• Direction musicale : Daniel Barenboim
  • Mise en scène : Patrice Chéreau
  • Collaboration scénique, reconstitution de la mise en scène :

    Vincent Huguet , Peter McClintock

  • Décors : Richard Peruzzi
  • Costumes : Caroline de Vivaise
  • Lumières : Dominique Bruguière
  • Mise au point lumières : Gilles Bottacchi
  • Chœur : Martin Wright

  • KLYTÄMNESTRA

    Waltraud Meier

  • ELEKTRA

    Evelyn Herlitzius

  • CHRYSOTHEMIS

    Adrianne Pieczonka

  • AEGISTH

    Stephan Rügamer

  • OREST

    Michael Volle

  • DER PFLEGER DES OREST

    Franz Matura

  • DIE VERTRAUTE/DIE AUFSEHERIN

    Cheryl Studer

  • DIE SCHLEPPENTRÄGERIN

    Marina Prudenskaya

  • EIN JUNGER DIENER

    Florian Hoffmann

  • EIN ALTER DIENER

    Donald McIntyre

  • 1. MAGD

    Bonita Hyman

  • 2. MAGD

    Marina Prudenskaya

  • 3. MAGD

    Katharina Kammeroher

  • 4. MAGD

    Anna Samuil

  • 5. MAGD

    Roberta Alexander

Staatsoper im Schiller Theater Berlin, 23 octobre 2016

La référence d'aujourd'hui pour l'Elektra de Strauss, testament artistique de l'art de Patrice Chéreau avec les artistes qui travaillèrent avec lui, depuis 1976…et ceux qui le rejoignirent. Représentation mémorielle, certes, mais dont l'impact théâtral reste intact.

Liens utiles sur le Blog du Wanderer

Elektra, mise en scène de Patrice Chéreau

Elektra Chéreau New York 
Elektra Chéreau Scala
Elektra Chéreau Aix

Autres représentations d'Elektra
Elektra (Hambourg 2015)
Elektra (Paris 2013)
Elektra en CD (Nilsson, Paris, 1975)

 

 

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Franz Matura, Evelyn Herlitzius, Stephan Rügamer, Waltraud Meier

Après plusieurs visions de cette production les représentations berlinoises présentent à la fois une remarquable continuité puisque le trio fondamental de la distribution du festival d’Aix 2013 s’y retrouve (Evelyn Herlitzius, Waltraud Meier, Adrianne Pieczonka) et en même temps une variation de poids puisque c’est Daniel Barenboim qui est aux commandes. Les trois femmes ont répété avec Chéreau, et cela donne naturellement une authenticité forte à ce travail, mais on retrouve aussi, de la distribution originelle,  Franz Mazura, 92 ans, dans le rôle du compagnon d’Oreste, Donald Mc Intyre, 82, dans le rôle du vieux serviteur, mais aussi Bettina Hyman, Roberta Alexander et Florian Hoffmann (tous excellents). Nouvelle venue inattendue, Cheryl Studer en surveillante et confidente. Comme pour Die Meistersinger von Nürnberg, Daniel Barenboim en fait un moment mémoriel fort, fait du souvenir de Chéreau, dont Jürgen Flimm a évoqué la figure lors d’une allocution liminaire très émouvante, d’autant que les premières répétitions de 2013 eurent lieu à la Staatsoper de Berlin, mais Barenboim a invité aussi une autre grande figure passée du chant : Cheryl Studer qui fut la Chrysothemis d’Abbado à Vienne, dans la mise en scène d’Harry Kupfer, grande straussienne devant l’Eternel. Enfin le grand Michael Volle entre dans la ronde des Orest, qui est le rôle qui a le plus changé (Mikhail Petrenko à Aix, Eric Owen à New York, René Pape à la Scala, Tommi Hakkala à Helsinki) Ainsi donc, la distribution qui même dans les rôles de complément comporte les chanteuses confirmées de la troupe (Marina Prudenskaia, Anna Samuil) montre que l’entreprise est vécue comme un hommage de toute la maison à Patrice Chéreau, lié à Barenboim depuis longtemps.
Je ne voudrais pas revenir sur une mise en scène décrite par le menu ailleurs (voir les liens ci-dessus), mais tout de même revoir ce travail montre qu’on peut faire vivre au théâtre un spectacle au-delà de son auteur, même si Chéreau lui-même résistait à cette idée, et que la mise en scène peut-être une « œuvre » pas si éphémère. On le vérifiera ce printemps avec des travaux plus anciens à Lyon à l’occasion du festival « Mémoires ». Ce qui frappe dans ce théâtre, c’est qu’il est aussi pour Chéreau quelque chose de mémoriel, qui parcourt son travail avec des compagnons de route depuis 1976. C’est aussi un témoignage de ce qu’il considère le travail théâtral, avec sa précision et son exactitude, avec le sens de chaque geste, de chaque mouvement. Le début avec ce bruit obsédant des balais, dans le silence pesant de cette cour à la pâle lumière brumeuse due à la chaleur, le bruit de la porte métallique qui est clôture, pour isoler le lieu du drame, l’espace tragique au sens aristotélicien : le rideau se lève sur le dernier moment avant l’explosion, il est paroxystique avant le paroxysme. D’autres moments frappent encore par leur justesse et leur mise en espace millimétré : l’entrée de Clytemnestre,  brutale, oblique, et presque forcée, comme si on la poussait des coulisses, les serviteurs tous agenouillés et seule Elektra debout, soutenant le regard maternel ; on avait beaucoup glosé à la création sur cette Clytemnestre en doute, maternelle malgré tout, et sur une Elektra désireuse de cette chaleur-là, c’est à dire de la douceur des monstres, sans doute la trouvaille la plus forte de Chéreau, qui cherche toujours la vibrante humanité des gestes derrière les images de la tradition : on se souvient du final de l’acte II de Walküre à Bayreuth, qui faisait et hurler de douleur et pleurer le public, au moins en 1976 et 1977.
Passionnante aussi l’idée de faire du vieux compagnon d’Oreste, ici l’extraordinaire Franz Mazura, si expressif, si froid, si distant, et si obstinément présent, dans l’ombre comme dans la lumière, le protagoniste du « couple », celui qui longuement a préparé Oreste à son geste, conduisant Oreste à Clytemnestre comme Mime conduit Siegfried à Fafner, qui se réserve le meurtre d’Egisthe, en un geste brutal, fugace, définitif. Une personnalité incroyable, presque magique. Tels sont les immenses artistes.
De même la reconnaissance d’Oreste précédée par les saluts des serviteurs, comme une sorte de rituel de retrouvailles, que seule Elektra, toute à son obsession, ne constate qu’au moment de la vérité révélée.

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Florian Hoffmann, Donald Mc Intyre, Franz Azura (au fond) Evelyn Herlitzius

Ce qui frappe, c’est que cette mise en scène apparemment classique ne se fouille sans cesse que derrière les yeux, avec un travail sur les personnages qui laisse rêveur, dans le détail qui justifie chaque mouvement et chaque geste, comme la relation toujours tendue entre les deux sœurs, qui explose quand elles croient à la mort d’Oreste et que Chrysothémis semble paralysée par l’horreur, en une lutte physique à la limite du supportable. Enfin, la mise en scène de la mort de Clytemnestre, montrée, alors que dans toutes les mises en scènes elle est cachée et ne se signale que par le cri rauque de la reine. Montrée théâtralement, voie nécessaire pour asseoir le geste définitif, pour que sur cet espace du tragique, le cadavre central participe à la joie hystérique finale. De même la mort d’Egisthe, aux pieds de l’estrade, qui n’a droit qu’à une mort de second couteau, tué non par Oreste, mais pas une sorte d’exécutant-protagoniste qui a tout mis en scène. Tout cela est simplement prodigieux.
C’est un théâtre de texte, un théâtre d’analyse dont on perd peu à peu la trace : pas de catharsis par le spectaculaire ici, mais par simple le texte et sa diction, qui fut toujours pour Chéreau l’alpha et l’omega du travail. Chéreau, ou la fidélité à une méthode.

Alors dans la fosse, Barenboim épouse ce travail, laissant le texte se déployer, et ne couvrant jamais le plateau, bien que l’œuvre se prête à tous les excès de volume. Sur un tempo relativement retenu, il laisse le texte se sculpter et le plateau respirer : et c’est tout à fait extraordinaire de clarté : chaque pupitre s’entend, – les bois sont stupéfiants – et la musique devient l’expression phénoménale d’une Gesamtkunstwerk où la parole se reprend tour à tour, de la mise en scène au plateau et à l’orchestre, sans jamais avoir une situation de rupture. Daniel Barenboim réussit à nous surprendre : on ne pensait pas que son orchestre aurait cette évidence, cette limpidité, et en même temps cette tension. Ce qui frappe c’est qu’il rentre dans le drame sans jamais chercher à être démonstratif, sans jamais à faire de l’orchestre un protagoniste : le début est à ce titre éblouissant. Il réussit même à donner à cette musique une tendresse qu’elle ne dispense pas forcément notamment dans la scène de Clytemnestre où il suit la mise en scène avec attention et où il donne à la musique un sens et des espaces inconnus, et la scène de la reconnaissance d’Oreste est musicalement l’une des plus réussies qu’il m’ait été donné d’entendre depuis Böhm. C’est à l’orchestre que la stupéfaction est la plus grande, un orchestre expressif, impliqué, qui parle, qui nous parle comme un personnage, un orchestre – allez osons – à la Abbado.

À cette dynamique orchestrale répond un plateau en tout point exceptionnel.
Waltraud Meier est évidemment fabuleuse, mais encore plus engagée avec Barenboim avec qui il y a une alchimie qui la porte toujours au dépassement permanent : alors évidemment il y a la diction et l’expression, la précision du geste, assez minimaliste dans sa scène, avec un texte est une source d’évidence, et accompagné par un orchestre éblouissant. Et alors les aigus sortent, bien appuyés, sonores, à la fois fulgurants et effrayants, et les graves, tendres, tendus, intériorisés, dans un monologue qui frappe d’autant plus qu’il n’y rien de surfait, de surjoué, mais au contraire de parfaitement naturel, naturel dans cette inhumaine humanité.
Exceptionnelle la Chrysothémis d’Adrianne Pieczonka, qui s’est affirmée, qui impose une Chrysothemis dramatique, à la voix assurée, engagée, magnifique et en même temps énergique. Elle demeurait, je me souviens, à Aix celle qui me semblait en retrait : elle est totalement convaincante, merveilleuse de justesse et d’intelligence du texte et du jeu. Irremplaçable aujourd’hui où il n’est pas facile de trouver des Chrysothemis qui tiennent la route.
Evelyn Herlitzius est égale à elle-même, fabuleuse d’engagement, de présence, d’expression, qui fait de chaque geste un moment venu du tréfonds du corps et de l’âme. La performance physique est toujours époustouflante, autant que la performance vocale même si certains (sur)aigus sont un tantinet métalliques. Mais à ce niveau-là il serait malvenu de faire le difficile : il n’y a simplement pas de distribution d’Elektra aujourd’hui qui atteigne ce degré d’intensité et d’engagement : c’est le résultat de l’alliance de la mise en scène, de la fosse et du plateau, qui produit ce résultat totalement improbable où tous sont engagés dans une entreprise qui est aussi entreprise d’émotion. Il faut dire aussi que le rapport scène/salle au Schiller Theater favorise également l’engagement total du public et son immersion.
Michael Volle entrait dans la distribution et emporte la mise : un Orest intérieur, qui distille le texte avec une clarté stupéfiante, une noblesse dans l’expression à peu près unique avec un timbre de velours qui est image de douceur. Un Orest dont on entend qu’il n’est pas aussi décidé qu’on pourrait croire, un Orest humain en quelque sorte qui fait comprendre la fuite finale. La performance de Michael Volle est tout simplement unique, j’ai rarement, jamais peut-être, entendu un tel Orest. Et l''Aegisth de Stephan Rügamer, de la troupe de la Staatsoper, confirme l'excellence de ce ténor de caractère, qui est le plus accompli de ceux vus dans cette production.

Pour les trois paroles qu’il prononce, je voudrais signaler la joie d’entendre encore Donald MacIntyre, qui a peut-être perdu la puissance mais qui à 82 ans garde ce timbre légèrement qui me plaisait tant dans son Wotan, cette minute d’émotion intense, je l’ai partagée en entendant Cheryl Studer, visiblement émue, être ce double personnage important (un peu le pendant de Mazura) presque toujours présent, de la surveillante et la confidente, c’est à dire une de ces figures qui ne sont rien dans le drame et qui dans cette mise en scène font pleinement sens, un peu comme la 5ème servante de Roberta Alexander. Chéreau fait souvent trouver la vérité d’un personnage, d’une scène ou d’un moment en faisant agir d’autres personnages aux marges (reconnaissance d'preste), en donnant de l’importance à ce qui semble ne pas en avoir, pour nous faire comprendre la vérité des choses.
Peut-être la version définitive de cette production. Chéreau peut être heureux, dans son Walhalla des metteurs en scène.

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Evelyn Herlitzius , Michael Volle
Guy Cherqui
Agrégé de Lettres, inspecteur pédagogique régional honoraire, Guy Cherqui « Le Wanderer » se promène depuis une cinquantaine d’années dans les théâtres et les festivals européens, Bayreuth depuis 1977, Salzbourg depuis 1979. Bouleversé par la production du Ring de Chéreau et Boulez à Bayreuth, vue sept fois, il défend depuis avec ardeur les mises en scènes dramaturgiques qui donnent au spectacle lyrique une plus-value. Fondateur avec David Verdier, Romain Jordan et Ronald Asmar du site Wanderersite.com, Il travaille aussi pour les revues Platea Magazine à Madrid, Opernwelt à Berlin. Il est l’auteur avec David Verdier de l’ouvrage Castorf-Ring-Bayreuth 2013–2017 paru aux éditions La Pommerie qui est la seule analyse parue à ce jour de cette production.

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