Giuseppe Verdi (1813–1901)
Otello (1887)
Dramma lirico en quatre actes de Arrigo Boito
D'après Othello, the moor of Venice, de William Shakespeare (1604).
Créé à Milan, Teatro alla Scala, le 5 février 1887.

Direction musicale : Antonino Fogliani
Mise en scène : Amélie Niermeyer
Décors : Christian Schmidt
Costumes : Annelies Vanlaere
Chorégraphie : Thomas Wilhelm
Lumières : Olaf Winter
Vidéo : Philipp Batereau
Dramaturgie : Malte Krasting, Rainer Karlitschek
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Otello : Gregory Kunde
Jago : Simon Keenlyside
Cassio : Oleksiy Palchykov
Roderigo : Galeano Salas
Lodovico : Bálint Szabó
Montano : Daniel Loyola
Un'araldo : Andrew Hamilton
Desdemona : Rachel Willis-Sørensen
Emilia : Nadezhda Karyazina
Bayerischer Staatsopernchor
Kinderchor der Bayerischen Staatsoper
Chef des choeurs : Stellario Fagone
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Bayerischer Staatsopernchor
Kinderchor der Bayerischen Staatsoper
Bayerisches Staatsorchester
Munich, Nationaltheater, 2 juillet 2022, 18h

Il faut l’avouer : pour qui avait vu la première série avec Kaufmann, Harteros, Finley et Petrenko, il y avait quelque appréhension à revenir à Munich entendre une distribution très différente. L’amateur d’opéra se réfugie souvent dans le passé, celui d’un prétendu âge d’or, c’est aussi mon péché mignon… En être conscient, c’est le début de la sagesse. Pourtant, il faut aller de l’avant, faire le deuil d’un passé qui à Munich, à cause de Kirill Petrenko essentiellement, fut exceptionnel et se laisser porter par une ère nouvelle.
Cette soirée nous confirme qu’il faut garder sa disponibilité, car tout en étant très différente, elle fut un très grand moment d’opéra. Anja Harteros devait être Desdemona, elle a annulé, et a été remplacée par Rachel Willis-Sørensen ;  Gerald Finley devait être Jago comme dans la première série, et il a été remplacé in extremis par Simon Keenlyside, justement Jago à Covent Garden pendant la période. Rien n’a donc fonctionné comme c’était écrit, puisqu’en fosse aussi, au lieu de Daniele Rustioni, prévu à l’origine, qui a choisi de diriger l’
Otello londonien, c’est Antonino Fogliani qui a officié.
Et puis, comme on dit, la mayonnaise a pris.

Un des moments du premier acte

Nous avons écrit à propos de La traviata, jouée la veille, que la production assez passe-partout de Günter Krämer permettait un turn-over de distributions multiples.

C’est un peu différent pour cette production d’Amélie Niermeyer, dont nous avons rendu compte lors de la première série de représentations. Nous renvoyons le lecteur à cet article (voir ci-dessous, pour poursuivre la lecture).
Nous l’avions déjà constaté à Barcelone, cette mise en scène assez complexe et techniquement lourde tient le coup, alors que nous la pensions faite pour le couple Kaufmann-Harteros d'une part, et surtout elle proposait un profil de Jago très particulier qui réussissait tant à Gerald FInley. Il est clair qu’arrivé le matin de la représentation, Simon Keenlyside ne pouvait intégrer le personnage voulu par la mise en scène avec les ciselures et les détails qui avaient tant séduit chez Finley.
Quant à Rachel Willis-Sørensen, elle se bat avec des armes très différentes de celles d’Anja Harteros. Et c’est justement dans les différences, ici assez radicales, qu’on voit si une mise en scène résiste.
Et elle a résisté.
C’était la troisième vision de ce travail, et je le trouve toujours plutôt intelligent et plutôt bien fait. Amélie Niermeyer refuse la vision habituelle d’un Jago esprit du mal, dont elle fait plutôt un dangereux diablotin, qui s’amuse avec les gens dans des jeux de séduction assez poussés et qui en est complètement distancié par une ironie mordante. Face à lui, un Otello peu sûr (son entrée en scène!), fragile, que Kaufmann avait si bien personnifié, et une Desdemona rongée par l’angoisse (c’est elle qu’on voit au lever de rideau attendre anxieusement l’arrivée de son époux) et en même temps extraordinairement sûre d’elle-même et se son amour. La Desdémone shakespearienne surprend toujours par son esprit de décision, à l’opposé de l’idée de la faible femme que certains voient en elle. Desdemona est une victime, certes, mais qui jusqu’au bout reste forte et résiste.

Gregory Kunde (Otello)

Gregory Kunde qui a aussi chanté dans cette mise en scène le rôle à Barcelone impose l’image d’un colosse, à l’opposé de celle d’un Kaufmann, mais un colosse aux pieds d’argile, le style de chant est très différent, le timbre de Kaufmann est sombre, celui de Kunde lumineux et resté étonnamment jeune, sans altération, avec une puissance intacte. Son Esultate initial a une force inouïe, et on comprend comment cette force va être en quelque sorte réinvestie dans la jalousie : l’énergie vitale initiale se transforme en énergie du désespoir. On ne sait qu’admirer le plus, les aigus tenus, l’homogénéité, la diction toujours incomparable, le sens du phrasé, l’intelligence du texte, Kunde est vraiment un artiste d’exception, un de ces rares immenses chanteurs qui dominent aujourd’hui la scène. Il a tenu ce niveau incomparable jusqu’aux derniers moments, où la tenue de souffle a très légèrement failli mais qu'il a su parfaitement gérer, en professionnel. Mais quelle présence et quelle prestation !

Gregory Kunde (Otello) Rachel Willis-Sørensen (Desdemona)

Au format de Kunde correspond celui de Rachel Willis-Sørensen, aux moyens impressionnants, à la ligne impeccable et à la voix d’une rare homogénéité : une Desdemona qui « se pose là » en quelque sorte et qui va combattre avec ses grands moyens. On pourrait préférer des profils aux voix plus ductiles, qui savent plus naturellement alléger le son notamment dans le duo initial, mais la santé vocale est tellement insolente, le son tellement inaltéré et pur, la technique de contrôle si assise, qu’il est difficile, notamment dans la deuxième partie, de rester de glace et de ne pas être convaincu.

Simon Keenlyside (Jago)

Simon Keenlyside semble avoir passé une période où l’on pouvait craindre pour ses moyens vocaux, mais ce temps n'est plus : la voix projette, elle reste puissante, expressive et surtout rares sont les chanteurs non italiens qui savent chanter l’italien avec ce sens des accents, cette fluidité et cette intelligence du mot. Certes, il est moins ironique et sarcastique que Finley, ‑il n’a pas répété et son costume a été à peine ajusté d’ailleurs‑, mais il a compris le sens de la mise en scène et a essayé tant bien que mal de s’y glisser. Il reste que la performance est d’un niveau tel qu’on serait très malvenu de faire la fine bouche : c’était un très grand Jago, de ceux qui sont à mille lieues de la caricature du méchant, de ceux que l'on retient, de ceux qui font l'histoire du rôle.
Au total, et dans cette mise en scène, cela continue de fonctionner parce que les trois artistes sont incontestables, chacun dans leur rôle.
Le travail de Niermeyer essaie de construire un champ clos des déchirures et des jalousies, un espace psychologique plus qu’une vision réaliste, dans des décors de Christian Schmidt,  celui qui sait construire des espace abstraits faits de murs d’appartements bourgeois très concrets , mais assez vides (c’est le décorateur favori de Claus Guth). Dans ces murs bourgeois mais nus, avec cheminées et enchâssement de plusieurs espaces semblables, les psychès se heurtent et se détruisent : c'est l'espace de la tragédie née de l'alliance des hommes (Otello et Jago) contre la ou les femmes (Desdemona et Emilia).
On retient l’extrême précision des mouvements et la clarté des mécanismes quand le livret l’exige : la manière dont le piège se referme mécaniquement sur Cassio au premier acte et le jeu entre Roderigo et Jago, très clairement souligné, la scène des fleurs remises en hommage à Desdemona qui finissent par l’ensevelir en une vision prémonitoire de la scène du meurtre (acte IV) avec Otello, arrivé avec un bouquet de fleurs comme le fiancé amoureux, qu’il dispose sur le lit de la même manière qu'à l'acte II,

Scène du mouchoir : Nadezhda Karyazina (Emilia) Simon Keenlyside (Jago)

la fameuse scène du mouchoir qui passe de main en main pour finir dans celle de Jago avec une Emilia ferme, qui existe vraiment sur scène (Nadezhda Karyazina). Tout cela montre une capacité à donner du sens aux mouvements, à construire des images rigoureuses et marquantes.  Le tout enrichi de vidéos (Philipp Batereau) qui renforcent l’idée de tournis des âmes prises dans un tourbillon qu’elles ne peuvent plus maîtriser.

Au-delà des protagonistes, l’ensemble de la distribution répond avec justesse aux exigences, même si le Cassio de Oleksiy Palchikov est peut-être en-deçà des attentes. Plutôt bon acteur, très engagé, la voix cependant ne passe pas trop la rampe et c’est dommage.

Cassio (Oleksiy Palchikov)

Il est vrai que Cassio est toujours difficile à distribuer, c’est soit une voix sur qui on investit pour un possible futur (Jonas Kaufmann, Michele Fabiano l’ont chanté), soit le bâton de maréchal d’un chanteur de petits rôles. Le personnage n’a pas de poids scénique suffisant – il est plutôt une ombre portée qui pourrit la vie d’Otello‑, pas d’air qui puisse lui donner un vrai statut, il est dans cet état intermédiaire entre le comprimario (le petit rôle) et la parte (le rôle). Citons Benjamin Bernheim qui fut un Cassio exceptionnel dans la production d’Otello à Salzbourg (Pâques) en 2016 qui a contribué à le lancer internationalement.
Nous avons déjà dit comment l’Emilia de Nadezhda Karyazina s’imposait quant à elle avec force,  scéniquement comme vocalement : elle est un maillon important du drame dans cette mise en scène, dans le couple délité qu’elle forme avec Jago. Bálint Szábo (Lodovico), Galeano Salas (Roderigo), Daniel Loyola (Montano) complètent efficacement le cast, mais je tiens à signaler le hérault (qui annonce l’arrivée de Lodovico): intervention minime, mais on y entend une jolie voix, un joli timbre, celle d’Andrew Hamilton, membre du studio. À suivre ?

Les forces de la Bayerische Staatsoper font partie des ensembles les meilleurs d’Europe, notamment l’orchestre. Le chœur dans Otello a des interventions déterminantes, pendant les trois premiers actes. L’absence de temps pour les répétitions (c’est une représentation de répertoire) et la (re)mise en place ont sans doute contribué à créer quelques flous et décalages notamment au premier acte qui devraient s’effacer dans les représentations suivantes.
Le Bayerisches Staatsorchester est considéré comme l’un des meilleurs orchestres de fosse qui soient, c’est l’orchestre historique de Munich, qui va fêter en 2023 son cinq-centième anniversaire. Il l’a encore prouvé pendant la soirée, sans aucune scorie, avec un son éclatant quand il le fallait (tempête du premier acte) et lyrique et retenu ailleurs, en phase avec la scène. Antonino Fogliani a su en exalter les couleurs, dans une direction musicale limpide, faisant entendre toute la subtilité de l’orchestration (encore plus dans la seconde partie d’ailleurs), même quand l’orchestre est plus fort, jouant sur les volumes, sur les variations de rythmes, sur les équilibres de l’instrumentation (très beaux moments aux flûtes), et restant toujours attentif au soutien des voix. La direction de Fogliani a su rendre interdépendants scène et fosse, créer le lien indispensable qui fait la réussite musicale d’une soirée. Il obtient un très grand succès au rideau final, tout à fait justifié, parce qu’il a tenu ensemble la distribution, sans jamais oublier la cohérence musicale, ni la profondeur de l’écriture de Verdi. Il s'est montré magnifique "concertatore" comme on dit en Italie, et grand directeur musical.
Cette très belle soirée montre que, dans des conditions périlleuses où rien ne se passe comme prévu, il reste la possibilité de moments de grâce. C'est réconfortant pour la Bayerische Staatsoper qui en ce début de Festival est fortement secouée par le Covid. Venu pour voir Die Teufel von Loudun de Penderecki dans la production Stone/Jurowski, avec Wolfgang Koch et Ausrine Stundyté,  j'avais profité de l'occasion pour cette Traviata et cet Otello. Deux représentations de Penderecki ont été annulées, dont celle à laquelle je devais assister. Ce sera donc pour l'année prochaine (mars 2023), mais que les curieux regardent le streaming sur YouTube : impressionnant.

Desdemona (Acte II) va être ensevelie sous les fleurs : Rachel Willis-Sørensen (Desdemona) et Simon Keenlyside (Jago) qui mime les jeunes filles…
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Guy Cherqui
Agrégé de Lettres, inspecteur pédagogique régional honoraire, Guy Cherqui « Le Wanderer » se promène depuis une cinquantaine d’années dans les théâtres et les festivals européens, Bayreuth depuis 1977, Salzbourg depuis 1979. Bouleversé par la production du Ring de Chéreau et Boulez à Bayreuth, vue sept fois, il défend depuis avec ardeur les mises en scènes dramaturgiques qui donnent au spectacle lyrique une plus-value. Fondateur avec David Verdier, Romain Jordan et Ronald Asmar du site Wanderersite.com, Il travaille aussi pour les revues Platea Magazine à Madrid, Opernwelt à Berlin. Il est l’auteur avec David Verdier de l’ouvrage Castorf-Ring-Bayreuth 2013–2017 paru aux éditions La Pommerie qui est la seule analyse parue à ce jour de cette production.

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2 Commentaires

  1. L’opéra de Munich est à mon avis celui qui présente les meilleures productions en ce moment.L’orchestre a atteint un niveau exceptionnel (merci Petrenko).Que dire de cette production qui n’ait pas été dit par Guy Cherki.Que dire surtout de Kunde?Quand on se souvient qu’il a commencé sa carrière comme belcantiste,avec tous les suraigus des opéras de Bellini qu’il était un des rares à pouvoir émettre avec une voix vraiment solide.Voilà l’exemple même d’un chanteur qui a su mener sa carrière pour pouvoir la prolonger.Bravo Kunde !

  2. J'étais présent à la même soirée.
    Après Énée il y a quelques mois dans la même salle Kunde a donné une interprétation unique de Otello.
    Rendant même artificielle celle de Kauffmann.
    On se prend a rêver lui et Hartejos ensemble…
    La mise en scène de Niermeyer donne des clefs précises pour chaque personnage. Rendant à mon avis plus facile des interprètes différents. Keenlyside l'a parfaitement compris, arrivé le matin même de Londres il s'est laissé glisser dans le personnage et a intégré immédiatement une mise en scène qui rend les échanges entre les protagonistes évidents et précis .
    La scène du mouchoir, très complexe, était incroyable de précision. Keenlyside est aussi un très grand acteur avec 30 ans de carrière.

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