PPP Ultimo inventario prima du liquidazione (Hommage à Pier Paolo Pasolini)

 

Dramaturgie : ricci/forte
Mouvements : Francesco Manetti
Décors : Francesco Ghisu
Costumes : Gianluca Falaschi
Son : Andrea Cera
Direction technique : Danilo Quattrociocchi
Assistante à la mise en scène : Ramona Genna
Mise en scène : Stefano Ricci

 

Avec :

Giuseppe Sartori,
Anna Gualdo,
Liliana Laera,
Emilie Flamant,
Stéphanie Taillandier,
Cécile Basset,

 

Une production ricci/forte et Le CSS Teatro stabile di innovazione del FVG
En coproduction avec  Festival Delle Colline Torinesi

Perpignan, Théâtre de l'Archipel, 10 mai 2019

Alberto Moravia écrivait de lui : "Sa fin a été à la fois similaire à son œuvre et très différente d'elle. Similaire parce qu'il en avait décrit, dans ses œuvres, les circonstances sales et atroces, et différente parce qu'il n'était pas l'un de ses personnages mais une figure centrale de notre culture, un poète qui avait marqué une époque, un réalisateur brillant, un essayiste inépuisable." Ricci/Forte rendent hommage à la figure de Pier Paolo Pasolini à travers une pièce qui fait office de jalon impératif dans notre paysage contemporain. Il ne s'agira pas ici d'une pièce biographique mais d'une longue métaphore filée, une sorte de vagabondage qui souligne le formidable potentiel poétique de la langue cinématographique de Pasolini. On pénètre ici dans le grain des images, comme un plan fixe qui nous donnerait accès à la profondeur des sentiments et des émotions. Un spectacle bouleversant. 

 

Pier Paolo Pasolini n'a jamais caché ses engagements, que ce soit dans le domaine artistique, politique ou social. Il y a dans tous ces positionnements une forme de refus et de vénération de la modernité. Refus d'un monde perverti par le capitalisme financier et l'ordre social mais également, apologie et croyance en un avenir marxiste comme instrument de pureté. Il y a également chez lui tous les aspects d'un homme de la Renaissance que le raffinement de l'esprit et du jugement isolerait d'une modernité mortifère. Pasolini est avant tout un poète ; il agit, pense et aborde le monde en poète. Ses films sont la trace évidente d'un rapport esthétique très éloigné d'une conception cinématographique "professionnelle". L'utilisation d'une technique souvent très fruste est le corollaire d'une langue littéraire qui confine parfois à l'archaïsme.

Nous avons récemment publié un entretien avec Gianni Forte du duo Ricci/Forte (version française : https://wanderer.legalsphere.ch/interview/100-furioso/ et version italienne : https://wanderer.legalsphere.ch/it/interview/100-furioso‑2/) Dans cet entretien, il était question de l'affirmation d'un engagement politique et artistique comme trait commun avec Pasolini. À trop vouloir poétiser le réel, on finit par éveiller les soupçons et devenir soi-même une cible. C'est ce qui est arrivé à Pier Paolo Pasolini, dont la destinée fatale dont il fut victime est l'écho inversé de son engagement et de son humanité. Le Théâtre de l'Archipel de Perpignan reprenait le mois dernier PPP, dernier inventaire avant liquidation, une pièce créée en janvier 2016 à Udine. Sans jamais verser dans l'illustration et le biographique pur, Ricci/Forte dessinent le portrait sensible de l'homme et l'artiste Pasolini. Ils ont recours au principe du détail signifiant comme forme allusive et recours au poétique.  Très différent des spectacles-performances comme Macadamia Nut Brittle, 100% Furioso ou Grimmless, le regard se fait ici plus introspectif et confine à une forme irrésistible de nostalgie.

Ces enchaînements et ces ellipses sont autant de frustrations que le spectateur en quête de valeurs sûres devra surmonter pour pouvoir atteindre à l'intimité d'un spectacle construit à la manière d'un tableau religieux. On est ici dans un travail scénique qui rappelle furieusement les récits historiés d'un chemin de croix, une série de panneaux volontairement lacunaires et elliptiques qui rappellent les étapes de la Passion Pasolini. Rien d'étonnant à ce que le découpage en quatre séquences prenne sa source dans la répartition des couleurs d'un tableau communément appelé Déposition de croix de Jacopo da Pontormo. Ce tableau apparaît dans La Ricotta, troisième sketch du film collectif RoGoPaG tourné en 1963 et dont le titre est constitué des premières lettres de ses quatre réalisateurs : Rossellini, Godard, Pasolini et Gregoretti. À proprement parler, le tableau de Pontormo ne représente pas la déposition mais le transport du corps du Christ. On retrouve cette notion d'itinérance d'un corps (glorieux) dans la dramaturgie de ce PPP, dernier inventaire avant liquidation comme récit du parcours de la naissance au tombeau. Ce chemin de croix de Pasolini est vécu métaphoriquement comme le voyage de Virgile et Dante dans la Divine Comédie. Pasolini est pour Ricci/Forte à la fois un compagnon de voyage et de réflexion.

Giuseppe Sartori © Daniele+Virginia Antonelli

Les pneus

Ricci/Forte contournent l'obstacle du biographique pur en convoquant sur scène un rôle masculin (Giuseppe Sartori), à la fois figure de l'artiste et point d'équilibre dans les jeux d'interactions entre les cinq femmes qui l'entourent (Anna Gualdo, Liliana Laera, Emilie Flamant, Stéphanie Taillandier et Cécile Basset). La pièce s'organise en un enchaînement de scènes dans lesquelles la déclamation joue un rôle fondamental. La fausse grandiloquence de certains passages parlés trouve dans l'alternance des fonds de couleur un forme d'expansion ou d'écrin à la fois expressif et sémantique. Le décor est réduit à son strict minimum, à savoir : des amoncellement de pneus peints en blanc qui jonchent la scène à jardin et au fond. L'image multiple renvoie tout d'abord à décharge comme illustration réaliste d'un déchet signifiant, d'une société obnubilée par la consommation, la voiture et par-delà : le pétrole. Cette trace de l'activité économique est également un déchet encombrant auquel la couleur blanche confère un aspect métaphorique et abstrait, vaguement propre et apaisant. En se concentrant sur la forme ronde et son utilisation au fil de la soirée, la réflexion évolue vers ces Ronds dans l'eau que chante Françoise Hardy dans la langoureuse chanson à la toute fin du spectacle. À la très rimbaldienne lettre O s'ajoutent les allusions à l'eau du liquide amniotique (Cf. la séquence où les acteurs miment l'enfantement avec un pneu qui maintient les jambes écartées). Du O au zéro, il n'y a qu'un pas et le franchir revient à évoquer les chiffres et la pollution capitaliste, allusion au cancer social contre lequel se bat le marxiste Pasolini. Surgit alors le souvenir de Pétrole, ce roman inachevé dont il a été dit qu'il aurait pu expliquer la mort violente de Pasolini, exécuté dans des circonstances atroces et inexpliquées, la nuit du 1er au 2 novembre 1975 sur la plage d'Ostie.

Capucine Ferry, Emilie Flamant, Anna Gualdo, Liliana Laera, Giuseppe Sartori, Catarina Vieira © Andrea Macchia 

Jaune

Davantage qu'un recours systématique à la violence des images, Ricci/Forte cherchent surtout à poétiser le rapport à cette violence. Comme cette allusion au destin fatal qui ouvre et referme le spectacle. Un homme s'avance sur scène, écrasé par le poids d'un énorme pneu – à la fois Sisyphe portant son rocher et Jésus sa croix. À la fois victime et coupable, l'artiste comme l'homme porte le poids du péché originel mais également l'instrument de sa Passion à venir. La couleur jaune illustre cette traversée du désert dont on imagine qu'elle a commencé hors champ, il y a bien longtemps. Ce début est déjà un crépuscule mais le monologue est interrompu par le bondissant Tea for Two, dans la version Cha Cha de Tommy Dorsey. Les cinq femmes surgissent des coulisses, avec des gestes de dactylos mécaniques tapant à la machine (on retrouvera plus tard l'écrivain avec son emblématique Olivetti "Valentine"). Les corps sont comme des marionnettes agitées, les visages déformés par un hideux sourire tel un masque de mort tandis que le son de la machine à écrire se change en vacarme de mitraillette. Le poète est ici comme le Christ devant ses juges, sommé de répondre à des questions aussi bêtes qu'humiliantes. Les rires hystériques des femmes font place à l'expression du désir sexuel, à une pornographie scandaleuse qui se change en cris de parturientes, haletant dans une forme de douleur soulignée par ce pneu entre leurs jambes écartées.

Capucine Ferry, Emilie Flamant, Anna Gualdo, Liliana Laera, Giuseppe Sartori, Catarina Vieira © Andrea Macchia

Vert

Les enchaînements se font comme une pellicule de film sur une table de montage, avec des collages aussi surprenants qu'inattendus. En témoigne ce tango Einmal ist keinmal, vieille rengaine lancinante dont le son crépitant et la voix chevrotante de Rudi Schuricke suffisent à créer soudain un halo de nostalgie. Les personnages se succèdent pour faire le récit d'enfance, des aventures dans les forêts comme celles du Tigre de Mompracem d'Emilio Salgari, l'une des lectures préférées de Pasolini dans sa jeunesse. La couleur verte est aussi celle des gazons des terrains de foot, autre passion pasolienne. On est ici, comme souvent chez Ricci/Forte, entre le jeu, la danse et la revendication. Les masques rappellent les Trois petits cochons de Walt Disney, mais également les masques des tragédies grecques et le film Porcile (Porcherie) que Pasolini tourna en 1969. On joue au foot, on danse… mais bientôt, les regards se figent et les acteurs regardent avidement le public droit dans les yeux. Nostalgie encore avec cette Italie des années 1960, sur fond de Piero Focaccia dont le très sucré Stessa spiagga stesso mare. Ricci/Forte mettent en scène la femme comme adolescente, catholique fervente, puis épouse naïve et rejetée. On entend ici l'intimité et le désenchantement des Comizi d'amore, film-documentaire tourné en 1964 dans lequel Pasolini interroge des anonymes sur la sexualité.

Capucine Ferry, Giuseppe Sartori © Piero Tauro

Rouge

C'est la couleur de la passion et son feu dévorant. La couleur d'une imploration en langue frioulane mais également la couleur de la prostitution et de la marchandisation des corps. The show must go on hurle la bande-son, tandis que les corps se changent en animaux, en porcs humains marchant à quatre pattes comme dans la scène scandaleuse où les acteurs de Salò sont tenus en laisse par leurs maîtres fascistes. On voit ici l'impossibilité et l'urgence de l'amour –  vision désenchantée qui se conclut sur la vision de corps recroquevillés en position fœtale avec les pneus comme oreillers.

© Paolo Porto

Bleu

Retour à la plage, la plage d'Ostie. L'écrivain écrit le scénario de son film mais les touches de l'Olivetti imitent le son de la mitraillette. Les cinq femmes récitent leurs répliques face au public, face à la mer et cet horizon qui est aussi un exil sans bornes. On pénètre dans la dernière séquence de la pièce, un épilogue d'une infinie tristesse et d'une infinie douceur. Le martyre de Pasolini sur cette plage correspond dans la liturgie catholique à la Toussaint, jour de la célébration des martyrs et saints de la chrétienté. Ricci/Forte puisent dans les références au monde des rêves et de l'enfance pour cette métaphore des Béatitudes et de la messe des morts. Les femmes enfilent d'étranges déguisements de nounours avec lampes frontales, image décalée d'un cortège de pleureuses ou d'Érinyes qui s'agitent autour du corps nu qui gît à terre. Étrange cérémonial au cours duquel on recouvre le cadavre de pétrole avant de passer sur lui un pneu qui ressemble à une caresse – scène d'autant plus touchante qu'elle fait surgir à rebours toute l'atrocité de la mort de Pasolini dont le corps fut retrouvé déchiqueté après que le véhicule des tueurs à gage lui soit passé dessus à plusieurs reprises. L'allusion au pétrole renvoie au roman posthume de Pasolini et la thèse d'un assassinat politique alors qu'un chapitre mystérieusement disparu aurait dû expliquer la mort d'Enrico Mattei, patron de l'entreprise pétrolière ENI. Le spectacle se referme sur cette mise au tombeau, tandis que s'égrènent les premières notes d'un "tube" naïf et bouleversant de Françoise Hardy… Des ronds dans l'eau.

Tu commença ta vie
tout au bord d'un ruisseau
tu vécus de ces bruits
qui courent dans les roseaux
qui montent des chemins
que filtrent les taillis
les ailes du moulin
les cloches de midi
soulignant d'un sourire
la chanson d'un oiseau

(…)

S'il y a tous ces témoins
que tu veux dans ton dos
dis-toi qu'ils pourraient bien
devant tes ronds dans l'eau
te prendre pour l'idiot
l'idiot de ton village
qui lui est resté là
pour faire des ronds dans l'eau

 

David Verdier
David Verdier Diplômé en musicologie et lettres modernes à l'université de Provence, il vit et enseigne à Paris. Collabore à plusieurs revues dont les Cahiers Critiques de Poésie et la revue Europe où il étudie le lien entre littérature et musique contemporaine. Rédacteur auprès de Scènes magazine Genève et Dissonance (Bâle), il fait partie des co-fondateurs du site wanderersite.com, consacré à l'actualité musicale et lyrique, ainsi qu'au théâtre et les arts de la scène.

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