Molière (1622–1673)
Les fourberies de Scapin (1671)

Mise en scène : Denis Podalydès

Avec la troupe de la Comédie- Française : Bakary Sangaré, Gilles David, Benjamin Lavernhe, Didier Sandre, Pauline Clément, Jean Chevalier, Élise Lhomeau, Birane Ba et Maïka Louakairim, Aude Rouanet, comédiennes de la promotion 2017/2018 de l’académie de la Comédie-française.

Scénographie : Eric Ruf
Costumes : Christian Lacroix
Lumières : Stéphanie Daniel
Son : Bernard Vallery
Maquillages : Véronique Soulier-Nguyen
Collaboration artistique et chorégraphique : Leslie Menu avec la participation du Théâtre de Sénart
Direction technique : Romuald Simonneau
Régie lumière : Bernard Espinasse
Régie plateau : Samuel Bodin
Régie son : Cyril Communal
Habillage : Camille Lacombe
Maquillage coiffure : Fabrice Pinet
Administration de tournée : Marie Duliscouët

Création 2017

Production : Comédie-Française

Théâtre des Célestins, 19 octobre 2018

Portant souvent le titre de  « Maison de Molière », la Comédie-Française met régulièrement à l’honneur les pièces du patron de la maison. Cela étant, Eric Ruf reconnaît lui-même qu’il « n’est jamais simple de monter Molière » et, même si « les acteurs de cette maison entretiennent avec ce répertoire (…) une proximité », il convient de reconnaître la gageure que recouvre pareil projet. Denis Podalydès a pourtant accepté de relever ce défi la saison dernière en mettant en scène Les Fourberies de Scapin. La pièce figurant au nombre des dernières écrites et jouées par l’auteur se caractérise par un retour aux origines de la comédie moliéresque où l’influence de la farce et des comédiens italiens en particulier ressurgit significativement. Même si elle ne rencontra que peu de succès du vivant de Molière, elle reste aujourd’hui l’une des plus connues du grand public. Sans doute, cela augmente-t-il le risque de se fourvoyer et de déplaire. Admettons aussi qu’il peut y a voir quelque chose de stimulant à constater la vivacité d’un tel classique. Wanderer était donc au théâtre des Célestins de Lyon pour assister à une représentation de la tournée reprise cette saison.

 

Argante (Gilles David), Scapin (Benjamin Lavernhe) et Sylvestre (Bakary Sangaré)

« Parola non trova, parola non trova… » Plus de mots, la chanson s’achève. Scapin émet un sifflement aussi aigu que bref et disparaît dans les dessous de scène, sautant par la trappe qui avait permis son entrée au début de la représentation. C’est qu’il n’a plus rien à dire, la machine est jouée, le spectacle est terminé. Libre, il peut se retirer alors qu’il se trouve au sommet de son art, sous les applaudissements instantanément nourris du public des Célestins. Car c’est bien de  son art dont il est question ici. Plus qu’un simple ressort théâtral, sa fourberie est précisément le sujet qu’a souhaité développer Denis Podalydès en s’appuyant sur une solide réflexion à la fois dramaturgique et philosophique pour faire ressortir la singularité de ce personnage qui, selon l’étymologie de son nom, s’échappe – nous échappe continuellement peut-être ?

Benjamin Lavernhe qui campe avec maestria le célèbre valet apporte un éclairage sur son entrée en scène au début de la pièce. Pour le jeune pensionnaire de la Comédie-Française, Scapin « a besoin des autres, du regard des autres (…) c’est pour cela que cela parle de l’acteur (…) Et il n’existe que par son art. » Ainsi, il confirme la dimension aussi méta-théâtrale que métaphysique que recèle la pièce. Dans la première scène de l’acte I, affranchi de toute contrainte, ad hoc il surgit par cette ingénieuse trappe, entendant les plaintes d’Octave. Comme naissant du théâtre lui-même. S’extirpant de l’orifice, on le découvre avec surprise et amusement dans le plus simple appareil. Parce que Denis Podalydès souhaitait initialement qu’il vienne de la mer. Parce que c’est aussi un moyen sans doute de montrer l’acteur nu sur le point de revêtir les oripeaux de son personnage.

Au-delà de la simple mise en abyme, arrêtons-nous sur les choix qui ont efficacement permis l’enluminure des galanteries ingénieuses de Scapin. La scène est à Naples, comme l’indique la didascalie liminaire. Et l’éclatante scénographie d’Eric Ruf en propose une vision assez novatrice, tout en verticalité. En effet, à l’opposé de Scapin, les autres personnages arrivent par un échafaudage qu’ils descendent, entrant ainsi « par en haut ». Et chacun nous entraîne vers la scène, en plongée. On « s’aventure dans des bouges du port, les culs de basse-fosse et les lieux interlopes de docks au commerce illicite » comme l’indique Eric Ruf dans sa note d’intention. Le spectateur découvre ainsi un espace s’apparentant à un môle quelque peu abandonné, entre structures métalliques et palissades, poulies et filets disposés ça et là,  laissant apparaître dans un interstice étroit, une plage tout aussi étroite. Dès le début de l’acte II, cette dernière ouvre sur un imposant panneau représentant un tableau coloré d’Auguste Mayer intitulé Scène de la bataille de Trafalgar descendu avec force fracas, ce vacarme reproduisant celui des activités portuaires. Image d’un monde au-dessus de celui du plateau, devenu le niveau plaisamment limbesque où Scapin va régner en maître pour venir en aide à ceux qui ont besoin de lui.

Les premiers d’entre eux sont les fils, Octave et Léandre, tombés amoureux et vivant clandestinement leurs relations avec leurs bien-aimées, sans se préoccuper jusque-là de leurs pères, Argante et Géronte, retenus à distance. Mais les voilà de retour. Et les fils redeviennent des enfants : vulnérables, sans défense contre la violence paternelle autoritaire. Ce sont justement les gémissements d’Octave – convaincant Birane Ba – qui attirent l’attention de Scapin. En bon ouvrier de ressorts et d’intrigue, le valet va alors mettre son talent au service du jeune homme, lui faisant répéter son rôle face à son père – sans grand succès – dans une scène extraordinaire de théâtre dans le théâtre, dynamique et drôle en diable. Il y a dans le jeu de Benjamin Lavernhe quelque chose qui évoque presque le surnaturel de la fiction, tant le Scapin qu’il campe a quelque chose d’un personnage follet. Un djinn napolitain se déchaînant sur scène !

Sous le regard admiratif de Silvestre, le valet inverse, Scapin bondit, monte sur la palissade, en redescend aussitôt, réfléchit, organise, s’agite en tous sens, suivant une rythmique paradoxalement très précise : celle du fourbe, aigrefin manipulateur et facétieux, usant des pouvoirs illimités de la parole maîtrisée.

Pourtant, sa condition de valet se rappelle douloureusement à lui quand Léandre – Jean Chevalier – pensant avoir été trompé, le menace dangereusement et l’oblige à la faveur du quiproquo à avouer ses précédents méfaits. Dans cette scène mouvementée où le maître tente de noyer le serviteur, c’est finalement Carle qui renverse opportunément le rapport de forces en annonçant que Zerbinette est retenue prisonnière. Il n’en faut pas plus à Scapin pour reprendre le dessus sur les deux jeunes maîtres réduits à le supplier à genoux, au pied de la palissade à la cime de laquelle il triomphe une fois encore, s’adressant d’un ton ferme à l’un, repoussant négligemment la tête de l’autre. C’est que le monde de Scapin est littéralement à l’envers. Certes la tradition de la comédie moliéresque a vu de nombreux valets et servantes, impertinents au verbe haut. La mise en scène de Denis Podalydès souligne à quel point Scapin les surpasse tous, devenant littéralement maître à la place des maîtres.

Dans une démarche guerrière, ourdissant sa machine, il attend les pères rendus furieux, debout face au public, la tête haute, en héros majestueux. Et son art fait le reste pour leur soutirer leur argent. Le sympathique Argante qu’interprète Gilles David ne reconnaîtra pas le grossier Silvestre – désopilant Bakary Sangaré sous un masque grotesque en mailles rouge vif – qui joue le frère belliqueux de la jeune épouse d’Octave, suivant  les indications de son maître de comédie : Scapin lui-même. Au comble d’une frayeur aussi incroyable que ridicule, Argante finit tremblant la tête dans un seau. Le public jubile, de connivence avec l’aimable gredin qui anime cette « folle journée ».

Géronte (Didier Sandre) et Scapin (Benjamin Lavernhe)

Ne taisons pas la place du rire dans la pièce, très largement respectée ici. Relevant autant de la transgression farcesque – avec par exemple l’utilisation des crustacés en plastique mis dans la culotte de Scapin par Léandre – que des lazzi de la commedia dell’arte, ces Fourberies provoquent les éclats du public avec grande efficacité. Sans doute la fameuse scène du sac, mise en œuvre par un Scapin assoiffé de vengeance contre le père de Léandre, en est la plus criante illustration. Le travail scénographique est particulièrement réussi avec l’utilisation du bras articulé dans la tour sur scène qui permet manuellement de soulever le sac. Benjamin Lavernhe est fascinant tant il paraît littéralement ensorcelé en jouant le valet qui contrefait voix et accents, gesticule, cabriole sans retenue afin de rudoyer Géronte. Ce dernier formidablement interprété par Didier Sandre, se retrouve ensanglanté, poussé à l’agonie à la fois par les coups reçus que par la découverte de la tromperie dont il a été victime. Après que Scapin s’est échappé une fois de plus, le vieillard ridiculisé a à peine le temps de panser ses plaies dans la scène suivante qu’il se retrouve sous les moqueries de la rieuse Zerbinette – Elise Lhomeau –  écho sur scène de nos propres rires.

La comédie s’achève par le  dénouement-coup de théâtre attendu : les pères reconnaissent les filles, acceptent les noces des deux couples de jeunes amoureux enfin au grand jour. Tout est bien qui finit bien, si ce n’est le sort de Scapin revenu au rang de subalterne et exposé aux représailles de Géronte voulant qu’il « lui fasse raison de la pièce qu’il [lui] a jouée ». Dans une ultime entreprise hasardeuse, baroud d’honneur du serviteur condamné, il joue au sens propre du terme son va-tout en mettant en scène sa propre agonie, atteignant peut-être de cette façon le point culminant de son talent d’histrion, entouré de tous, dans un ballet où maître et valet, agrippés l’un à l’autre s’agitent une dernière fois. Avant le temps du pardon qui advient. Avant la sortie de tous par le haut de l’échafaudage, jetant un dernier regard vers Scapin achevant sur les notes de son requinto. « Parola non trova, parola non trova… » 

C’est donc une mise en scène révélant la vigueur de la pièce dans le répertoire moliéresque qui est portée par la troupe de la Comédie-Française. Le personnage principal dont la complexité apparaît avec netteté, y prend même les faux airs d’un authentique héros épique. Il y a en effet quelque chose d’Ulysse dans ce Scapin plein de mètis dans la proposition de Denis Podalydès. Pour autant, il n’en reste pas moins humain. Comédien autant qu’amateur de comédie. Rieur parmi les rieurs que nous sommes.

Scène du sac : Scapin (Benjamin Lavernhe) et Carle (Maïka Louakairim)
Thierry Jallet
Titulaire d'une maîtrise de Lettres, et professeur de Lettres, Thierry Jallet est aussi enseignant de théâtre expression-dramatique. Il intervient donc dans des groupes de spécialité Théâtre ainsi qu'à l'université. Animé d’un intérêt pour le spectacle vivant depuis de nombreuses années et très bon connaisseur de la scène contemporaine et notamment du théâtre pour la jeunesse, il collabore à Wanderer depuis 2016.

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