Walter Braunfels (1882–1954)
Die Vögel (Les Oiseaux)(1920)
Opéra en deux actes
Livret du compositeur,  librement adapté  de la comédie  Les Oiseaux ( Ὄρνιθες) d’Aristophane
Créé au Nationaltheater de Munich le 30 novembre 1920.

Création française. Nouvelle production de l’Opéra National du Rhin

Direction musicale : Sora Elisabeth Lee
Mise en scène : Ted Huffman

Décors : Andrew Lieberman
Costumes : Doey Lüthi
Lumières : Bernd Purkrabek
Chorégraphie : Pim Veulings

Marie-Ève Munger : Le Rossignol
Tuomas Katajala : Bonespoir
Cody Quattlebaum : Fidèlami
Josef Wagner : Prométhée
Christoph Pohl : La Huppe
Julie Goussot : Le Roitelet
Antoin Herrera-López Kessel : L’Aigle
Young-Min Suk : Zeus
Daniel Dropulja : Le Corbeau
Namdeuk Lee : Le Flamant rose

Chœur de l’Opéra National du Rhin
Chef de chœur : Alessandro Zuppardo
Orchestre philharmonique de Strasbourg

Strasbourg, Opéra National du Rhin, Mercredi 19 janvier à 20h

La création française des Oiseaux de Walter Braunfels constitue un événement à plus d'un titre. L'Opéra National du Rhin et son directeur Alain Perroux ont fait le pari gagnant de présenter ce chef d’œuvre injustement oublié,  tour à tour victime de la politique et du jugement du public. La mise en scène de Ted Huffman situe l'action dans un univers où la bureaucratie s'exerce telle une arme carcérale. Bonespoir et Fidèlami proposent à ces "oiseaux" gratte-papiers de quitter leur poste de travail et bâtir une citadelle pour s'opposer au pouvoir des dieux – à commencer par Zeus, le premier d'entre eux. Au-delà de l'échec de l'entreprise, on perçoit combien Braunfels a su adapter Aristophane pour en tirer une fable sociale d'une modernité éternelle. Un plateau de jeunes voix donne à l’œuvre une dimension remarquable, à commencer par le Rossignol aérien de Marie-Ève Munger, le duo Tuomas Katajala (Bonespoir) et Cody Quattlebaum (Fidèlami). Remplaçant à la dernière minute Aziz Shokhakimov pour cause de covid, la jeune cheffe coréenne Sora Elisabeth Lee  fait bien plus que sauver les meubles. Sous sa direction, l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg brille de mille feux et inscrit la partition parmi les ultimes monuments postromantiques.

 

 

Cody Quattlebaum (Fidèlami), Christoph Pohl (La Huppe)

Pétrie d'aspirations et de paradoxes, la trajectoire de l'homme et du compositeur Walter Braunfels connut de nombreux déboires à commencer par son engagement patriote durant le premier conflit mondial, refusant l'appel de Romain Rolland à rester "au-dessus de la mêlée". Blessé au front et converti au catholicisme dès son retour, il refusa l'offre faite par des responsables nazis de composer un hymne nazi. Désigné comme "demi juif" car issu d'un père converti au protestantisme, ses trois fils seront envoyés au front et son œuvre désignée comme "dégénérée". C'est dans ces circonstances que Les Oiseaux disparurent des scènes, après avoir connu un immense succès. Braunfels avait débuté la composition de son opéra en 1917, en plein conflit mondial. Créée à l'Opéra de Munich en 1920 par Bruno Walter, l'œuvre fut servie par les plus grands interprètes du moment (dont Karl Erb et Maria Ivogün). La réhabilitation de Braunfels dans l'immédiate après-guerre ne permit pas aux Oiseaux de reprendre leur envol, victimes cette fois-ci d'un air du temps s'accommodant mal avec le lyrisme postromantique de la partition. Malgré quelques épisodiques tentatives dans les années 1970, il fallut attendre le tournant des années 2000 avec le producteur Michael Haas et sa fameuse collection d'enregistrements DECCA dédiés aux musiques "dégénérées" (Entartete Musik) pour retrouver cette partition – admirablement servie par la direction de Lothar Zagrosek, à la tête du Deutsche-Symphonie-Orchester Berlin et un panel de voix prestigieuses.

Un des paradoxes, et non des moindres, concerne l'esthétique musicale de ces Oiseaux – opéra au postromantisme éminemment germanique, en forme d'amalgame entre le Strauss de Die Frau ohne Schatten et les très explicites citations wagnériennes (Le tristanien duo d'amour Bonespoir/Rossignol, Fidèlami imitant Klingsor et son Auf denn ! Ans Werk ! ou bien Zeus faisant irruption sur scène avec le thème du Fliegende Holländer). Bref, rien de commun avec cette modernité qui fleurissait alors dans l'Allemagne de la République de Weimar, depuis l'expressionnisme radical d'un Hindemith, le déhanchement d'un Kurt Weill ou le sérialisme d'un Schoenberg. Le conservateur Hans Pfitzner fera l'éloge des Oiseaux en disant qu'elle est "une œuvre profondément germanique qui enrichit l’art allemand". Ce patriotisme en trompe l'œil se combine parfaitement à la dimension sociale des Oiseaux d'Aristophane, comédie écrite pour railler la quête insensée du pouvoir à l'occasion de l'expédition d'Athènes contre Syracuse.

Connu pour son approche à la fois solide et efficace, le travail du metteur en scène Ted Huffman s'écarte ici du sous-titre de "fantaisie lyrique". On retrouve la relative sobriété d'éléments scénographiques déjà rencontrés dans 4.48 Psychosis de Philip Venables (Opéra du Rhin) ou le Premier meurtre d’Arthur Lavandier (Opéra de Lille). Le message sociopolitique du livret est souligné très lisiblement, dessinant les contours d'une fable où se confrontent dans un même espace l'univers des hommes, des oiseaux et des dieux. L'allégorie met en scène le matérialiste Fidèlami et le doux rêveur Bonespoir, quittant le monde des humains pour aller à la rencontre du monde des oiseaux. Comprenant que les oiseaux se contentent d'obéir aux dieux, les deux hommes leur proposent un marché de dupe : construire une citadelle dans les cieux pour interférer entre les hommes et les dieux et devenir les véritables maîtres du monde. Comprenant que les deux hommes voudraient eux-mêmes diriger ce royaume aérien, Zeus met un terme à leur projet et détruit la citadelle tandis que les oiseaux lui prêtent allégeance.

Un détail retient ici l'attention à travers le personnage de la Huppe, porte-parole des oiseaux dont le livret précise qu'il était auparavant un homme venu à leur rencontre, exactement comme Fidèlami et Bonespoir. Ce détail en dit long sur ce peuple de volatiles qui se laissent diriger par un ex-homme, bien incapables toutefois de fédérer leurs forces en une entreprise commune. Serviles et naïfs, ils n'écoutent pas les mises en garde de l'Aigle qui les met en garde et préfère planer à bonne distance des hommes. D'où l'idée de Ted Huffman de laisser les plumes au placard et montrer ces oiseaux en employés subalternes dans un espace où s'alignent les bureaux, personnages gris derrière leurs écrans gris, avec la Huppe en chef de service. L'idée est relativement simple mais permet intelligemment de traiter le sujet de l'obéissance et de l'ordre qu'Aristophane plaçait au cœur de sa pièce. Comparée à la mise en scène de Frank Castorf à Munich, l'idée de l'appel à la révolte sociale peine ici à gagner en épaisseur et en complexité. Huffmann montre un chœur de gentils et anonymes employés que Fidèlami et Bonespoir excitent à se révolter. Ces deux humains forment ici un seul et même groupe social avec les oiseaux, comme pour mieux accentuer le fait que la révolte émerge en internet, parmi les rangs des travailleurs. Derrière cet appel à la révolte, se dissimule pourtant la volonté des hommes de récupérer dans le monde des oiseaux un pouvoir qu'ils auraient perdu auprès de leurs congénères – détail que Castorf avait parfaitement intégré en faisant du chœur un ensemble hétéroclite, métaphore filée de demi mondaines, cocottes déchues et oiseaux de mauvais augure.

Marie-Ève Munger (Le Rossignol)

Les Oiseaux racontent l'histoire des révoltes sociales et les dangers des agitateurs et des meneurs de foules. Arrivisme, quête du pouvoir, tromperie, duperie des masses… on mesure ici tout ce qui faisait l'arrière-fond idéologique de l'Allemagne au moment de basculer dans le nazisme. D'un autre côté, on peut également voir dans le dilemme entre Fidèlami et Bonespoir, une forme de conclusion entre espoir et pessimisme qui touche chez Braunfels à des éléments biographiques dont nous avons souligné plus haut les antagonismes. Les personnages évoluent dans cet univers oppressif et morose, plombé par l'ennui et la routine de ces fonctions administratives où chacun répète les mêmes gestes. Huffman ne se départ pas d'une approche qui ne cherche pas à multiplier les angles mais a le mérite de faire exister l'œuvre avec une idée solide.

Pointant certains détails, comme par exemple le Rossignol découpant des guirlandes dans une feuille de papier pour tromper l'ennui, il aborde des thèmes qu'il développe plus tard avec la construction de la citadelle des oiseaux dans le II, fait d'un amoncellement enchevêtré de rubans de papier et de bureaux renversés. Ce faisant, il contourne certains obstacles dramaturgiques, principalement dans la seconde partie avec ce duo très statique entre Bonespoir et le Rossignol, suivi du long monologue de Prométhée victime du courroux des Dieux et avertissant les oiseaux du danger qu'ils encourent. Ted Huffman joue la carte de la boucle rétrospective, présentant comment dans la première partie, la révolte se fomente et comment le soulèvement échoue et tout revient au point de départ, avec l'ordonnancement des bureaux et ce personnage de Prométhée, humilié sous les traits d'un anonyme homme de service auquel personne ne prête attention et qui passe entre les rangées pour ramasser les papiers et les ordures. Seule vraie surprise : le travail du chorégraphe Pim Veulings qui réussit par l'énergie et la personnalité polymorphe de danseurs comme Toon Lobach, Vladimir Hugot ou Caroline Roques à imposer un rythme et des images surréelles qui dynamisent et dynamitent de l'intérieur le spectacle. Castorf et son décorateur Aleksandar Denić avaient opté pour l'image (géniale) des Oiseaux d'Hitchcock pour signifier le danger de ces êtres inoffensifs qui se rassemblent et constituent une menace. Ted Huffman utilise ces danseurs disséminés parmi le chœur pour impulser cette idée de groupe menaçant (auquel le masque FFP2 ajoute involontairement une touche décalée et graphique). La rupture finale entre Bonespoir et Fidèlami se fera sur le mode de la séparation des deux ex-associés, l'un claquant la porte de l'entreprise pour aller porter ailleurs la lutte sociale, l'autre, rentrant dans le rang et reprenant les tâches auxquelles il était assigné.

La forêt vocale bruisse de voix particulièrement bien choisies, à commencer par les seconds rôles qui constituent l'arrière-fond qui émerge du chœur des oiseaux avec Antoin Herrera-Lopez Kessel en Aigle sonore et déployé, ou bien Young-Min Suk (Zeus) dont la brièveté de l'intervention laisse entendre de précieuses qualités. Le Prométhée de Josef Wagner est absolument remarquable, avec une ligne riche et bien projetée. Christoph Pohl (la Huppe) est plus neutre dans le phrasé et peine dans le registre aigu. Cody Quattlebaum et Tuomas Katajala (respectivement Fidèlami et Bonespoir) se complètent dans leurs qualités et leurs défauts – le premier avec un abattage parfois très premier degré, à l'imitation du personnage arriviste et manipulateur, et le second plus à l'aise dans la façon de déployer une surface vocale énergique parfois excessivement vibrée, comme en témoignait déjà son Loge à Helsinki. Le Rossignol de Marie-Eve Munger emporte la palme de la soirée, avec une aisance dans les changements de registres et une ligne magnifique de couleurs et d'ornements. Testé positif le jour même de la première, avec plusieurs solistes parmi les vents, le directeur musical Aziz Shokhakimov a dû céder sa place à son assistante Sora Elisabeth Lee qui devait à l'origine assurer une seule date lors des reprises à Mulhouse. Malgré des cuivres à la présence rendue précautionneuse par les circonstances, la représentation fait fort belle impression. Le geste puissant et précis de la cheffe coréenne donne à l'entreprise une carrure et une énergie auxquelles l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg répond avec un engagement de haut niveau.

à noter : L’opéra sera capté par ARTE et France Musique et diffusé à partir du 10 février 2022 à 19h sur ARTE Concert et le 19 février à 20h sur France Musique. Il sera disponible à la réécoute pendant 1 an.

 

David Verdier
David Verdier Diplômé en musicologie et lettres modernes à l'université de Provence, il vit et enseigne à Paris. Collabore à plusieurs revues dont les Cahiers Critiques de Poésie et la revue Europe où il étudie le lien entre littérature et musique contemporaine. Rédacteur auprès de Scènes magazine Genève et Dissonance (Bâle), il fait partie des co-fondateurs du site wanderersite.com, consacré à l'actualité musicale et lyrique, ainsi qu'au théâtre et les arts de la scène.
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2 Commentaires

  1. Bizarre, et sans nullement occulter les qualités de cette création française amplement justifiée, personne ne fait référence au spectacle monté par Jean-Marie Blanchard en janvier 2004 au Grand Théâtre de Genève mis en scène somptueusement par Yannis Kokkos (+ décors et costumes), dirigé par Ulf Schirmer et avec Marlis Petersen en Rossignol… Espace 2 la capté en audio à l’époque, mais hélas, pas filmé.

    • Vous avez tout à fait raison, mais Genève, cité amie et francophone, n'est pas en France, et Strasbourg est le premier théâtre français à monter cet opéra. Par ailleurs, je possède en captation de travail de ce beau spectacle. plus généralement, la période Blanchard de Genève reste une référence qui n'est pas encore oubliée…

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