme si cette force chantait dans le vide sa défaite et son affaiblissement.  Il y a un beau travail sur les mots, très ciselés, mais il reste peu dirigé dans l’incarnation du personnage, qui semble être celui de toujours, dans un Ring qui prétend ne pas l’être. Et là il y a hiatus, même si Konieczny est un chanteur intelligent et sait bien se mouvoir et gérer sa présence en plateau.
Son Wotan est plus convaincant que celui de l’an dernier dans Die Walküre semi-scénique de Hermann Nitsch (décédé depuis) et Pietari Inkinen (voir ci-dessous, « pour compléter la lecture ») et il offre une prestation de très grande valeur, plus approfondie qu’à d’autres occasions.

Irene Theorin promène sa Brünnhilde, ici et ailleurs, depuis longtemps et elle en est l’une des interprètes habituelles. La chanteuse suédoise nous avait notamment impressionné par la qualité de l’incarnation dans le Ring de Cassiers à Berlin (Avec Barenboim en fosse) car c’est une chanteuse qui aime incarner et vibrer avec le rôle. Dans cette Walküre, sa plasticité d’actrice lui permet d’entrer en scène d’abord véhémente et un peu bruyante, puis de se soumettre, et enfin de se démettre, pour vaincre et imposer son désir à Wotan. À chaque situation, un personnage différent, des attitudes, des gestes différents pour un rôle qui dans cette Walküre n’est pas particulièrement gâté par la mise en scène laissant apparaître une héroïne un peu sur le retour, une de ces vedettes qui furent et ne sont plus. C’est cette bascule du personnage de celui en fin de course de Walkyrie à sa « renaissance » dans Siegfried – on verra comment – qui est ici préparée. Du point de vue strictement musical, c’est autre chose : l’instrument vocal, encore capable d’imposer volume et puissance, est cependant souvent irrégulier, avec des moments acides, ou criards, un vibrato excessif à d’autres moments. En bref la voix a perdu en ligne et en homogénéité, même si l’ensemble de la prestation reste honorable, essnetiellement grâce à sa personnalité et à sa présence.  C’est dans le deuxième acte et notamment avec Siegmund qu’elle est au mieux, la fin du troisième acte, malgré l’engagement, est fragilisé.

Au total nous nous trouvons dans une Walküre aux indéniables qualités vocales, malgré des irrégularités çà et là, mais quand Siegmund, Sieglinde, Hunding sont extraordinaires, Fricka et Wotan remarquables, et Brünnhilde tout de même vaillante et incarnée malgré ses problèmes vocaux, on aurait mauvaise grâce à se plaindre. Musicalement la fosse n’a pas vraiment évolué depuis Rheingold, avec ses hauts et ses bas, ses moments saisissants et ses platitudes, et surtout une certaine impossibilité à tenir le relief, la tension se dégonfle là où on attendrait quelque chose de continu, là on attendrait une ligne, la direction donne l’impression de ne jamais arriver au climax, à l’orgasme sonore, d’où une frustration car l’impression domine que le chef aurait la possibilité d’aller jusqu’au bout, mais que quelque chose bloque.
Frustration est le mot sur lequel la mise en scène joue aussi, où tous les habituels signes de reconnaissance du Ring ont disparu, remplacés par d’autres, pas toujours clairs d’ailleurs. Pour une idée remarquable dans le final, il faut supporter les méandres de l’anecdotique, les idées sans lendemain et les jeux qui confinent à l’entre-soi. Par rapport à Rheingold, plutôt cohérent, cette Walküre gagnerait à moins de foisonnement et plus de rigueur, même en gardant la « ligne éditoriale » pour que le spectateur n’ait pas le sentiment que le quatrième mur est un vrai mur d’incompréhension, tant Valentin Schwarz joue la distanciation pour elle-même, même lorsqu’il est contraint par la dramaturgie à revenir à une épure (deuxième partie du troisième acte) qu’il ne sait pas toujours remplir. Et on reparlera de la question du décor, dont le rôle n’est pas indifférent dans les échecs de certaines scènes ou certaines idées.

Guy Cherqui
Agrégé de Lettres, inspecteur pédagogique régional honoraire, Guy Cherqui « Le Wanderer » se promène depuis une cinquantaine d’années dans les théâtres et les festivals européens, Bayreuth depuis 1977, Salzbourg depuis 1979. Bouleversé par la production du Ring de Chéreau et Boulez à Bayreuth, vue sept fois, il défend depuis avec ardeur les mises en scènes dramaturgiques qui donnent au spectacle lyrique une plus-value. Fondateur avec David Verdier, Romain Jordan et Ronald Asmar du site Wanderersite.com, Il travaille aussi pour les revues Platea Magazine à Madrid, Opernwelt à Berlin. Il est l’auteur avec David Verdier de l’ouvrage Castorf-Ring-Bayreuth 2013–2017 paru aux éditions La Pommerie qui est la seule analyse parue à ce jour de cette production.

Autres articles

2 Commentaires

  1. « En vain j’interroge en mon ardente veille la Nature et le…. Wanderer ». Heureusement celui-ci a travaillé avec ardeur (« Zwankvolle Plage, Muh ohne Zweg ») et m’a préparé le terrain pour appréhender le labyrinthe de la pensée du metteur en scène. Quelle chance d’assister au Ring III 🤪 avec l’analyse du Wanderer plutôt qu’être livré à l’inconnu d’un Ring I!! Vais je progresser ? Peut être : l’analyse de la scénographie en 5 pages police 9 WORD c’est impressionnant ! Mais est ce le gage de l’intérêt de la mise en scène ? 🤔J’vous raconterai😂😂😂

  2. « Rapport du brigadier JPD au commissaire Wanderer
    Comme missionné nous avons présentement continué à enquêter sur les agissement du ci-dessous désigné : monsieur Wotan, honorable industriel, dont l’attitude avait fait l’objet d’une plainte suivi d’un non-lieu. Ce monsieur a fait l’objet d’une main courante déposée par son épouse légitime, Madame Fricka, sans enfant, pour adultère caractérisé et pour avoir eu plusieurs enfants naturels par son commerce avec des femmes de mauvaise vie. Le sieur Wotan s’est rendu coupable d’inceste et de meurtre sur son fils et d’avoir commandité un homme de main pour tuer l’un de ses employés, Mr Hunding. Madame Fricka s’est rendue coupable de complicité dans ces meurtres. A l’issue de l’enquête les faits sont établis ‑voir à ce sujet la déposition de Mr Valentin S- nous suggérons de recommander une inculpation pour meurtre contre Mr Wotan et de complicité contre Mme Fricka – Fait à Bayreuth le 27/08/2022 »
    Echo de Bayreuth : dernière minute, nous apprenons que Mr Wotan s’est enfui…

    Concernant la « mise en scène » :
    1- Acte 1 : il n’y a pratiquement aucune direction d’acteurs. Le bricolage électrique de Hunding est ridicule ; nous plaignons L Davidsen pour la position inconfortable ou elle est laissée sur l’escalier. Cependant nous observons qu’elle est confortablement chaussée, ce qui est un gage d’excellent chant comme le mentionnait feue l’illustre Birgit Nilsson. Par contre cet acte ne tient pas le challenge soap opera. Comme dit Wanderer, Wagner reprend ses droits.
    2- Acte 2 : la direction d’acteurs est bien meilleure dans l’affrontement Wotan/Fricka et surtout Wotan/Brünnhilde : scène que j’ai trouvé bien réglée (sauf l’extincteur ridicule). De même le meurtre de Siegmund et l’effondrement de Wotan est bien vu. Globalement le challenge soap opera tient. Mais l’enterrement de Freia et Brünnhilde sortant en faisant tourner autour du cou une couronne mortuaire sont ridicules quand à Wotan baissant le slip de Sieglinde, c’est grotesque !
    3- Acte 3 : que dire de la salle d’attente de chirurgie esthétique ; sans intérêt ; assez ridicule même si c’est bien réglé. Le dialogue Wotan/Brunhilde est mal réglé. Quand à la fin elle se tient bien : pas de feu, mais cela ne me dérange pas ; cher Wanderer je crois que Valentin S a changé deux choses : une longue étreinte W/B et plus de pyramide lumineuse ; un dépouillement bien venu… mais est-ce cohérent ? d’autant que Fricka avec son chariot à champagne… assez ridicule… on a compris ; et la bougie WAFWAFWAF !
    100% d’applaudissements aux deux premiers actes ; 40% de huées au III. J’avoue que j’ai hurlé avec les loups ; pas parce qu’il n’y a pas de feu final mais parce qu’il n’y a pas vraiment de mise en scène. Tout le monde n’est pas Kratzer, Kosky, Castorf.

    Coté musique. Je suis tout à fait enthousiasmé. Je ne reviens pas sur les chanteurs, tous du fantastiques au très bon et même j’ai aimé I Theorin qui a part quelques stridences (rares) a été très bien. Enfin, je ne sais si c’est mon oreille, mon indulgence ou une évolution du chef, j’ai beaucoup aimé la direction de Meister : du contraste entre les moments type solo de violoncelle, concertino de bois et les moments lyriques ou dramatiques plutôt musclés et vif.
    Pour l’instant satisfaction musicale mais sentiments mitigés sur le théâtre même si je ne me suis pas ennuyé.

Répondre à Jean-Pierre Droz Annuler la réponse

S'il vous plaît entrez votre commentaire !
S'il vous plaît entrez votre nom ici