
Au moment où l’on parle de tous côtés du Venezuela, de sa dictature et des prédations d’un Docteur Folamour[1] des temps modernes, qu’il me soit permis de rappeler la mémoire d’un vénézuélien exceptionnel, qui aurait sans doute mérité un prix Nobel de la paix pour lequel on l’avait cité en 2012, José Antonio Abreu (1939–2018).
Cet économiste a fondé en 1975 « El Sistema », (« Sistema de Orquestas Infantiles y Juveniles ») qui visait à insérer les enfants les plus défavorisés dans des orchestres, accompagné par tous les gouvernements vénézuéliens depuis, compris Chavez et Maduro. L’œuvre a survécu à Abreu, mort en 2018 comme on peut le constater sur son site officiel. Pour avoir assisté pour la première fois en 2000 (avec un tout jeune Gustavo Dudamel de 19 ans à sa tête) à plusieurs concerts de l’Orquesta Sinfónica Simón Bolívar de Venezuela fondé en 1978 et puis quand Claudio Abbado qui a passé quelques hivers à Caracas à travailler avec les jeunes, les a dirigés à Séville et ailleurs, j’ai un peu suivi cette incroyable histoire. L’Orquesta Sinfónica Simón Bolívar de Venezuela est un sommet de la pyramide des orchestres de jeunes qui au Venezuela qui sont au nombre d’environ 1500, pour 900000 à 1000000 d’enfants sur une population de 28 millions d’habitants.
Cette organisation pyramidale a produit des effets induits très divers : d’abord, dans les familles concernées, parmi les plus défavorisées, pour qui la musique « classique » était un monde totalement étranger, elle a consolidé l’estime de soi, en éloignant ces jeunes des traditionnels dangers induits, connus de tous, drogue, criminalité etc… Ensuite, elle a irrigué le pays en formant un vrai public de jeunes. Je me souviens de Gustavo Dudamel me disant (en 2004 !) son étonnement lors de ses premiers concerts européens de voir si peu de jeunes dans les publics, alors qu’au Venezuela, des bus entiers emmenaient les jeunes aux concerts. Enfin El Sistema a produit des artistes, des musiciens du rang qui sont dans plusieurs orchestres internationaux et des chefs d’orchestre, au-delà de Gustavo Dudamel, qui ont nom Diego Matheuz, Christian Vásquez, Rafael Payare ou Domingo Hindoyan.
Il est évident que El Sistema, qui préexistait à Chavez et Maduro, a servi aussi de carte de visite à leur régime, et Chávez en son temps avait soutenu son organisation en finançant largement l’achat des instruments, qui est essentiel quand de tels nombres sont atteints… Et la dictature renforcée par Maduro a maintenu toute cette organisation si singulière, d’abord portée internationalement par Gustavo Dudamel. Ce dernier a pris ses distances du régime et du coup le grand public international s’est un peu détourné du projet et les tournées joyeuses de la Simon Bolivar ont cessé…
Mais il est tout aussi évident qu’un tel projet, unique au monde, a fait des petits, des émules, un peu partout (on parle d’une cinquantaine de pays), notamment en France avec le projet Demos initié par la Philharmonie de Paris, mais sans jamais avoir la surface nationale et politique qu’il a atteint là-bas.
Je dis bien « politique ». Une telle organisation à ce niveau implique en effet des choix politiques : d’autres pays ont choisi le sport et ses « valeurs », et en particulier le foot, qui serait le remède miracle dans les quartiers… Le continent de foot qu’est l’Amérique du Sud a donc vu le Venezuela depuis 50 ans avoir fait un autre choix… L’orchestre, c’est le groupe, c’est l’écoute de l’autre, c’est la solidarité du « faire de la musique ensemble » mais c’est aussi la culture, qui est ici le gâteau quand ailleurs elle n’en est que la cerise … Le peuple vénézuélien mérite qu’on s’intéresse à lui par ce trésor-là, et pas par son pétrole qui n’intéresse que les nouveaux monstres du paradis des golfs.
Eh, oui… le Venezuela est devenu depuis le 3 janvier le terrain de jeu d’un personnage que même Frank Castorf dans ses mises en scène les plus échevelées n’aurait jamais osé imaginer, mais il est aussi, depuis 50 ans, le terrain d’un jeu bien plus humain, bien plus civilisé, bien plus riche d’avenir et bien plus productif, celui de la musique partagée et de l’orchestre (mais il y a aussi les chœurs), une musique qui dit-on adoucit les mœurs…
Alors quand je pense Venezuela je pense aux bis en folie que l’orchestre offrait, où les jeunes faisaient virevolter contrebasses et drapeaux vénézuéliens, un Mambo fou après une symphonie de Tchaïkovski de feu.
Ainsi, j’offre en étrennes 2026 qui a si mal commencé ce souvenir-là d’un Venezuela heureux, de jeunes ivres du bonheur de jouer, et d’un Claudio Abbado ivre du bonheur de les regarder.
Bonne année à tous, et pensons à eux.
[1] Docteur Folamour ou : comment j'ai appris à ne plus m'en faire et à aimer la bombe, Stanley Kubrick, 1964
