Nous publions ici, avec l’aimable autorisation de la revue italienne SIPARIO, l’entretien de Valerio Ferrari avec la journaliste Valeria Patera, paru dans le numéro de décembre 2025 de SIPARIO que nous reproduisons ci-dessous avec un lien vers l’original italien.
En outre, pour informer nos lecteurs au mieux, nous publions ci-dessous un résumé très clair sous forme de tableau synoptique des formes de théâtre depuis l’antiquité, de manière à bien saisir l’originalité du projet, et nous avons ajouté en fin d'interview une vidéo qui éclairera définitivement sur toutes les possibilités offertes.

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Depuis plus de vingt ans, Valerio Ferrari – architecte, chercheur et entrepreneur – cultive un projet destiné à redéfinir la relation entre le spectateur et l’espace dans une nouvelle optique de jouissance du spectacle. Il s'agit d'un projet audacieux de refondation de l'espace culturel pour un plaisir global qui se définit comme Visual Music Facilities Theatre (VMFT)
Quelle intuition a généré votre vision pour ce projet innovant ?
Ma conception est le fruit d'années d'immersion dans l'opéra. En travaillant sur scène comme assistant à la mise en scène et à la scénographie de Piero Faggioni, pendant mes études d'architecture, j'ai vécu un contact intime avec la performance dans les plus grands temples mondiaux du théâtre : de la Scala au Metropolitan de New York, de Covent Garden à l'Opéra de Tokyo. Être constamment en contact direct avec les artistes sur scène m'a révélé une vérité incontestable : la puissance intrinsèque de l'acte performatif – l'extraordinaire transformation physique et vocale de l'artiste, la résonance presque palpable du son qui imprègne l'environnement – ne se manifeste dans toute sa sublimité que lorsqu'on la regarde de près. Depuis le parterre, aussi paradoxal que cela puisse paraître, l'expérience avait tendance à se dissiper, à être moins captivante pour moi qui étais habitué à être en contact étroit avec les artistes. C'est à partir de cette observation qu'est apparue la nécessité de concevoir un espace capable de restituer au public cette même intimité et cette même proximité avec l'événement artistique. Il s'agissait de bouleverser le paradigme unitaire de l'expérience théâtrale traditionnelle et de procéder à une véritable déconstruction du divertissement, pour ensuite permettre sa reconstruction selon des paramètres innovants, intrinsèquement suggérés par la conception même de la salle.
Comment cette intuition a-t-elle pu se traduire en une structure architecturale ?

La recherche d'une fonctionnalité formelle maximale m'a conduit à observer la nature, en particulier les coquillages et, plus précisément, le Nautilus. J'ai imaginé « disséquer » idéalement le Nautilus, en orientant un segment vers l'espace scénique et l'autre vers le public. Cette vision a donné naissance au plan en spirale du VMFT. Il ne s'agit pas simplement d'un choix esthétique, mais d'un principe fonctionnel qui permet une flexibilité et une transformabilité quasi instantanées. Cela signifie que le VMFT n'est pas limité à un seul type de représentation ; c'est un caméléon architectural, capable d'accueillir et de mettre en valeur différentes formes d'art, de divertissement et d'apprentissage. Il représente une alternative réfléchie et radicale au modèle traditionnel du théâtre à l'italienne, mais aussi au hangar, où tout est possible.
Quelles sont les nouvelles fonctionnalités que le VMFT offre au public et aux artistes ?

Sa géométrie dynamique permet une reconfiguration rapide de l'environnement : d'un espace scénique « ouvert » avec des fauteuils pivotant à 360 degrés à une vaste agora multifonctionnelle, grâce à des panneaux mobiles qui s'étendent de la zone scénique pour couvrir les fauteuils du public. Le théâtre peut accueillir 550 spectateurs dans la spirale et 800 dans le balcon. Lorsque le théâtre est en configuration « agora », il peut accueillir jusqu'à 3 000 personnes. L'ensemble de l'espace est équipé de la technologie LED, mais il est essentiel de préciser que celle-ci est purement instrumentale, entièrement au service de l'artiste, ce qui le différencie de contextes tels que The Sphere à Las Vegas, où la technologie devient l'attraction principale. Le cœur reste la relation dynamique entre le public et l'acteur, où la distance elle-même devient un nouvel outil d'expression puissant pour les metteurs en scène et les créateurs. La forme en spirale, imprégnée de symbolisme lié à l'évolution et au temps, fusionne le temps et l'espace en une seule image, avec la fosse d'orchestre au centre. Cette architecture propose une dynamique relationnelle radicalement nouvelle : c'est la « scène de l'espace » elle-même qui est au centre.
Comment le VMFT intègre-t-il la technologie et le dialogue avec les nouvelles générations ?
L'intégration de projections et de LED rend le VMFT intrinsèquement adapté aux jeux électroniques, à l'apprentissage immersif en ligne, aux installations d'art numérique dans le style de TeamLab, mais aussi aux défilés de mode, aux conférences intelligentes et aux boîtes de nuit. Ce sont des secteurs en pleine expansion qui trouvent un écho profond auprès des nouvelles générations, qui ont grandi dans un écosystème numérique.
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Les jeunes possèdent une mémoire visuelle et sensorielle très développée, et cet espace immersif, avec des points de vue personnalisables via smartphone, répond à cette évolution sensorielle. Il n'y a pas de « place privilégiée » ; chaque utilisateur vit une expérience unique et personnelle. L'acoustique, entièrement modulable et spatialisée, est conçue pour s'adapter instantanément à tout type d'événement, de la prose au concert, de la conférence à la projection immersive.
Du rêve à la réalité, le VMFT représente-t-il un investissement durable pour le secteur ?
Absolument, et c'est l'une de ses caractéristiques les plus innovantes en termes de faisabilité. Alors que les grands complexes modernes, tels que The Shed à New York ou la Philharmonie de Paris, nécessitent des investissements pharaoniques dépassant largement les centaines de millions, le VMFT a un coût estimé entre 50 et 60 millions d'euros. Cette accessibilité extraordinaire en fait un concept reproductible, un « modèle » architectural qui peut être diffusé dans d'innombrables villes, générant des économies d'échelle. Il représente une démocratisation de l'espace urbain dédié à la culture et au divertissement. L'objectif est de créer un réseau capillaire de théâtres homogènes à l'échelle mondiale : des structures agiles et compactes – leur diamètre est équivalent à celui de la salle de la Scala – mais extrêmement efficaces, accessibles même aux petites villes. Sa multifonctionnalité intrinsèque et sa capacité à fonctionner 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, offrent un potentiel de retour sur investissement et de gain qui en fait non seulement une vision artistique audacieuse, mais aussi une réalité économique tangible et solide.
Quel est l'impact culturel et quelle vision à long terme le VMFT pourrait-il produire ?
Ma vision est que le VMFT s'impose comme un projet « mondial », capable de transcender les frontières culturelles et d'accueillir et de valoriser les expressions théâtrales non seulement occidentales, mais aussi du reste du monde. Nous travaillons avec détermination à sa réalisation concrète, les premiers développements étant déjà en cours aux États-Unis. En résumé, c'est la « scène de l'espace » et « du temps » qui est mise au centre à travers une architecture qui, bien qu'elle comporte sans aucun doute des limites et des contraintes (comme l'a souligné Pierre Boulez en 2012 lors d'une interview que j'ai réalisée sur le sujet, il a relevé l’impossibilité à réaliser des opéras avec de grands chœurs, tout en ajoutant qu'il serait « très stimulé à écrire de la musique pour cet espace »), ce sont précisément ces limites qui invitent les artistes de toutes disciplines à une révolution créative, à explorer et à concevoir de nouveaux langages.
Comment cette proposition s'inscrit-elle dans le panorama historique des « théâtres idéaux » et des visions architecturales pour la scène ?
Le Visual Music Facilities Theatre (VMFT) s'inspire des Panoramas de la fin du XVIIIe siècle, conçus par le peintre Robert Barker, où la création d'une illusion totale était obtenue en intégrant le spectateur au centre d'une toile peinte à 360 degrés. Il s'inscrit également dans la lignée des grandes visions des « théâtres idéaux » qui ont marqué l'histoire de l'architecture. Je pense aux expérimentations de Frederick Kiesler et à son « Théâtre infini », au célèbre « Fun Palace » de Cedric Price – qui préfigurait un espace dynamique et adaptable – et à la flexibilité du théâtre de Cagliari de Maurizio Sacripanti. Cependant, contrairement à bon nombre de ces propositions, souvent confinées au domaine théorique ou conçues pour des metteurs en scène spécifiques et une seule idée de spectacle, le VMFT se distingue précisément par l'absence d'un concept rigide de théâtre ou de spectacle. Sa genèse réside dans un concept architectural pur, qui libère la forme de sa fonction prédéfinie en l'ouvrant à une grande polyvalence structurelle.

Le dialogue pourrait se poursuivre, mais nous en avons dit assez pour imaginer qu'il est possible de concevoir une nouvelle scène mondiale, un miroir de la société qui s'y représenterait, tout comme la πόλις (Polis) grecque se représentait dans son théâtre. Il s'agit d'avoir le courage de s'ouvrir à de nouvelles visions qui peuvent redéfinir les limites tant de la performance que de la jouissance, et de repenser leur relation. Il s'agit de savoir relever le défi implicite dans ce projet et de mettre en œuvre sa portée innovante et nécessaire.

@ Valerio Ferrari (dessins techniques)
@ Éric Fréchou (Photos tirées de la vidéo)
