Nos paysages mineurs

Texte, mise en scène et scénographie : Marc Lainé
Avec Vladislav Galard (Paul), Adeline Guillot (Liliane) Vincent Ségal (violoncelle) et trois caméras motorisées

Musique : Vincent Ségal
Lumière : Kévin Briard
Son : Claire Rousseaux
Vidéo : Baptiste Klein
Costumes : Dominique Fournier
Collaboration à la scénographie : Stephan Zimmerli
Construction décor : Act’
Construction de la maquette : Simon Jacquard
Régie générale : Djamel Djerboua, Charles Rey, Gaëtan Veber
Régie vidéo : Sylvain Jouanne
Régie son : Michael Selam
Régie lumière : Cécile Chansard, Jean-Michel Coinus
Régie plateau : Yvan Chemier
Habilleuse : Dominique Fournier
Techniciens lumière : Bruno Chansard, Frédéric Tell
Machiniste : Olivier Balagna
Photographies : Simon Gosselin
Remerciements : Juliette Terreaux

Production : La Comédie de Valence, Centre dramatique national Drôme-Ardèche

Spectacle créé le 21 septembre 2021 à La Salle, Valaurie en partenariat avec la Maison de La Tour

Stephan Zimmerli est membre de l’Ensemble artistique de la Comédie de Valence

Valence, La Fabrique, mardi 18 janvier 2022, 20h

Marc Lainé est directeur de La Comédie de Valence depuis désormais deux ans. Après avoir travaillé en tant que scénographe, il conçoit ensuite ses propres spectacles dans une démarche singulière associant délicatement théâtre, cinéma, musique et arts plastiques. De La Nuit électrique il y a plus de dix ans, en passant par Et tâchons d’épuiser la mort dans un baiser en Comédie itinérante en 2017, la trajectoire de Marc Lainé semble le conduire jusqu’à Valence où il prend ses fonctions à la direction du Centre dramatique Drôme-Ardèche peu avant les longs mois de paralysie culturelle que nous venons de traverser. De ce fait, au début de l’année 2021, il crée seulement à huis clos Nosztalgia Express, présenté cette saison à La Comédie en mars 2022. La programmation de Nos Paysages mineurs à la Fabrique cette semaine, après que l’équipe a sillonné les multiples routes de ce territoire étendu sur les deux départements, est donc bien un événement puisque c’est la toute première fois que Marc Lainé rencontre le public valentinois. Dans cette création originale, résolument transdisciplinaire mêlant théâtre, musique et vidéo, l’artiste directeur s’attache à relater sept ans de la vie d’un couple, le temps d’un voyage elliptique et immobile dans le compartiment d’un train reconstitué sur scène. Un trajet hors du commun entre départ et terminus d’une liaison pas seulement ferroviaire que nous avons beaucoup aimé.

 

Le plateau dans son ensemble : à jardin le paysage en modèle réduit, l'écran en surplomb diffusant l'image de Liliane (Adeline Guillot) dans le compartiment. De dos, Paul (Vladislav Galard) la rejoint. Au centre de la scène, Vincent Ségal joue du violoncelle.

Entrant par le haut de la salle de La Fabrique, on est immédiatement saisi par le remarquable travail scénographique pensé par Marc Lainé. Dans un large tiers du plateau à jardin, est placée une assez vaste plateforme sur laquelle un train électrique tourne sans arrêt, en circuit fermé. Une vision surannée, avec quelque chose de la fin du siècle précédent. Dans l’espace entouré par les rails, la maquette d’un paysage de campagne dans lequel sont plantés deux pylônes métalliques. Un paysage à la terre en apparence argileuse, à la verdure peu abondante avec deux arbres, un pré pelé entourant un bâtiment industriel et sa cheminée. Plat et presque vide. Sans vie perceptible. Triste et beau avec la seule circulation continue du train électrique. L’ensemble en modèle réduit est éclairé par des rubans leds incurvés et dissimulés dans le retour au fond de la plateforme. Au-dessus, en surplomb, se trouve accroché un écran de taille moyenne, sur lequel semble projeté un simple faisceau lumineux avec le bruit si évocateur d’une bobine qui tourne à vide pour le moment, et qui pourrait laisser voir ensuite un film en 16 millimètres. Dès l’entrée, on est donc envoyé dans le passé.

Sur l’étroit plateau, côté cour, le décor est tout aussi daté : il s’agit de la reconstitution précise d’un compartiment de train dont la porte est fermée, comme on en voyait dans les années 60–70. L’avant-scène reste assez vide hormis la présence d’une simple chaise de bois au centre. Cet espace délimite certainement l’accès au compartiment vide pour le moment, dans lequel deux banquettes se font face. Au fond, la vitre qui semble être un autre écran de cinéma, émet le même faisceau blanc que celui diffusé au-dessus du train électrique. L’apparence du cadre de scène étant très peu marquée, tout le dispositif est à vue bien que peu éclairé : on distingue les enceintes, les projecteurs accrochés, les caméras dont on devine qu’elles filment ce qu’il se passe sur le plateau sous plusieurs angles, suivant leur emplacement. Tout le dispositif scénique est ainsi soigneusement agencé, et il s’en dégage déjà presque une impression de tristesse, caractérisant également par une subtile mise en abyme le décor reproduit en réduction sur la plateforme.

Soudain, une femme entre. Vêtue d’un manteau, la tête couverte d’un bonnet en laine, des bottes aux pieds, elle se dirige vers le compartiment et s’installe sur la banquette à droite. Elle est suivie par un homme grand en costume, à la barbe foncée, qui la rejoint et s’installe face à elle. Ils semblent tous deux sortis d’un film des années 70. Un troisième homme portant un costume de contrôleur entre et prend place sur une chaise à cour, restant de profil. Les éléments référentiels se précisent et c’est alors que, tenant son violoncelle, Vincent Ségal rejoint la chaise de bois face au public, s’y assied, au centre du plateau. Au fil du spectacle, sa musique emplit l’espace et paraît même le recomposer, au gré des notes s’échappant de l’instrument, dépliant les étapes de la narration, accompagnant la lumière ou l’utilisation des caméras. Parce qu’il poursuit toujours plus avant sa démarche en transversalité artistique, Marc Lainé dit en effet, à propos du musicien, qu’il « a façonné, avec les acteurs, le présent du spectacle, ses tensions et ses suspens, sa vibration… »

Nos Paysages mineurs commence comme un film, avec son titre à l’écran, en hauteur en jardin. Les images du paysage en modèle réduit commencent à défiler, les notes du violoncelle s’élèvent et apparaît la première date à l’image. 1969. L’homme et la femme apparaissent à leur tour à l’image, en champ-contrechamp, filmés en angle opposé – déjà. On les suit dans un train, reliant Paris à Saint-Quentin, pendant sept années de leur vie, de leur rencontre en 1969, à leur séparation en 1976, comme autant de micro-stations dans ce déplacement étonnamment à l’arrêt sur la scène, au cours duquel nous les accompagnons. À travers une singulière superposition entre itinéraire ferroviaire et itinéraire de vie, entre passé et présent, entre théâtralité et cinéma aussi bien sûr, le spectacle dilue en effet sous les yeux du public, le temps de ce trajet sur place, implacable, qui révèle l’ordinaire d’une relation amoureuse de la fin des années 60 au début des 70.

Baiser fougueux entre les deux personnages (Adeline Guillot et Vladislav Galard)

Issue d’un milieu populaire, Liliane rentre chez ses parents. Paul est professeur de philosophie au lycée technique de Saint-Quentin. Après l’avoir observée avec insistance, il finit par l’aborder. Ce moment réaliste de la rencontre se colore comme l’image aux vifs reflets à l’écran qui la transforme instantanément en fiction cinématographique, la convertissant en un moment presque légendaire en dépit de sa banalité – ils chanteront même tous deux leur amour, baignés d’une douce lumière, comme un hommage à l’onirisme de Jacques Demy dans ses films. De la même façon que Vincent Ségal qui, tourné vers l’écran, les regarde, on est captivé par ce moment de vie ordinaire qui débute la love story. « Pourquoi votre vie ne mériterait-elle pas de figurer dans un livre ? » demande Paul, après une tentative d’approche maladroite. « Si on les regarde bien toutes les vies son passionnantes », comme il le déclare, comme à l’intention du public qui peut presque y percevoir un vade mecum pour le spectacle qui se joue sous ses yeux.

Liliane (Adeline Guillot), regardant le défilé des paysages, au moment de la rencontre. 

Liliane aime les paysages qui se succèdent à travers la vitre du compartiment, où se reflète d’ailleurs sa propre image – nouvelle mise en abyme, par réverbération. Paul, lui, les trouve monotones. Premier hiatus précédant la première rupture narrative. Le temps d’un bruitage, la déflagration provoquée par le croisement d’un autre train entraîne – comme un cut au cinéma –  une ellipse et le récit se poursuit en 1970. Il en sera ainsi chaque fois, jusqu’en 1976. La narration progresse mais à sens unique, sans retour possible, enfermée dans une temporalité presque tragique. Les années vont se succéder, d’ellipse en ellipse. Les personnages se changent à vue, surtout Liliane qui, reprenant des études de philosophie, s’émancipe notamment par son engagement féministe.

Paul (Vladislav Galard), captivé par Liliane

De son côté, Paul connaît le succès avec la littérature, reçoit le Renaudot. La vie passe et les regards de l’un sur l’autre changent, les écarts se creusent lentement mais sûrement. En dépit de son esprit en apparence progressiste, de ses idéaux de gauche, du milieu intellectuel dans lequel il évolue, Paul se révèle mâle dominateur, adressant à Liliane des discours prescriptifs, aliénants. Entre calme et tension, la magie s’estompe sous nos yeux. Le dessillement advient et c’est le moment des illusions perdues dont Paul dit dans une forme de cynisme involontaire que la lecture du roman de Balzac l’a « rendu plus altruiste ». Dans cet après 68, elle lui reproche ses incohérences – « T’as pas choisi de renoncer à tes privilèges pour aller à l’usine (…) je te reproche d’être un bourgeois » – tandis qu’il ironise  – « Te voilà devenue une vraie gauchiste (…) Je préférais quand tu m’offrais les échappées méditatives ». De fait, les paysages, seuls, sont immuables – les caméras filment la maquette inchangée.

Entre mépris et méprises, entre désir d’émancipation acquis et domination innée autant sociale que patriarcale, résistante dans la durée, leur relation se délite. « Notre histoire d’amour est une révolution » déclare pompeusement Paul au début. Une illusion de plus sans doute. Ou peut-être est-ce plutôt un présage amenant avec indolence à l’épiphanie, au déraillement sur ce chemin de vie emprunté ensemble, jusqu’à l’achèvement de la fiction de soi et de l’autre.

Par le raffinement de leur jeu, Adeline Guillot et Vladislav Galard incarnent avec une grande justesse ces deux êtres « tour à tour laids ou bouleversants » depuis leur liaison jusqu’à leur désunion. Les regards, les inflexions de voix, les gestes, le positionnement des corps, tout porte intensément la beauté poétique du texte écrit de Marc Lainé. À travers une étrange expérience de l’espace et du temps, le public se fait témoin d’une tragédie aussi mineure que les paysages du titre. Un tragédie au-delà des années 70 qui pourrait se jouer aujourd’hui – qui se joue d’ailleurs sous nos yeux. Et quand cette émouvante première théâtrale à Valence s’achève, on garde en soi quelques notes du violoncelle de Vincent Ségal rappelant que malgré la brutalité des rapports humains, il reste un peu de cette langueur monotone et malgré tout souvent si gracieuse, ressentie dans Nos paysages mineurs.

N.B : Lire ci dessous l'interview de Marc Lainé réalisé par Thierry Jallet l'été 2020 pour les entretiens d'été

Thierry Jallet
Titulaire d'une maîtrise de Lettres, et professeur de Lettres, Thierry Jallet est aussi enseignant de théâtre expression-dramatique. Il intervient donc dans des groupes de spécialité Théâtre ainsi qu'à l'université. Animé d’un intérêt pour le spectacle vivant depuis de nombreuses années et très bon connaisseur de la scène contemporaine et notamment du théâtre pour la jeunesse, il collabore à Wanderer depuis 2016.
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