Le Passé
Texte : Leonid Andreev
Traduction : André Markowicz
Adaptation et mise en scène : Julien Gosselin
Compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur

Avec
Victoria Quesnel, Ekaterina
Guillaume Bachelé, Fomine
Joseph Drouet, Pavel
Denis Eyriey, Gueorgui
Carine Goron, Lisa
Achille Reggiani, Alexeï
Maxence Vandevelde, Arkadi

Scénographie : Lisetta Buccellato
Dramaturgie : Eddy d’Aranjo
Assistant à la mise en scène : Antoine Hespel
Musique : Guillaume Bachelé, Maxence Vandevelde
Lumière : Nicolas Joubert
Vidéo : Jérémie Bernaert, Pierre Martin
Son : Julien Feryn
Costumes : Caroline Tavernier, Valérie Simonneau
Accessoires : Guillaume Lepert
Masques : Lisetta Buccellato, Salomé Vandendriessche
Régie générale (création) : Léo Thévenon
Régie générale (tournée) : Simon Haratyk ; Guillaume Lepert
Régie plateau : David Ferré
Régie lumière : Zélie Champeau
Régie son : Hugo Hamman, Jules Lotscher
Régie vidéo : Céline Baril, David Dubost, Baudoin Rencurel
Régie costumes : Florence Tavernier
Stagiaires techniques : Pierrick Guillou, Audrey Meunier
Administration, production, diffusion : Eugénie Tesson
Organisation de tournée, actions culturelles : Marion Le Strat
Administration : Olivier Poujol
Direction technique : Nicolas Ahssaine
Construction du décor et toile peinte : Ateliers Devineau

Production : Compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur

Coproduction : Odéon – Théâtre de l’Europe ; Festival d’Automne à Paris ; Théâtre national de Strasbourg ; Le Phénix – Scène nationale Valenciennes – Pôle européen de création ; Théâtre du Nord – Centre dramatique national Lille – Tourcoing ; Célestins – Théâtre de Lyon ; Théâtre National Populaire ; L’Empreinte – Scène nationale Brive – Tulle ; Château Rouge – Scène conventionnée à Annemasse ; Maison de la Culture d’Amiens ; Comédie de Genève ; Festival de Wiesbaden ; La Passerelle – Scène nationale de Saint-Brieuc ; Scène nationale d’Albi ; Romaeuropa

Avec l’aide du ministère de la Culture
Avec la participation artistique du Jeune théâtre national
Avec le soutien de Montévidéo – Centre d’art et du TG2 – Théâtre de Gennevilliers

Julien Gosselin et Si vous pouviez lécher mon cœur sont artistes associés au pôle européen de création, Le Phénix – scène nationale de Valenciennes, au Théâtre national de Strasbourg et au Théâtre Nanterre-Amandiers

Si vous pouviez lécher mon cœur est soutenu par le ministère de la Culture – Direction régionale des affaires culturelles Hauts-de-France, la région Hauts-de-France et la ville de Calais. La compagnie bénéficie du soutien de l’Institut français pour ses tournées à l’étranger

Léonid Andréïev, Ékatérina Ivanovna suivi de Requiem, traduit du russe par André Markowicz, éditions Mesures, 2021

Création en septembre 2021 au Théâtre national de Strasbourg
Rappel : Les représentations lyonnaises sont coproduites par Les Célestins-Théâtre de Lyon et le TNP de Villeurbanne

Lyon, Théâtre des Célestins, mercredi 25 mai 2022, 20h30

En cette veille de week-end prolongé, Wanderer s’est rendu aux Célestins afin d’assister à la dernière de la saison pour  Le Passé , le dernier spectacle de Julien Gosselin et de la Compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur. Le parcours du prolifique metteur en scène originaire du Pas-de-Calais n’a de cesse de s’enrichir au fil de ses créations. Après l’adaptation de plusieurs textes romanesques contemporains comme Les Particules élémentaires d’après Michel Houellebecq créé au Festival d’Avignon en 2013 et qui l’a fait connaître du grand public, 2666 d’après le roman-fleuve de Roberto Bolagno en 2016 ou encore Joueurs / Mao II / Les Noms tiré des textes de Don DeLillo en 2018, Julien Gosselin abandonne provisoirement la littérature d’aujourd’hui pour se confronter à une œuvre dense plus ancienne, plus « classique » en cela, mais demeurant pourtant assez peu connue : celle du russe Leonid Andreev. Nouvelliste et dramaturge prolifique ayant vécu entre la fin du XIXème et le début du XXème siècle, Andreev est rapidement tombé dans l’oubli dans une ex-URSS l’ayant dissimulé au plus grand nombre, avant d’être peu à peu redécouvert dans les années 60, notamment grâce à Laurent Terzieff. Dans une splendide traduction d’André Markowicz, plusieurs de ses textes – deux pièces, Ekaterina Ivanovna et Requiem, et trois nouvelles, L’Abîme, Dans le brouillard et La Résurrection des morts, ont retenu l’attention de Julien Gosselin qui en propose un montage conçu de manière particulièrement réussie, les faisant entrer soigneusement en résonance les uns avec les autres dans une mise en scène totalement époustouflante, se distinguant de ses précédentes créations. Conscient qu’il s’agit d’un spectacle exceptionnel, Wanderer en rend compte ici, pour la deuxième fois (voir ci-dessous le  premier regard sur ce spectacle, signé David Verdier, cet automne)

 

C’est une Grande Salle des Célestins debout qui acclame les comédiens, les techniciens et le metteur en scène au fil des rappels, après environ quatre heures de spectacle. Une ferveur semble traverser en effet les rangées de l’orchestre jusqu’à la corbeille. Le Passé vient de se terminer – phrase qui trouve de curieux échos dans l’expérience tout à fait exceptionnelle que l’on vient de vivre – et bien qu’enthousiaste, le public paraît groggy, vaguement triste aussi. Comme pris dans un prolongement lointain du spleen des orangs-outans évoqué dans la pièce. Le spleen dans la salle s’accorde peut-être à celui de ces primates, êtres des temps antédiluviens, pas encore tout à fait humains. Ils apparaissent sous l’apparence de Jaïpur, une marionnette manipulée par le comédien et musicien Guillaume Bachelé, tenant un discours particulièrement désespéré, restitué par ventriloquie. Et c’est l’un des mouvements impulsés par le metteur en scène qui invite alors à regarder ce qui a été et qui est loin, ce qui ne sera plus aussi bien pour l’humanité que pour un certain théâtre « académique » auquel il ne croit pas.Le premier contact de Julien Gosselin avec les textes d’Andreev, par l’intermédiaire d’André Marcowicz, a été « un choc » selon ses propres mots. Outre sa vive émotion devant l’écriture de l’auteur russe avec « des phrases qui vous creusent un trou dans le cœur », le metteur en scène parle d’une « impression de fraternité ». Une reconnaissance par-delà le temps permettant une communion dans le désir de franchissement des limites dans l’art notamment, dans la poursuite de ce qui pourrait être « le point nodal de la souffrance, de la beauté du monde ». Ainsi, Le Passé peut vraiment être considéré comme une recomposition en forme de palimpseste saturnien, comme la réécriture théâtrale par enchâssement d’un lent effondrement, à commencer par celui d’Ekatérina dans une mise en scène saisissant immédiatement les spectateurs.

L'espace naturaliste dans lequel le premier acte s'ouvre. En surplomb, l'écran sur lequel on voit Alexeï (Achille Reggiani) et le reflet trouble de Gueorgui (Denis Eyriey) dans le miroir.

Lorsque le rideau s’ouvre, non sans de multiples grincements témoins sonores et réguliers d’une usure du lieu théâtral et du poids des ans, on est surpris de retrouver la reconstitution très naturaliste d’un intérieur bourgeois autour des années 1900, ce à quoi Julien Gosselin n’a pas habitué le public jusqu’à présent. Deux fauteuils, une cheminée où un feu factice crépite, une tapisserie aux motifs surannés, tout respire un intérieur cossu fidèlement reconstitué. Convenable jusqu’à la démesure – un premier excès pour certainement mieux faire ressortir par contraste le paroxysme de la débâcle à venir. On remarque aussi des portes vitrées à jardin et à cour, ouvrant sur un autre espace de jeu dont la frontière avec les coulisses semble incertaine. Ces accès vitrés sont d’ailleurs une constante dans le remarquable travail scénographique de Lisetta Buccelatto. Au fil des changements des extraordinaires décors qui participent au déplacement du regard des spectateurs, les personnages se retrouvent souvent derrière des fenêtres, comme autant de limitations de l’espace dramatique à claire-voie, à la fois esthétiques et inquiétantes. Cependant, dans la plupart des espaces constitués par la scénographe, on retrouve un écran massif qui surplombe l’ensemble, élément confirmant ici l’équilibre entre théâtre et vidéo propre au travail de Julien Gosselin comme par exemple dans Joueurs / Mao II / Les Noms. Sur scène, des cameramen se déplacent et filment les comédiens suivant différents points de vue, les images étant projetées sur l’écran. Par ce dispositif réutilisé ici, les spectateurs sont encore fortement sollicités, leur regard allant du plateau à l’écran, lisant des titres, des sous-titres, pouvant perdre tout repère, selon le montage de plans projeté en surplomb du plateau. Le moment qui suit les coups de feu contre Ekatérina illustre parfaitement cela : les caméras diffusent des images du reste de la maison dont on perçoit assez mal la disposition et la vastitude. Le monde de la fable est d’emblée rendu confus, lointain et maintient le public dans un certain vertige. Étourdissant.

Gueorgui (Denis Eyriey) errant dans les couloirs de sa demeure

Ekatérina Ivanovna est un tourbillon où l’on se perd avec les personnages et qui conduit aux confins de la folie. La pièce s’ouvre in medias res, sur l’agitation de Guéorgui, son mari député dans la Russie des tsars, très énergiquement campé par Denis Eyriey, comédien habitué des mises en scène de la Compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur. Dans une lumière étrange, on le suit sur l’écran alors qu’il déambule dans les longs couloirs labyrinthiques de ce qui figure leur maison, après s’être muni d’une arme à feu. Alors qu’il ouvre une porte, on entrevoit une femme allongée sur un lit, dormant sans doute. Par un cut opportunément placé, on retrouve dans une autre pièce, deux hommes dont celui qui est le frère de Guéorgui, Alexeï – Achille Reggiani, tout en sensibilité. C’est à ce moment que retentissent plusieurs coups de feu et que le vertige s’accentue. Mystérieusement convaincu qu’elle l’a trompé, Guéorgui vient de tirer sur son épouse. Une déflagration d’apocalypse. Le monde des personnages vacille pour tomber et ne plus se redresser – et le public s’abîme avec lui, irrépressiblement entraîné dans cette chute sans retour.

Les deux soeurs Ekatérina (Victoria Quesnel) au premier plan et Lisa (Carine Goron) au second plan

La comédienne Victoria Quesnel incarne Ekatérina et le dire ainsi ne paraît même pas suffisant tant elle est bouleversante dans son jeu repoussant les limites du corps comme de la voix. Elle donne proprement vie à ce personnage qui ne s’appartient plus et auquel elle semble s’abandonner totalement. La jeune femme sombre dans la démence, ses crises psychotiques se succédant après le déchaînement tout aussi fou de Guéorgui et la comédienne irradie dans ce trouble mental porté jusqu’à l’extrême, jusqu’à mettre sa propre résistance physique à l’épreuve. Car tout est à éprouver avec rudesse dans Le Passé. Et par tous.

Arkadi (Maxence Vandevelde) et Ekatérina (Victoria Quesnel)

Alexeï comme Lisa – vraiment formidable Carine Goron dans ce rôle comme dans celui de la caricaturale mère de Guéorgui, tout droit sortie d’une comédie de boulevard – la sœur d’Ekatérina est progressivement rongée par le mal qui détruit leur famille. Arkadi dont Maxence Vandevelde restitue très bien la complexité, est l’amant avec lequel Ekatérina entretient une relation après sa fuite de la maison et ne peut échapper à la mélancolie rampante qui ronge chacun de l’intérieur. Même le remarquablement cynique Pavel – le jeu tout en nuances de Joseph Drouet est d’ailleurs particulièrement convaincant – finit par succomber. C’est « la nécessité cruelle de la vie ». Ce qui est passé est perdu et il n’y a rien à y faire.

Pavel (Joseph Drouet) dans son atelier 

Julien Gosselin joue subtilement avec les codes du genre qu’il maîtrise et ravive pour les distordre. La nuit finit par tomber sur tout y compris sur le théâtre, on l’aura bien compris. Structurant sa création par les textes qu’il a assemblés suivant la plus grande précision, il n’hésite pas à marquer des ruptures dramaturgiques nettes entre eux, afin de mieux faire sentir ce qui les unit. Alors que le premier acte d’Ekatérina Ivanovna se termine, la salle est plongée dans le noir. Seul, un écran descend doucement au-devant du rideau pour transcrire les paroles des personnages de Requiem. Le texte est dit par les comédiens dont les voix sont transformées par Auto-Tune, technologie moderne qui nous ramène au présent – n’est-ce pas indispensable pour éprouver toute nostalgie d’un passé révolu ? Aussi moderne que désespéré, le texte d’Andreev dispense un discours métathéâtral aux accents crépusculaires sur ses propres pièces dont l’étrange écho renvoie à la fin du monde d’Ekatérina – à notre monde aussi, qui sait ?. « Oh, comme elle est pesante, cette nuit. Il n’y a encore jamais eu sur terre de nuit aussi pesante, ses ténèbres sont affreuses, son silence est insondable, et je suis totalement seul », dit le Directeur à la fin. Écho possiblement prémonitoire.

De la même façon, Dans le brouillard, marque une autre cassure retentissante avec le naturalisme d’Ekatérina Ivanovna cette fois. Dans un univers de carton-pâte – le metteur en scène a plusieurs fois recours à des dispositifs scénographiques anciens comme les panneaux de décor peints, les châssis – évoluent des personnages portant des masques superbement réalisés par Lisa Buccellato et Salomé Vandendriessche.. Le jeu, les voix, la projection de ce qui est filmé en noir et blanc, tout évoque un certain expressionnisme traité non sans ironie mordante. En effet, au milieu d’une famille bourgeoise caricaturale, un jeune homme exhibe un sexe imposant – en tissu –  et se masturbe souvent. Dans un cadrage en plan rapproché, on note soudain un portrait de Michel Houellebecq facétieusement positionné au-dessus de son lit – élément allusif qui ouvre une faille temporelle vers Bruno dans Les Particules élémentaires. Découvrant qu’il est atteint de syphilis après un rapport avec un prostituée, le jeune homme reporte alors sa colère sur toutes les femmes, comme la prémonition cette fois, de la violence d’un Gueorgui en devenir, inscrite dans un plus-que-parfait possible. Il reste que le titre de cette nouvelle contient bien l’intuition de ce « mal du siècle » qui caractérise Andreev, cette mélancolie planant comme ce brouillard dans les reflets brumeux renvoyés par les miroirs, dans la vapeur, dans les fumées abondamment utilisées sur scène, enveloppant souvent une pâle lumière jaune, celle vacillante de la rampe de bougies, par exemple. Une atmosphère-état d’âme pour rendre sensible la nostalgie « de tout ce qui est perdu », renforcée par une musique très soignée au fil du spectacle.

Avec des comédiens époustouflants, jouant avec une puissance rare, Julien Gosselin crée ainsi une œuvre composite, entre théâtre et vidéo, exaltant bien toute la désespérance qui hantait l’auteur russe et dans laquelle le metteur en scène d’aujourd’hui se retrouve assurément. Après la scène finale aussi terrible qu’éprouvante montrant une danse des sept voiles tout en furie, on sort le souffle coupé d’une expérience théâtrale et esthétique réellement singulière, ouvrant la possibilité de penser – et ce n’est pas rien ! – qu’il est bien possible que « l’avenir [soit] dans le passé ».

Thierry Jallet
Titulaire d'une maîtrise de Lettres, et professeur de Lettres, Thierry Jallet est aussi enseignant de théâtre expression-dramatique. Il intervient donc dans des groupes de spécialité Théâtre ainsi qu'à l'université. Animé d’un intérêt pour le spectacle vivant depuis de nombreuses années et très bon connaisseur de la scène contemporaine et notamment du théâtre pour la jeunesse, il collabore à Wanderer depuis 2016.
Article précédentPer ardua ad astra
Article suivantFleur de cactus

Autres articles

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire !
S'il vous plaît entrez votre nom ici