« Scènes de Yannis Kokkos »,
Exposition au Centre national du costume de scène, Moulins.

Commissaire : Catherine Treilhou-Balaudé
Scénographie : Nicolas Sire
Lumières : Laurent Castaingt
Graphisme : Barbara Creutz

Yannis Kokkos scènes, par Yannis Kokkos et Catherine Treilhou-Balaudé. Actes Sud, novembre 2020, 39 euros, ISBN 978–2‑330–13656‑7

Visite de l'exposition le 12 janvier 2021

Au milieu d’une offre riche en manifestations thématiques ou honorant une institution, le Centre national du costume de scène, à Moulins, revient à la forme de l’hommage à une personnalité, déjà pratiqué pour Christian Lacroix ou Jean-Paul Gaultier. Cette fois, ce n’est pas un couturier-costumier qui est à l’honneur, mais Yannis Kokkos, passé à la mise en scène depuis 1987 après avoir d’abord travaillé comme scénographe et costumier. L’exposition « Scènes de Yannis Kokkos » et le livre Yannis Kokkos scènes permettent d’aborder son travail plus largement que par le seul biais du costume, préfigurant ainsi l’élargissement des compétences du CNCS, qui inclura bientôt un volet consacré à l’art du décor.

Si tout s’était passé comme prévu, la Scala de Milan aurait dû présenter pour la Saint-Ambroise 2020 une nouvelle production de Lucia di Lammermoor, dont la mise en scène, les décors et les costumes étaient confiés à Yannis Kokkos. Eh oui, à 75 ans passés, sa carrière est encore extrêmement active et internationale. Pourtant, le public parisien pourrait ne plus en avoir conscience, car les temps ont bien changé, depuis une quinzaine d’années. Après avoir été une figure incontournable sur les scènes de théâtre et d’opéra, Yannis Kokkos est devenu beaucoup moins présent dans la capitale : en 2018, la Seine Musicale de Boulogne-Billancourt a proposé une version de Thamos, roi d’Egypte où des vidéos réalisées à partir de dessins de Kokkos étaient projetés derrière l’orchestre. Mais pour le dernier spectacle entièrement signé par lui, et dans Paris intra-muros, il faut remonter à 2005, où la version italienne de la Médée de Cherubini fut présentée au Châtelet.

Medea de Luigi Cherubini. Mise en scène, décors et costumes de Yannis Kokkos Théâtre du Capitole, Toulouse / Théâtre du Châtelet, Paris, 2005 © Patrice Nin

Encore s’agissait-il d’une production créée à Toulouse, et coproduite avec Palerme et Nancy. En effet, si Paris l’a soudain dédaigné, le reste de la France n’a pas négligé Yannis Kokkos : Nancy, Caen, Marseille lui ont confié Iphigénie, Idoménée, Giulio Cesare… Mais même en province, plus rien depuis 2014, où il montait le diptyque Cavalleria rusticana/Pagliacci à Toulouse. A l’étranger, en revanche, il reste très demandé : à Munich pour Nabucco, à Milan pour Assassinio nella cattedrale, à Saint-Pétersbourg, pour Don Quichotte ou Samson et Dalila, sans oublier Bruxelles, Genève, Madrid, Athènes ou Pékin. Partout sauf à Paris, en somme. Pourquoi ?

La trajectoire parisienne de Yannis Kokkos commence réellement avec les années 1970. Frais émoulu du Centre dramatique de l’Est (aujourd’hui Théâtre national de Strasbourg) où, quittant sa Grèce natale, il a étudié la scénographie de 1963 à 1966, il signe ses premières scénographies et ses premiers costumes pour des metteurs en scène comme Antoine Bourseiller ou Pierre Barrat, qui officient avant tout en province. En 1970 arrive sa première collaboration avec Antoine Vitez, sur Le Précepteur de Jakob Lenz, au Théâtre de l’Ouest parisien. Il travaille aussi au Théâtre des Amandiers ; en 1975, toujours pour Antoine Vitez, il décore et habille Partage de midi à la Comédie-Française, et il sera évidemment l’un des piliers de l’aventure du Théâtre national de Chaillot, dont Vitez prend la direction en 1981, avant celle de la Comédie-Française en 1988. Une autre collaboration durable se noue avec Jacques Lassalle. Il aborde l’opéra avec Histoire de loups, création de Georges Aperghis, lors de l’édition 1976 du festival d’Avignon, puis le répertoire avec Le Couronnement de Poppée à Lyon l’année suivante. L’Opéra de Paris fait appel à lui dès 1982 pour la création française de Lear, d’Aribert Reimann, puis pour Lohengrin et pour un Macbeth mis en scène par Vitez. En 1987, Yannis Kokkos passe à la mise en scène, au théâtre avec La Princesse blanche de Rainer Maria Rilke (Théâtre de l’Escalier d’Or, Paris), et à l’opéra avec L’Oresteia de Iannis Xenakis à Gibellina, en Sicile. Le Boris Godounov qu’il monte à Bologne en 1989 est repris à l’Opéra Bastille en 1991, où Norma lui sera confié en 1996. Mais c’est surtout le Châtelet qui devient la scène d’élection de Yannis Kokkos : La Damnation de Faust en 1990, Hänsel et Gretel en 1997, Outis en 1999, Les Troyens en 2003, Les Bassarides en 2005 et, la même année, la Medea mentionnée plus haut. Et puis plus rien, ou presque.

Hänsel et Gretel, d’Engelbert Humperdinck. Mise en scène, décors et costumes de Yannis Kokkos. Production créée au Théâtre du Châtelet, Paris en 1997, reprise en coproduction avec le Théâtre de Caen. Reprise du Grand Théâtre de Genève, 2004 © GTG / Isabelle Meister (Archives du Grand Théâtre de Genève)

On pourrait expliquer simplement l’éclipse parisienne de Yannis Kokkos par la bataille entre deux esthétiques, deux conceptions du théâtre. Avec les mandats de Gerard Mortier (2004–2009) et de Stéphane Lissner (2014–2020) à l’Opéra de Paris, c’est une vision plus « germanique » (ou drmaturgique) qui s’est imposée, alors que Kokkos semblerait incarner une vision – forcément – plus méditerranéenne, « italienne » si l’on songe à ce que le genre lyrique est encore dans beaucoup de salles de la péninsule. En consacrant une exposition à Yannis Kokkos, le Centre national du costume de scène prend donc la défense d’un théâtre qui, sans sombre dans le passéisme, refuse la dictature de l’actualisation. Cette manifestation s’accompagne de la parution, chez Actes Sud, d’un superbe ouvrage qui n’en constitue pas exactement le catalogue : même si quelques pages y donnent la parole à la commissaire de l’exposition de Moulins, Catherine Treilhou-Balaudé, l’essentiel du texte est formé par les souvenirs de Yannis Kokkos qui retrace les principaux épisodes de sa vie et de sa carrière. On y apprend notamment qu’il n’est pas fermé aux esthétiques les plus opposées à la sienne, en provenance d’Allemagne. Il raconte ainsi avoir assisté à Cologne à un Roi Lear monté par Peter Zadek : « Ce fut un choc. Tout ce qui me semblait contraire à ma manière d’envisager la scène était mis en œuvre tout au long de cette représentation. Une laideur revendiquée pour chaque élément, chaque costume, un trash délibéré allant du tutu sale de Cordelia aux fausses dents de Lear, la platitude des lumières et la gesticulation gratuite des acteurs… Et pourtant, ce fut l’un des spectacles les plus extraordinaires auxquels j’ai pu assister. Tout cela se transformait en poésie, en une ‘crédibilité poétique’ qui bouleversait. Jamais je n’ai vu une tempête si saisissante ».

On aurait donc tort de vouloir enfermer Yannis Kokkos dans un ghetto esthétisant, qui ne chercherait qu’à flatter l’œil. D’ailleurs, un esprit engagé comme Antoine Vitez aurait-il pu se contenter d’un collaborateur ne cherchant pas à aller au-delà d’une beauté de surface ? Même si elle donne à voir la splendeur chatoyante du manteau d’or porté par Shirley Verrett en Lady Macbeth, même si elle présente les costumes « historiquement informés » imaginés pour les protagonistes d’ Hernani (réutilisés pour Le Soulier de satin), l’exposition du CNCS ne se prive pas de rapprocher ces rutilances de tenues plus ternes, pour montrer, par exemple, que les costumes conçus pour La Vie de Galilée, ultime mise en scène de Vitez en 1990, font le pont entre le XVIIe siècle italien du personnage et la modernité allemande de Brecht, les pourpoints à crevés cohabitant avec les longs manteaux d’une certaine police politique. A Moulins, on ne voit pas seulement les chinoiseries de Turandot ou l’Antiquité revue par les Lumières dans Iphigénie en Tauride, mais aussi de ces habits noirs qui, en Grèce comme dans le sud de l’Italie, ont longtemps servi de tenue du dimanche aux plus humbles : c’est de noir que Yannis Kokkos a donc vêtu Turiddu ou Mamma Lucia pour son Cav/Pag toulousain. Et il y a aussi tous ces costumes que l’exposition ne présente pas, tout simplement parce qu’il s’agit de vêtements ordinaires d’aujourd’hui, et qu’il a souvent choisis pour les acteurs de la tragédie grecque, lorsqu’il mettait en scène Sophocle ou Eschyle à Syracuse ou à Epidaure.

 

Dessin préparatoire pour Die Frau ohne Schatten, de Richard Strauss. Mise en scène, décors et costumes de Yannis Kokkos, Teatro Comunale, Florence, 2010 © Y.Kokkos

Avec cette nouvelle exposition, le CNCS s’engage résolument dans la voie de son avenir, qui le verra étendre ses compétences au-delà du costume, au profit de la scénographie. Les travaux d’aménagement d’une aile jusqu’ici inoccupée sont en cours (ces nouvelles salles ne devraient pas ouvrir avant le premier semestre 2022), et même si « Scènes de Yannis Kokkos » se déroule dans les espaces habituels, on n’en remarque pas moins un accent clairement mis sur d’autres dimensions que le seul vêtement.
L’affiche de cette manifestation montre non pas la photographie d’un ou plusieurs costumes, mais la reproduction d’un dessin préparatoire pour le décor de La Femme sans ombre, montée en 2010 à Florence. Et la couverture du livre Yannis Kokkos scènes est illustrée d’une superbe photographie d’un élément central du décor conçu en 2018 pour Œdipe à Colone, un immense buste de dos percé d’une porte rectangulaire. En effet, les murs des différentes salles de l’exposition s’ornent de très nombreux dessins de Yannis Kokkos, et si quelques-uns sont bien des études minutieuses de costumes (celui du couronnement de Boris Godounov, par exemple), la plupart sont des vues de l’ensemble de la scénographie, où l’on croit découvrir le laboratoire même de la mise en scène, le processus de recherche en cours, comme avec la série d’études pour Hänsel et Gretel. Il y a aussi deux maquettes tridimensionnelles, pour Les Troyens au Châtelet et pour Hamlet au Théâtre de Chaillot en 1983. Dans la scénographie de Nicolas Sire, collaborateur de Yannis Kokkos dans les années 1980, les vitrines de costumes elles-mêmes s’inspirent des décors de certains spectacles, pour Cav/Pag ou Les Oiseaux de Braunfels (Genève 2004), la plus frappante étant peut-être celle qui se divise en trois espaces, la boîte dorée du centre renvoyant directement à la production de Nabucco. Avec son grand miroir incliné, procédé inauguré pour La Princesse blanche et repris plusieurs fois par la suite, la « grande salle » située au terme du parcours recrée même le décor des Troyens, le visiteur étant invité à quitter l’exposition par la percée où apparaissait la tête géante du cheval dans cette inoubliable production.

Costumes pour La Thébaïde de Racine, Medea de Cherubini, Iphigénie de Racine et Iphigénie en Aulide de Gluck. Salle 11 de l’exposition du CNCS, 2021 © Jean-Marc Teissonnier

On espère maintenant que cette exposition pourra ouvrir et accueillir le public pendant une durée presque normale, à condition que les costumes prêtés par différents théâtres restent disponibles. Quant aux dessins, ils appartiennent à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC) à Caen, auquel Yannis Kokkos a fait don de toutes ses archives, et où cette masse de documentation devrait faire le bonheur de futurs historiens du théâtre.

En complément, à lire :
Yannis Kokkos scènes, par Yannis Kokkos et Catherine Treilhou-Balaudé.
Actes Sud, novembre 2020,
39 euros, ISBN 978–2‑330–13656‑7

 

Laurent Bury
Ancien élève de l’ENS de la rue d’Ulm, auteur d’une thèse consacrée au romancier britannique Anthony Trollope (1815–1882), Laurent Bury est Professeur de langue et littérature anglaise à l’université Lumière – Lyon 2. Depuis un quart de siècle, il a traduit de nombreux ouvrages de l’anglais vers le français (Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, Orgueil et préjugés de Jane Austen, Voyage avec un âne dans les Cévennes de Stevenson, etc.) ; dans le domaine musical, on lui doit la version française du livre de Wayne Koestenbaum, The Queen’s Throat, publié en 2019 par les éditions de la Philharmonie de Paris sous le titre Anatomie de la folle lyrique. De 2011 à 2019, il fut rédacteur en chef adjoint du site forumopera.com, puis rédacteur en chef de novembre 2019 à avril 2020. Il écrit désormais des comptes rendus pour plusieurs sites spécialisés, dont Première Loge.

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