Carlo Goldoni (1707–1793)
La Locandiera 

Traduction : Myriam Tanant

Mise en scène : Alain Françon
Scénographie : Jacques Gabel
Costumes : Renato Bianchi
Lumières : Joël Hourbeigt
Musique originale : Marie-Jeanne Séréro
Son : Léonard Françon
Dramaturgie et assistanat à la mise en scène : David Tuaillon

Avec
Florence Viala, Mirandolina, aubergiste
Coraly Zahonero, Dejanira, comédienne
Françoise Gillard, Ortensia, comédienne
Laurent Stocker, Fabrizio, valet de l’auberge
Michel Vuillermoz, le Marquis de Forlipopoli
Hervé Pierre, le Comte d’Albafiorita
Stéphane Varupenne, le Chevalier de Ripafratta
Noam Morgensztern, le Serviteur du Chevalier
Thomas Keller, le Serviteur du Comte

 

31 octobre 2018 à la Comédie Française, Salle Richelieu

Goldoni à la Comédie Française : juste retour des choses puisqu'il fut (avec Le Bourru bienfaisant en 1770), le premier auteur étranger joué par les comédiens-français. Parmi quelque 200 pièces, c'est La Locandiera qui est désormais l'une des plus célèbres et les plus jouées. Derrière le ton badin et l'apparence de comédie légère se dissimulent plusieurs niveaux de lectures qui font de cette pièce un chef d'œuvre de complexité et de modernité. Si la proximité avec la Révolution a pu justifier qu'on fasse parfois de Mirandolina une féministe avant l'heure, la morale reste imprégnée d'une solide misogynie. La mise en scène d'Alain Françon privilégie à l'approche idéologique une esthétique du rythme et de la précision qui donne à Goldoni une modernité que semble paradoxalement lui retirer la scénographie assez sage de Jacques Gabel.

Florence Viala (Mirandolina)

On est frappé au premier coup d'œil par l'alternance des tons pastels et les tendres contours des costumes de Renato Bianchi, qui renvoient inévitablement vers Chardin et Fragonard. Ce bleu cobalt qui répond au vert amande ou bien cette opposition entre le carmin éclatant et le mauve délavé. Dans le détail des tissus et des textures se cache la distinction de classes : la noblesse d'épée (le Marquis de Forlipopoli) et la bourgeoisie nouvellement anoblie (le Comte d'Albafiorita), l'appartenance au peuple ou la volonté de gravir les marches sociales. Sur le mur de fond, ce sont les toits de Florence qui enchevêtrent leurs lignes abstraites crayonnées à main levée. Par contraste, rien ne manque à l'acuité des détails parmi les accessoires, depuis la chocolatière en porcelaine de saxe aux mouchoirs en dentelle, en passant par les draps de coutil. La prétendue mauvaise qualité du linge est l'élément qui fait basculer la pièce, le moment exact où le chevalier de Ripafratta décide d'humilier Mirandolina en lui signifiant son mécontentement. Pour la patronne de cette Locanda (hôtel pension ou auberge florentine), c'est un double affront : il lui faut répondre d'une accusation touchant à la qualité de son travail et sa qualité de femme, puisque le chevalier ne fait pas mystère de son mépris des femmes et sa franche misogynie.
Mirandolina décide de lui donner une leçon en échafaudant une stratégie de séduction qui finira par faire capituler le jeune effronté. Après trois actes, quelques échanges très francs et surtout une sauce aux effluves capiteux, le chevalier rebelle est devenu chevalier servant. Constatant l'efficacité de sa manœuvre, elle met fin au jeu avant de perdre son honneur et sa réputation. Goldoni a placé son héroïne au centre d'un dispositif dramaturgique qui fait de Mirandolina le point de focalisation du désir de tous les hommes qui l'environnent : Forlipopoli et Albafiorita qui rivalisent de ruses éculées, Ripafratta, poussé aux confins de la fureur et Fabrizio, le valet de l'auberge à qui elle offrira sa main, dans un geste final qui tient à la fois du dépit et du sentiment sincère.

La Locandiera de Goldoni raconte l'effondrement et la permanence d'un monde – paradoxe qui illustre la place d'une femme maîtresse de maison mais sans maître qui prend l'initiative de dicter sa loi. Ce désir en liberté est de courte durée puisqu'en épousant Fabrizio, elle obéit au vœu de son père et rentre dans le rang – ce qui se double d'une morale très misogyne en forme d'enseignement et de conseil aux hommes sur les agissements et les ruses des femmes. Effondrement et permanence d'une société où la libération de la parole et du désir féminins annoncent une modernité qui triomphera de l'esprit des Lumières mais qui est pour l'instant tenue sous le boisseau. Ce basculement social est également un conflit de styles et d'époque : à travers le personnage de la Locandiera, le théâtre de Goldoni tourne le dos à la Commedia dell'Arte, symbolisée par le ridicule des deux comédiennes Ortensia et Dejanira, incapables de jouer un rôle hors d'une scène.

Coraly Zahonero (Dejanira), Hervé Pierre (Comte d'Albafiorita), Françoise Gillard (Ortensia)

Alain Françon ne cherche pas à donner dans la caricature pour camper les figures hautes en couleurs de Forlipopoli et Albafiorita. Un assemblage de détails très simples désigne ce qui les réunit et les sépare sur l'échelle sociale, comme par exemple cette scène introductive qui les montre dos-à-dos, occupés à déguster deux menus fort différents (l'un copieux, l'autre frugal), les bruits de bouche du bourgeois anobli perturbant la lecture de l'aristocrate de souche. La pièce se referme sur le couple Mirandolina – Fabrizio, belle image saisie à contrejour des propriétaires de la locanda, regardant par la fenêtre la ville qui s'active sous leurs yeux – image simple et dont la symétrie renvoie à l'émergence d'une nouvelle classe sociale triomphant d'un ordre ancien.

L'architecture signifiante permet au décor de jouer le rôle d'un personnage muet, avec cette allusion à la notion d'"espaces intermédiaires", empruntée au roman de Peter Handke, L’Absence, dans lequel un peintre peint les paysages vides dans l’espace intermédiaire entre les immeubles en construction parce que c’est là que "se cristallise dans ses yeux l’ample espace d’antan". Les scènes sont rythmées par un pan de mur qui descend des cintres comme un couperet et qui sépare l'arrière-scène du proscenium en créant un corridor dans lequel les personnages échangent des propos furtifs tandis qu'on change de décor à l'arrière. De même, la montée de la tension dramatique se double d'une élévation dans les étages de l'auberge puisque la dernière scène se joue au sommet du bâtiment dans ce qui semble être une buanderie ouverte à tous les vents. Tandis que le chevalier s'enfuit par l'escalier de service, les deux soupirants s'en vont rejoindre leur "étage noble"… en descendant les marches, laissant Fabrizio et Mirandola seuls maîtres à bord.

Florence Viala (Mirandolina), Stéphane Varupenne (Chevalier de Ripafratta)

On admire la manière avec laquelle les corps s'évitent, dialoguent et signifient l'un vers l'autre. C'est le cas de cet évanouissement que feint Mirandolina, tombant lentement à la renverse sur le chevalier de Ripafratta qui recule avec effroi et refuse de la soutenir. Ailleurs, elle joint la franchise du geste à la parole, saisissant le verre de vin dans lequel il vient de boire pour y boire à son tour et provoquer immédiatement chez lui un trouble profond. Alain Françon alterne avec brio la minutie miniature de la peinture morale avec les moments où le comique de situation l'emporte. L'amertume de la "victoire" de Mirandolina pèse sur une conclusion où le destin semble hésiter, comme suspendu à un mot ou à un geste qui emporterait la décision. Ripafratta ne se résout pas à prononcer les mots d'amour tant attendus et c'est le discret Fabrizio qui emporte la mise – mais sans triomphe tapageur, dans une morale désillusionnée qui tient du clown triste.

La soirée doit beaucoup au franc talent de Florence Viala qui tient son rôle à bout de bras, à bras le corps. La progression en trois temps lui permet de faire jouer les facettes du personnage pour en montrer toute la complexité et la profondeur. On sourit de la complicité avec laquelle elle accepte la présence et les cadeaux des deux barbons, on admire la façon dont elle retourne à son avantage l'outrecuidance de Ripafratta et l'on frémit de la voir si fragile dans la conclusion. Face à un tel caractère, le juvénile et insolent Ripafratta de Stéphane Varupenne ne peut que rendre les armes et tomber à ses genoux. Le contraste discret entre le chevalier et les deux aristocrates passe par une déclinaison de répliques jalouses qui finissent par un conflit de générations. L'Albafiorita d'Hervé Pierre est grinçant et cynique ; pour un peu il nous convaincrait que son amour pour Mirandola n'est que feinte et posture. Le Forlipopoli de Michel Vuillermoz met le public dans sa poche à chacune de ses répliques. Il promène sa pitoyable figure de noble sans le sou avec le génie des acteurs à qui rien ne résiste. Noam Morgensztern laisse percer sous le serviteur, un cinquième amoureux, avec une discrétion et un humour pince-sans-rire remarquable. Coraly Zahonero et Françoise Gillard offrent deux portraits féminins dont le caractère volubile et superficiel semble accréditer les thèses du chevalier et qui forment un contrepoids au personnage de Mirandolina. Laurent Stocker croise le désir amoureux avec le désir de vengeance. On lit dans son personnage de Fabrizio le profil du bourgeois qui ne tardera pas à émerger, empreint de mauvaise humeur et prompt à jouir de son ascension sociale.

Laurent Stocker (Fabrizio), Hervé Pierre (Comte d'Albafiorita), Stéphane Varupenne (Chevalier de Ripafratta), Michel Vuillermoz (Marquis de Forlipopoli)
David Verdier
David Verdier Diplômé en musicologie et lettres modernes à l'université de Provence, il vit et enseigne à Paris. Collabore à plusieurs revues dont les Cahiers Critiques de Poésie et la revue Europe où il étudie le lien entre littérature et musique contemporaine. Rédacteur auprès de Scènes magazine Genève et Dissonance (Bâle), il fait partie des co-fondateurs du site wanderersite.com, consacré à l'actualité musicale et lyrique, ainsi qu'au théâtre et les arts de la scène.

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