Le Grand Macabre (1978)
György Ligeti (1923–2006)
livret de Michael Meschke et Ligeti d'après la pièce La Balade du Grand Macabre de Michel de Ghelderode (1934

Direction musicale : Sir Simon Rattle
Mise en scène : Peter Sellars

Berliner Philharmoniker

Pavlo Hunka (Nekrotzar)
Peter Hoare (Piet vom Fass)
Anthony Roth Costanzo (Fürst Go-Go)
Anna Prohaska (Amanda)
Ronnita Miller (Amando)
Heidi Melton (Mescalina)
Frode Olsen (Astradamors)
Audrey Luna (Venus und Gepopo)
Joshua Bloom (Schwarzer Minister)
Peter Tantsits (Weißer Minister)

Carborundum Berlin

Préparation : Gijs Leenaars
Assistant dir.mus : Duncan Ward

Philharmonie de Berlin, le 19 février 2017

Poursuivant sa collaboration avec Peter Sellars, après Bach et Debussy, Sir Simon Rattle propose une version (semi?) scénique du Grand Macabre, l’unique opéra de György Ligeti qui fit tant de bruit à sa création en 1978 avec les forces des Berliner Philharmoniker, après l’avoir proposé peu avant à Londres, au Barbican Center, avec celles du London Symphony Orchestra dont il doit prendre les rênes l’an prochain. Solistes remarquables, orchestre évidemment exceptionnel.

 

Lors de la création du Grand Macabre (jamais repris depuis comme de juste)
à l’Opéra de Paris, le 23 mars 1981, le chef d’orchestre montait au pupitre, saluait, se faisait applaudir,  levait la baguette, quand arrivait l'autre chef (le vrai, Elgar Howarth, créateur de l’œuvre), assommait l’usurpateur et grimpait à son tour au pupitre pour faire commencer la représentation. La mise en scène de Daniel Mesguich étant partie de ce pied-là, quand un petit homme assis à l’orchestre se leva en hurlant « arrêtez, arrêtez », toute la salle pensa à un autre gag, jusqu’à ce qu’il crie « je suis le compositeur et j’exige d’arrêter ! », parce que les dispositifs électroniques perturbaient la musique par le bruit des appareils.  György Ligeti n’était en effet pas homme facile (il a vivement protesté lorsque Peter Sellars proposa sa première mise en scène de son œuvre révisée, en 1997 et a rompu avec lui), mais son opéra est suffisamment excessif, loufoque, déglingué, carnavalesque pour qu’on ait pu ne pas croire à son intervention violente durant la Première parisienne. C’est que le Grand Macabre est un contre-opéra, qui en épouse les formes pour mieux les détruire, une caricature grinçante (Mesguich en avait fait en même temps l’opéra de la mort de l’opéra) et débordante.

On reste un peu dubitatif devant cette production berlino-londonienne : Peter Sellars est une gloire de la scène, certes, mais est-ce une production (le programme parle de mise en scène, mais en est-ce vraiment une ?) comparable à une production scénique ? Certes, les lumières, les leds, en mettent un peu plein les yeux dans une Philharmonie multicolore, il y a des accessoires, des bidons radioactifs, des projections vidéo, des personnages qui jouent, mais l’orchestre disposé derrière n’est pas part de l’ensemble, n’est pas vraiment associé (sauf à quelques moments) et l'espace scénique est réduit. Le seul élément marquant, c’est l’adaptation de la Philharmonie de Berlin à la spatialisation de l’œuvre (comme on l’avait vu jadis avec Parsifal dirigé par Abbado en 2001), qui produit un grand effet, même si l’espace de jeu reste réduit.
Les chanteurs sont de remarquables acteurs (Heidi Melton désopilante, Pavlo Hunka plein de relief) mais il reste que l’impression reste celle d’une entreprise qui usurpe un peu le nom de mise en scène. Pour avoir suivi Sellars depuis qu’il a étonné l’Europe par ses Mozart dans les années 80, on peut constater à la fois l’appauvrissement théâtral que montrent ses dernières productions, y compris à Aix : il ne suffit pas d’être une référence médiatique et un phare de la culture pour faire un bon spectacle. Sellars avait déjà travaillé à Salzbourg sur l’idée d’un Grand Macabre construit sur les ruines d’un monde nucléarisé post Tchernobyl en 1997, et cette vision est certes confirmée par l’aventure de Fukushima, une sorte d’image de mort en ombre portée sur un monde qui brûle déjà mais qui continue de vouloir jouir : danse sur le toit brûlant. Mais on peut aussi se demander si le texte de Ghelderode et les intentions de Ligeti, qui résistent à tout message, dans le genre « tout et son contraire, et on s’en moque », ne se refusent pas à une ligne aussi évidente et surtout aussi moralisatrice et politiquement correcte qui nous fait la leçon sur les bombes qui ont explosé depuis Hiroschima-Nagasaki et sur les horreurs des guerres et du nucléaire. Le Grand Macabre est un grand carnaval irréductible, qui n’est que du politiquement incorrect, une sorte d’hommage sonore à Jérôme Bosch. Ce n’est pas tout à fait le cas ici, avec sa ligne directrice trop attendue, même si on peut garantir l’effet médiatique de ce travail. Cela reste théâtralement à la fois poudre aux yeux et pauvre : si le théâtre doit se contenter aujourd’hui de ce succédané,  alors autant arrêter de dépenser sur les mises en scène…on peut vraiment chercher ce qui motive Peter Sellars dans la reprise de travaux marquants (1997 Salzbourg, 1998 Châtelet) pour les réduire à cet os-là

Il en va tout autrement évidemment des aspects musicaux, car on a réuni là une compagnie éprouvée (qui a déjà travaillé en janvier à Londres) excessive et loufoque à souhait, très engagée et d’une grande précision et d'un très grand professionnalisme, qui dégage une joie de jouer, une soif d’excès et qui procure un indéniable plaisir.
On peut se demander néanmoins pourquoi présenter à Berlin une version anglaise quand l’original est en allemand, sinon parce qu’on l’a présentée à Londres un mois auparavant, ce qui n’est même pas une raison valable. N’importe, il n’y a pas un seul des protagonistes qui ne soit excellent, et magnifiquement installé dans le rôle. Pavlo Hunka est Nekrotzar, belle voix qui passe très bien dans la Philharmonie, et personnage qui n’a rien d’une caricature d’un Dracula de fête foraine, plutôt tout d'un politique – le Grand Macabre pourrait d’ailleurs s’emparer de la France politique du moment…-, assez équilibré. Belle interprétation. Heidi Melton au physique débordant prête une voix puissante à un personnage désopilant, et elle est très impressionnante.

Audrey Luna (Gepopo)

Coincée dans son lit et enveloppée dans des plastiques protecteurs et isolants, Audrey Luna (qui chante Venus et Gepopo) n’est pas dans la meilleure posture pour faire entendre les impressionnantes coloratures du rôle qui vont dans les hauteurs impossibles, mais elle s’en sort de manière stupéfiante, à rester bouche bée. Peter Hoare est un des ténors de caractère les plus en vue aujourd’hui (on l’a vu notamment dans Die Soldaten, Cœur de chien et Lady Macbeth de Mzensk) et il est toujours aussi bon ici dans le personnage d’ivrogne désopilant (Piet vom Fass), Anna Prohaska (Amanda) très présente et délicieuse avec Ronnita Miller, qui ont la part la plus poétique et aussi la plus optimiste de gentil couple d'amoureux, ainsi que la basse Frode Olsen, un peu plus fatigué peut-être mais interprète remarquable par la couleur donnée à son chant et son autorité, Astramador en couple sado-maso avec l’étonnante Mescalina d’Heidi Melton, totalement déchainée déjà évoquée plus haut. Enfin, le contreténor Anthony Roth Costanzo est lui aussi impressionnant, à mettre immédiatement dans un traité théorique sur le genre : son timbre d’une incroyable clarté fait merveille.
On reste quand même stupéfait de la performance des Berliner Philharmoniker sous la direction engagée, éclairée, jouissive même de Sir Simon Rattle. Il y a des partitions qui lui réussissent et pour lesquels il est irremplaçable. Le Grand Macabre en fait désormais partie. Il entre dans la musique avec un tel engagement, et une telle joie ! Et les musiciens lui répondent avec la même gourmandise : les cuivres tellement sollicités sont incroyables (dès le début qui parodie l’Orfeo de Monteverdi), ainsi que l’ensemble des cordes, au son quelquefois presque suspendu, d’un incroyable raffinement. C’est véritablement une exécution anthologique, d’une précision rare, au chaque son est dosé au millimètre, tout en préservant la théâtralité, le relief, la vivacité, tout en restant échevelé dans cet art gradué…du coup de massue. Grandiose. Oui grandiose.

Guy Cherqui
Agrégé de Lettres, inspecteur pédagogique régional honoraire, Guy Cherqui « Le Wanderer » se promène depuis une cinquantaine d’années dans les théâtres et les festivals européens, Bayreuth depuis 1977, Salzbourg depuis 1979. Bouleversé par la production du Ring de Chéreau et Boulez à Bayreuth, vue sept fois, il défend depuis avec ardeur les mises en scènes dramaturgiques qui donnent au spectacle lyrique une plus-value. Fondateur avec David Verdier, Romain Jordan et Ronald Asmar du site Wanderersite.com, Il travaille aussi pour les revues Platea Magazine à Madrid, Opernwelt à Berlin. Il est l’auteur avec David Verdier de l’ouvrage Castorf-Ring-Bayreuth 2013–2017 paru aux éditions La Pommerie qui est la seule analyse parue à ce jour de cette production.
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1 COMMENTAIRE

  1. Comme vous avez raison.
    Où est passé l homme du saint François d'assise de Salzbourg ?
    Les derniers spectacles de Aix et berlin semblent le résultat d un franchising neo hippy pour patronage politically correct…
    Aviez vous vu le grand macabre à Barcelone de la fura ?
    Assez extraordinaire le corps géant d une femme et les chanteurs utilisaient tous ses orifices naturelles pour entrer et dortir de scène.
    Absolument pas vulgaire mais saisissant.

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