
Il ne s’agissait pas de la première, mais l’agitation, le frémissement étaient palpables ce jeudi 5 février 2026, où quelques célébrités issues du monde culturel, médiatique et politique s’étaient donnés rendez-vous. La raison ? Un casting des grands soirs qui ne rassemblait rien moins que Netrebko, Tézier – tout juste revenu de Naples où il venait de chanter son premier Nabucco auprès de Marina Rebeka -, Polenzani et DeShong, le tout placé sous la direction de la grande cheffe italienne Speranza Scappucci. On ne programme pas un opéra de Verdi comme Un ballo in maschera, sans réfléchir en amont aux interprètes qui devront être réunis sur scène. Sans cette alchimie, cette fusion des voix, des timbres et des personnalités, sans direction d’orchestre dense et maîtrisée, la magie n’opérera pas et la félicité annoncée disparaitra.
Pour cette quatrième reprise d’un spectacle conçu à la Bastille en 2007, les équipes d’Alexander Neef ont eu à cœur de créer l’événement et de composer une double, voire triple distribution autour du ténor Matthew Polenzani présent sur toute la série des onze représentations, Anna Netrebko partageant l’affiche avec Angela Meade (Amelia), Etienne Dupuis, Ludovic Tézier et Ariunbaatar Ganbaatar se partageant le rôle de Renato, Elizabeth DeShong assurant celui d’Ulrica et Sarah Blanch celui du page Oscar.

La proposition théâtrale minimaliste qui plonge le drame dans un espace d’une rare froideur, impression accentuée par une scénographie où domine le noir et le blanc, en tous points linéaire, se laisse toujours regarder sans jamais perturber notre écoute. Dès les premiers accords, la tension et le mystère règnent sur une intrigue où se jouent complots de cour, trahisons secrètes et passions intimes. Verdienne de cœur, biberonnée par son maître, le grand Riccardo Muti, Speranza Scappucci sait fouiller les âmes, alterner l’ombre et la lumière, varier les atmosphères et entretenir le suspense avec une sûreté de ton et un sens de la narration qui ne se démentent pas. Attentive à ses interprètes, comme à ses instrumentistes et aux chœurs, magnifiés pendant cette soirée, elle obtient le meilleur de tous.

Matthew Polenzani qui chassait à ses débuts sur les terres mozartiennes et belcantistes, a progressivement et intelligemment orienté sa carrière vers des rôles plus lourds qui lui permettent aujourd’hui d’aborder certaines figures verdiennes telles que Riccardo. S’il ne possède pas de prime abord le timbre solaire que l’on est en droit d’attendre dans ce rôle (marqué pour longtemps par Carlo Bergonzi et Luciano Pavarotti), la souplesse de sa ligne de chant et sa solide technique lui offrent l’occasion de briller dans une partition qui demande au musicien de savoir phraser, nuancer et rayonner, surtout dans le registre aigu. Le ténor américain peut se targuer de posséder toues ses qualités auxquelles s’ajoute celle d’un comédien au jeu soigné.

Anna Netrebko est la première à bénéficier d’un partenaire de ce calibre, qui semble l’apaiser et canaliser ses ardeurs parfois déplacées. Pouvant jouer à armes égales, la cantatrice pour qui la partition arrive sans doute un peu tard dans une carrière bien remplie, se sent en sécurité, notamment pendant le duo d’amour « Teco io osto ». La tessiture très large n’est pas de tout repos pour cette voix qui, tout du moins dans les passages les plus exposés (scène d’entrée, aria du gibet et du 3ème acte « Morro ma prima in grazia ») a tendance à écraser les sons, à ouvrir le bas medium et à poitriner trop souvent les graves. En se chauffant l’instrument parvient cependant à se libérer, malgré quelques déséquilibres, des respirations incongrues, de nombreuses notes fausses et à atteindre le registre aigu que le public ovationne.

Grâce à la carrure vocale d’une vraie mezzo-soprano pour incarner la prophétesse Ulrica, Elizabeth DeShong transforme sa grande scène en un moment de théâtre verdien comme on les aime, la frêle Sarah Blanch n’obtenant pas les résultats attendus dans cet Oscar au timbre plus charnu que d’habitude mais sans grande consistance.

Ludovic Tézier, verdien de référence et immense chanteur devant l’éternel, retrouve ce Renato ami et mari-meurtrier incapable de pardonner l’écart de son épouse envers son maître et meilleur ami et qui, fou de jalousie, ne saura réprimer son besoin de vengeance, avec délectation. La voix glorieuse, ardente, enivrante, éblouit à chaque apparition avant de culminer dans le grand air « Eri tu », véritable leçon de chant.
Andres Cascante (Silvano) enfin, et le couple de conspirateurs composé par Christian Rodrigue Moungoungou (Samuel) et Blake Denson (Tom) sont parfaits.
