Alors que la vie de l’Opéra de Paris reprend son cours, malmenée par les jauges, distanciation, pass sanitaire et autres contraintes liées à l’épidémie, l’AROP (Association pour le Rayonnement de l’Opéra de Paris) organisait le 16 juin un gala lyrique au programme sans grande surprise mais avec un quatuor de solistes de premier ordre : en réunissant Maria Agresta, Michael Fabiano, Ludovic Tézier et Luca Pisaroni, l’Opéra de Paris s’assurait des prestations de haut niveau, secondées par un orchestre tout à fait dans son élément avec ces œuvres de répertoire.
Une soirée sans prise de risque donc, mais où chacun peut donner le meilleur de ses qualités vocales et dramatiques, à commencer par la soprano Maria Agresta. On imagine combien il doit être difficile de se plonger dans « Sola, perduta, abbandonata » lorsque cet air est ôté de son contexte dramatique ; mais la soprano semble immédiatement happée par le personnage de Manon Lescaut et trouve les ressources suffisantes pour lui donner de plus en plus d’ampleur et de relief. Elle possède également dans la voix juste ce qu’il faut de métallique pour que les aigus passent facilement l’orchestre sans jamais paraître stridents, ce qui assure à sa Manon d’autant plus de force expressive. Le chef Mark Wigglesworth accompagne d’ailleurs fort bien Maria Agresta dans les grandes pages dramatiques en incitant l’orchestre à être dense, présent, mais jamais écrasant.
La soprano, actuellement à l’affiche de Tosca à l’Opéra Bastille, laisse ensuite place à Michael Fabiano – « son » Cavaradossi – dans un extrait d’Il Corsaro. Le ténor ne manque certainement pas de vaillance ni de projection, qui font indéniablement leur effet dans la cabalette « Si de’ corsari i fulmine » – et quels forte ! Mais cette force convainc bien moins dans l’air, où l’on aurait aimé plus de lyrisme, de délicatesse dans les phrasés, d’attention aux détails (notamment du texte). Si l’on se permet cette remarque c’est que Michael Fabiano, dans d’autres circonstances, possède ces qualités : il suffit d’entendre le finale du premier acte de La Bohème quelques minutes plus tard pour s’en convaincre. `
Le ténor y montre tant de nuances, un tel naturel dans le chant et dans le jeu qu’on regrette qu’il ne les ait pas déployés dès le début du concert. Le timbre est rayonnant dans « Che gelida manina », et la complicité avec Maria Agresta est évidente : nul besoin d’escaliers, de bougie ni de clé perdue pour qu’on croie à l’histoire que les deux interprètes nous racontent, d’autant plus lorsqu’ils sont accompagnés par un orchestre qui connaît si bien cette musique qu’il la charge sans cesse de nouvelles couleurs. On aurait pu croire la voix de la soprano un peu lourde pour Mimi, mais Maria Agresta lui donne la douceur et la souplesse nécessaires. On souscrit donc tout à fait à cette longue scène, qui permet également d’éviter la pure et simple succession d’airs individuels.
Presque rien à redire donc au sujet de ces deux interprètes, mais la leçon de chant et de jeu nous vient incontestablement de Ludovic Tézier et de Luca Pisaroni. Le premier offre un « Urna fatale » d’une densité et d’une profondeur remarquables : le baryton est habité par son rôle, et c’est véritablement une scène d’opéra qui se déploie sous nos yeux. En plus de la beauté du timbre, le legato et l’homogénéité de la voix sont comme toujours exemplaires, y compris dans le haut-medium que Verdi sollicite tellement chez ses barytons. Dans un genre totalement différent, « O du mein holder Abendstern » permet à Ludovic Tézier d’exprimer quelque chose de plus recueilli, de plus intérieur et on apprécie l’impact qu’il s’emploie à donner à ses consonnes afin que les mots se détachent bien malgré l’ampleur de la voix. La sensibilité de l’interprète semble d’ailleurs inspirer l’orchestre, et notamment les violoncelles qui dans les dernières mesures de l’air, reprennent à leur compte l’intensité et la ferveur du chanteur.
Dernier soliste de la soirée, et pas des moindres, Luca Pisaroni est ici cantonné aux personnages truculents et cyniques pour lesquels on le connaît bien (sur scène ou en concert) : Leporello, Méphistophélès et Don Pasquale. C’est peut-être dommage de ne pas lui avoir offert des rôles plus variés, quand on pense à l’étendue de sa palette expressive ; mais ces trois interventions confirment des talents d’acteur que peu de chanteurs possèdent à ce point. Dans son « Madamina », Luca Pisaroni chante comme il parlerait, se permettant des effets expressifs et des contrastes qui ne mettent jamais à mal la ligne vocale ni la voix, toujours aussi belle. C’est dommage que l’orchestre ne suive pas exactement les intentions du chanteur car chacune de ses phrases est pensée, travaillée pour que le texte et l’écriture musicale déploient tout leur potentiel théâtral. « Devant la maison de celui qui t’adore » confirme quant à lui une diction impeccable et un jeu comique qui ne bascule pas dans la farce ou le ridicule : la gestuelle y est parfaitement maîtrisée – notamment lorsque Luca Pisaroni joue avec Ludovic Tézier, resté sur scène –, efficace et sans outrance. Avoir les deux chanteurs réunis pour le duo Don Pasquale/Malatesta relève ainsi du grand luxe, que ce soit pour la beauté des timbres ou le mordant scénique, d’autant plus que l’orchestre emporte les interprètes avec lui par la vivacité et la précision de son jeu.
Car Mark Wigglesworth et l’Orchestre de l’Opéra de Paris savent accompagner les chanteurs, cela ne fait aucun doute. Il y a également chez eux une plasticité qui leur permet de passer immédiatement d’un répertoire à l’autre et de s’y adapter. Mais malgré toutes les qualités des musiciens – en termes de son, de dessin mélodique, de couleurs –, le chef propose une direction qui manque de relief et de contours dans l’ouverture de Guillaume Tell et la bacchanale de Tannhäuser. Toutes les voix sont assez égales, on a peu de texture et peu de tension dramatique : c’est dommage que le chef n’ait pas su tirer parti d’un orchestre qui a tant de moyens ; car ce fut finalement la seule ombre au tableau d’un gala au plateau vocal superlatif, qui venait reconfirmer – puisque cela ne va semble-t-il pas de soi –, à quel point la musique est un art essentiel.