Eugene Onéguine présente la particularité d'être un grand chef d'œuvre littéraire avant même d'être un opéra célèbre. Une particularité assez rare dans le monde de l'opéra où l'indulgence de l'oreille pour la stricte valeur littéraire du livret est souvent de règle. Le roman en vers de Pouchkine est un modèle d'économie narrative qui déroule un feu roulant d'épisodes et de véritables croquis psychologiques dans une forme très concise et très surprenante. Chargé par Tchaïkovski de la rédaction du livret, Constantin Chilovski reprend les scènes que le compositeur avait sélectionnées dans l'original de Pouchkine pour construire le scénario de son opéra. Baptisé "scènes lyriques en trois actes", Eugène Oneguine annonce une structure épisodique dont s'inspirera Puccini dans sa Bohème. Cette structure prélève des moments de la vie du personnage qui composent une sorte de portrait narratif, mais sans l'ironie et les arrière-plans qui font toute la richesse du roman de Pouchkine. L'un des choix majeurs de Tchaïkovski est de recentrer l’intrigue sur la dimension intime du drame. Là où Pouchkine dressait le portrait critique de la haute société russe, l'opéra met avant tout en scène les tourments intérieurs de Tatiana et d'Onéguine. Autre modification majeure, la scène de la lettre dans laquelle Tatiana avoue son amour à Onéguine, prend une ampleur considérable et devient un moment clé du drame lyrique.
"C'est toujours ce qui éclaire qui demeure dans l'ombre." (Edgar Morin)
C'est précisément à cette source littéraire que renvoie le travail de mise en scène de Julien Chavaz, restituant, par exemple, l'épaisseur et les contradictions de personnages que le livret de Chilovski avait réduit pour des questions d'efficacité à des profils fonctionnels et monolithiques. Le personnage d'Onéguine, plus distant et cynique chez Pouchkine, apparaît dans l’opéra comme plus tourmenté, notamment dans la scène finale où son désespoir est exacerbé par la tension musicale. Mais l'apport le plus important de cette mise en scène, c'est l'allusion directe à ce narrateur, présent dans le roman et absent du livret – un narrateur dont la fonction de contrepoint souvent ironique, permet à Pouchkine de commenter les événements avec ironie et distance. Julien Chavaz imagine pour cela l'intervention d'un figurant, l'excellent acteur anglais Steven Beard. Sa présence en scène a tout du chœur antique qui, dans les tragédies grecques, intervenait en parallèle de l'action pour en commenter les péripéties et le déroulement. On remarque à peine ce figurant dans les premières scènes – tout juste un vieillard, un factotum à la démarche hésitante, une sorte d'"intouchable" quelque part entre poète, prophète, fou ou témoin lucide. Présent d'un bout à l'autre de la soirée, il sert à la fois de fil rouge dramaturgique et de commentaire visuel silencieux. Il est ce jardinier qui transporte une plante en pot dans la pénombre (le même pot que fracassera au sol Oneguine dans la dernière scène), arpentant une fausse pelouse assez kitsch entre la véranda et le banc.
La première référence qui nous vient à l'esprit, c'est cette allusion au Yurodivy, ce "fou en Christ" présent dans Boris Godounov ou bien le Fou (Der Narr) dans Wozzeck de Berg. Ces personnages interviennent dans l'action pour prédire la fatalité et le chaos à venir. Dans un second temps, on pense évidemment aux personnages du Jardinier et du Mendiant dans l'Électre de Giraudoux. "Moi je ne suis plus dans le jeu. C’est pour cela que je suis libre de venir vous dire ce que la pièce ne pourra vous dire" dit le Jardinier dans son Lamento. Ces rôles faussement secondaire revêtent en réalité une grande importance dans l'action. Contrairement aux héros tragiques qui se débattent avec leur destin, ils se présentent tels des personnages humbles mais clairvoyants lorsqu'ils deviennent les témoins de la vérité. Dans cet Eugène Onéguine, le jardinier-mendiant est le seul à voir clairement les événements et à comprendre les relations entre les personnages. Alors que Tatiana et Onéguine se débattent dans un univers tragique, lui continue par contraste à cultiver ses plantes. Dans la scène de la lettre, il écrit lui-même le courrier tandis que Tetiana trace les mots dans le vide, tournée vers le public. Dans la scène du duel, il a un rôle capital. C'est lui qu'on voit au lever de rideau tracer les lignes de ce terrain de lawn-tennis sur lequel dansent les invités et qui deviendra juste après le terrain du duel entre Onéguine et Lenski. Au moment fatal, il bondit sur Onéguine qui brandissait son pistolet tout en détournant le regard. Impossible de savoir au juste si ce "jardinier" voulait éviter le tir mortel ou au contraire, le diriger vers la poitrine de Lenski. On peut également se dire que ce personnage n'existe pas en tant que tel et qu'il symbolise ce Destin. La mise en scène multiplie à ce propos les points d'interrogation et les impasses comme au moment où il disparaît sous terre tel un esprit dans un nuage de fumée. On comprend très vite qu'il ne faut pas interpréter littéralement l'omniprésence d'un personnage que certains spectateurs identifient à un double d'Oneguine âgé, en imaginant qu'il a lui-même vécu une désillusion amoureuse qu'il rejoue en marge de la scène. On préfèrera se concentrer sur ce discret contrepoids visuel, ce regard qu'il jette en permanence sur l'action en train de se dérouler, accompagnant les esquissant un pas de danse dans les ballets.

Les ballets justement… Il faut remarquer la façon dont la mise en scène travaille les alignements sans non plus en exagérer la géométrie. Tout se déroule dans une scénographie de Amber Vandenhoeck qui impose au regard le vert électrique des pelouses avec ces faux rochers et les hauts rideaux tirés qui ferment la scène à l'arrière. Ce décor naïf exprime dans le bleu tendre et rose bonbon une forme d'amertume, comme en témoignent aussi les costumes de Sanne Oostervink. Impossible par exemple de distinguer entre Lenski et Oneguine vêtus tels deux bellâtres avec des pantalons bleus et des chemisettes similaires. Les tenues un peu kitsch du chœur contrastent avec ce Monsieur Triquet en canotier et veste à rayures tout droit sortis de la scène du ballet dans Un Américain à Paris de Vincente Minnelli. La présence décalée de ce Français vivant au milieu de la société russe renvoie au statut social de cette langue étrangère ainsi à l'usage candide que fait Tatiana de cette langue pour rédiger sa lettre à Onéguine, comme le signale Pouchkine dans son roman.
Les chorégraphies quant à elles, donnent l'impression qu'elles sont vaguement improvisées, le corps cédant mollement à l'habitude du mouvement, mais la tête est ailleurs – comme le dit ce regard désespéré de Tatiana qui danse en pensant à autre chose. La danse se fait largement métaphore du drame quand, au dernier acte les choristes forment un cercle concentrique éclairé d'une couleur bleue froide autour des protagonistes. Dans la scène du duel, c'est la diagonale qui est privilégiée – disposition similaire à celle du duo Tatiana-Onéguine à la fin. On venait d'offrir une raquette de tennis à Tatiana mais celle-ci refuse de jouer, elle est tout entière envahie par la tristesse. Ce refus tisse la métaphore de cette balle-projectile passant du registre du jeu à celui du duel et de la mort. L'étymologie achève de compléter le réseau des symboles, avec ces tragiques balles réelles (Bullet en anglais) qui succèdent au billet (doux) de Tatiana avec en arrière-fond, ces "ballets" faussement badins et divertissants.
Une dernière remarque sur le personnage d'Onéguine. "Dis-moi, laquelle est Tatiana ?" dit-il en aparté à Lenski au moment où il découvre les deux filles de Madame Larina. Le livret reprend presque entièrement le texte de Pouchkine (Chapitre III, 5) :
"Laquelle des deux est Tatiana ? — Celle qui, mélancolique et silencieuse comme Swetlana (*), est assise près de la fenêtre en entrant. — Est-il possible que tu sois amoureux de l’autre ? — Pourquoi non ? — J’aurais choisi la Tatiana, si j’étais comme toi un poète. Il n’y a pas de vie dans les traits d’Olga, pas plus que dans ceux de la madone de Van Dyck. Elle est ronde et rouge de visage comme cette sotte lune sur ce sot horizon. » Vladimir répondit sèchement et n’ouvrit plus la bouche jusqu’au logis."
(*) NDLR : Héroïne d’une ballade de Joukovski
Ici encore, la mise en scène s'attarde sur l'impossibilité de savoir si Onéguine remarque tout de suite (ou pas) la profondeur de caractère de Tatiana. Sa remarque désobligeante à Lenski présage du futur duel et sonne comme l'aveu inconscient de son attirance pour Tatiana – une attirance qu'il maintiendra sous le boisseau de son orgueil, préférant la pose et les apparences à la spontanéité. De même, à la dernière scène de l'acte I, quand le monologue d'Onéguine tourne à l'humiliation de Tatiana, il lui déclare "je vous aime comme un frère", ajoutant et répétant "et peut-être davantage encore". Un billet, une balle… et une boulette, trois mots issus d'une même racine et que la mise en scène concentre dans les traits fugitifs qui traversent le personnage d'Onéguine, ce faux cynique qui feint de ne pas éprouver l'amour. La dramaturgie donne à Tatiana, Lenski et Oneguine, le rôle du personnage central dans chacun des trois actes. Les trajectoires du duo-duel Tatiana-Onéguine se croisent de part et d'autre de l'acte central avec le (vrai) duel Onéguine-Lenski : le billet de Tatiana, la balle mortelle du duel, et enfin le refus de Tatiana, comme un suicide moral qui atteint Onéguine en plein cœur. Point culminant de la tension qui résulte de ces destinées asymétriques : le cruel contrejour final, ces lettres qui tombent des cintres comme un rappel tragique et Onéguine qui tire le rideau comme pour dissimuler sa douleur et son humiliation.

Il fallait un plateau à la mesure des ambitions et de la force de cette mise en scène. C'est heureusement le cas et il y a tout lieu de s'en féliciter. Découverte dans la reprise de la Traviata de Jean-François Sivadier dans ce même Opéra de Lorraine en 2023, Enkeleda Kamani offre à Tatiana des qualités de ligne et de phrasé qui signent une stature et une élégance de premier plan. L'attention aux nuances dans les moments qui précèdent la scène de la lettre donne une profondeur expressive portée par la stabilité de l'émission et la richesse du timbre. À ses côtés, l'Onéguine de Jacques Imbrailo rivalise d'impact et de justesse, avec une belle capacité à restituer la froideur et la distance psychologique que le personnage installe avec son entourage. La surface vocale très généreuse donne à la scène des retrouvailles une tension et une énergie remarquables. Déjà remarqués à Aix dans le Wozzeck de Mac Burney, Héloïse Mas et Robert Lewis sont à nouveaux réunis sous les traits d'Olga et Lenski. La mezzo française campe un personnage entre superficialité et véritable épaisseur sentimentale. Le timbre mat et profond se marie parfaitement avec une aisance et une présence en scène qui donnent une évidence au désespoir de Lenski. Robert Lewis passe vocalement de l'amoureux transi au rival malheureux, avec un monologue saisissant de vérité et d'émotion, avec une projection et un brillant impeccables. Julie Pasturaud signe une Madame Larina très équilibrée, avec en contrepoint la Filipievna très contrastée de Sophie Pondjiclis. Parmi les seconds rôles, on signalera le remarquable Prince Gremine d'Adrien Mathonat, libéré de l'onction paternaliste qu'on y trouve souvent, avec une belle densité dans le timbre et l'émission. François Piolino tire son Monsieur Triquet des pièges du portrait-charge et Joé Bertili est un Zaretski et un capitaine sonore et puissant.
L'Orchestre et les Chœurs de l'Opéra national de Lorraine sont menés avec un charisme et une fluidité qui fouillent la ligne de chant dans ses moindres détails. La directrice musicale obtient de ses musiciens une expression aérée et souveraine, capable d'élargir le volume pour libérer l'espace dynamique et créer un horizon expressif très impressionnant dans les points culminants du drame, mais capable également de limiter le propos quand l'exigence et la ténuité de la conduite harmonique et du tempo l'exigent. C'est son premier Onéguine et d'emblée, une évidente réussite. À découvrir de toute urgence.
