François-Adrien Boieldieu (1775–1834)
La Dame blanche (1825)
Opéra-Comique en trois actes
Livret d’Eugène Scribe
Création le 10 décembre 1825 à l’Opéra-Comique
Capté à l’Opéra de Rennes le 11 décembre 2020.

George Brown : Sahy Ratia
Anna : Caroline Jestaedt
Jenny : Sandrine Buendia
Dickson : Fabien Hyon
Gaveston : Yannis François
Marguerite : Majdouline Zerari
Mac-Irton : Ronan Airault

Mise en scène : Louise Vignaud
Scénographie : Irène Vignaud
Costumes : Cindy Lombardi
Lumières : Luc Michel
Dramaturgie : Pauline Noblecourt

Chœur Le Cortège d’Orphée
Orchestre Les Siècles
Direction musicale : Nicolas Simon

Capté à l’Opéra de Rennes le 11 décembre 2020.

La Dame blanche de Boieldieu aurait dû être le spectacle des fêtes à l’Opéra de Rennes, dans le cadre d’une tournée passant notamment par Compiègne, Tourcoing et Quimper. La production devra attendre novembre 2021 pour être présentée sur scène, mais on pourra au moins en savourer la captation diffusée en streaming le 11 décembre, avec un superbe Sahy Ratia dans le rôle de  George Brown et dans une mise en scène en forme de conte animalier, imaginée par Louise Vignaud.

 

George Brown (Sahy Ratia), Anna/La Dame blanche (Caroline Jestaedt)

Lien vers le replay : www.facebook.com/france3bretagne/videos/818676412035615/?v=818676412035615

Longtemps dédaigné par les scènes francophones, La Dame blanche fait cette année son grand retour : en février, peu avant le confinement, l’Opéra Comique remettait à l’affiche l’œuvre de Boieldieu, jadis pilier de son répertoire, mais qu’on n’y avait plus revu depuis 1999 (le spectacle sera repris à Nice en janvier), et en ce mois de décembre, l’Opéra de Rennes devait proposer au public une nouvelle production, qui a heureusement bénéficié d’une captation, en attendant sa reprogrammation la saison prochaine. Deux visions de La Dame blanche en moins d’un an, voilà un luxe que les plus ardents défenseurs de la musique française n’auraient osé imaginer dans leurs rêves les plus fous, mais qui se concrétise grâce à la co[opéra]tive.

De quoi s’agit-il ? D’un collectif de production créé par quatre scènes pluridisciplinaires fondé en 2014, avec Loïc Boissier comme directeur de production. Trois scènes nationales (Quimper, Dunkerque, Besançon) et le Théâtre impérial de Compiègne souhaitaient ainsi apporter l’opéra hors des scènes spécialisées. Mathieu Rietzler, directeur de l’Opéra de Rennes, a bientôt souhaité les rejoindre, et l’Atelier lyrique de Tourcoing s’est également associé à cette initiative. Parmi les productions proposées chaque année, on se rappelle une stupéfiante Petite Messe solennelle de Rossini la saison dernière. Cette fois, le choix s’est porté sur La Dame blanche. Pourquoi Boieldieu ?

Collégial, le choix collégial a été guidé par ce que la co[opéra]tive avait déjà programmé : le répertoire français et le début du XIXe siècle avaient jusqu’ici été peu, voire pas explorés, et il a semblé intéressant de s’attaquer à une œuvre-phare, le deuxième plus grand succès de l’Opéra-Comique après Carmen, avec plus de 1600 représentations depuis la première en 1825. « La co[opéra]tive a choisi La Dame blanche sans savoir que l’Opéra Comique allait également le programmer, déclare Mathieu Rietzler. Nous avons aussi pensé que ce titre avait une dimension populaire et festive, avec toutes les caractéristiques du genre opéra, et se prêtait donc bien à notre entreprise ».

Qui dit tournée dit nécessairement format réduit. Le spectacle doit pouvoir être donné dans des salles aux dimensions et aux équipements variables, et coïncider avec le budget des différents théâtres concernés. La décision d’un orchestre de 19 instrumentistes se justifie d’autant mieux que Les Siècles, avec leurs « instruments Berlioz », permettent de retrouver les sonorités propres à l’époque de Boieldieu. 20 représentations étaient prévues, ce qui représente un engagement non négligeable pour de jeunes artistes, un coup de pouce souvent déterminant pour la suite de leur carrière.

Quant à la mise en scène, c’est Mathieu Rietzler qui a proposé le nom de Louise Vignaud, pour avoir admiré son travail sur Le Misanthrope ou la Phèdre de Sénèque. « Elle assume totalement le fait de raconter une histoire, ce qui n’est pas si courant parmi les jeunes metteurs en scène. Mes collègues ont trouvé intéressant de confier sa première production lyrique à une artiste qui comptera sans doute dans les années à venir ».

Pour Louise Vignaud, le passage par la case opéra semble toujours être allé de soi. « J’ai étudié la musique – le violon – et j’adore l’opéra. Au lycée, déjà, je rêvais de monter Bastien et Bastienne. Je ne connaissais pas La Dame blanche, et mes goûts personnels me portent plutôt vers le baroque (je rêve de monter un Haendel ou un Vivaldi, par exemple). Mais la découverte a été passionnante, et mes réticences ont bientôt été surmontées. J’ai surtout travaillé sur le livret, pour comprendre les enjeux de l’intrigue. Après, lors des répétitions, j’étais beaucoup sur la partition. Concernant le texte parlé, qui me semblait interminable, surchargé d’informations pas toujours essentielles et faire retomber la tension, j’ai demandé à Pauline Noblecourt de le réécrire intégralement, dans un langage d’aujourd’hui, en introduisant un autre rapport avec le public, par le biais de nombreux apartés ».

Majdouline Zerari (Marguerite), Caroline Jestaedt (Anna)

Principale surprise de cette production, l’animalité de la plupart des personnages : les montagnards écossais sont des faunes cornus, les habitants du château d’Avenel sont des insectes (scarabée pour Gaveston, araignée pour Marguerite, coléoptère non identifié pour Anna), et George Brown et la Dame Blanche sont emplumés. Louise Vignaud s’en explique : « Je me suis interrogée sur le succès de cette œuvre qui peut nous paraître datée, notamment dans sa dimension sociale, où des paysans, indignés qu’un des leurs se soit enrichi par le commerce, tiennent à tout prix à restituer le château au seigneur. La référence à Walter Scott renvoyait aussi à une Écosse fantasmée. Pour offrir au public d’aujourd’hui le même genre de conte populaire et de dépaysement, il fallait trouver une forme de distanciation, de transposition. J’ai donc pensé à Walt Disney, à La Fontaine, à Granville. Dans un univers d’animaux, tout devient possible. La présence de créatures mythologiques permet de dépasser le réalisme, le naturalisme ».

Première également pour Nicolas Simon, chef associé de l’orchestre Les Siècles depuis 2014, qui dirige son premier opéra en version scénique. Dès l’ouverture, il opte pour des tempos rapides, peut-être favorisés par le nombre d’instrumentistes, et par la présence de huit choristes  seulement, et insuffle un dynamisme qui ne se dément pas jusqu’au bout de la représentation.

Fabien Hyon (Dickson), Georges Brown (Sahy Ratia, assis)

La distribution, enfin, supposait, sinon un mouton à cinq pattes, du moins un ténor maîtrisant la tessiture et le style. C’est là que le hasard a bien fait les choses : alors que la co[opéra]tive venait de fixer son choix sur La Dame blancheSahy Ratia participait aux répétitions de la Petite Messe solennelle, donnée en décembre 2019. Il avait été doublure de Philippe Talbot à l’Opéra Comique, et il a donc paru évident de lui confier le rôle de George Brown. Excellente idée, tant le jeune ténor malgache confirme ici toutes ses promesses. Remarqué il y a quelques années dans les concerts de la Compagnie de l’Oiseleur, apprécié dans Rossini, il éclate vocalement et scéniquement, avec une assurance nouvelle qui laisse augurer d’une belle carrière.

Hélas, son Anna ne se situe pas tout à fait sur les mêmes sommets. Caroline Jestaedt possède un timbre ravissant, qui conviendrait idéalement à plus d’une héroïne d’opéra-comique français, mais la voix semble à plusieurs manquer d’assise et de puissance ; souhaitons qu’elle gagne en étoffe avec les années. Aux côtés de ces deux têtes d’affiche, Sandrine Buendia et Fabien Hyon apparaissent presque comme des chanteurs archi-confirmés, tant ils ont déjà eu l’occasion de démontrer leur talent dans diverses productions lyriques : en Jenny et Dickson, ils déploient toutes les qualités vocales et théâtrales qu’on leur connaît, et l’on a hâte de les retrouver dans des personnages de premier plan. En Marguerite, Majdouline Zer

ari souffre un peu de la comparaison avec des titulaires au disque (Sylvie Brunet-Grupposo) et à la scène (Aude Extrémo) qui nous ont habitué à des voix somptueuses pour un personnage qui n’en exige peut-être pas tant. Yannis François paraît plus à l’aise dans le grave que dans l’aigu du rôle de Gaveston mais a une vraie présence scénique.

Lien vers le replay : www.facebook.com/france3bretagne/videos/818676412035615/?v=818676412035615

Sandrine Buendia (Jenny), Sahy Ratia (George Brown), Fabien Hyon (Dickson)

 

Laurent Bury
Ancien élève de l’ENS de la rue d’Ulm, auteur d’une thèse consacrée au romancier britannique Anthony Trollope (1815–1882), Laurent Bury est Professeur de langue et littérature anglaise à l’université Lumière – Lyon 2. Depuis un quart de siècle, il a traduit de nombreux ouvrages de l’anglais vers le français (Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, Orgueil et préjugés de Jane Austen, Voyage avec un âne dans les Cévennes de Stevenson, etc.) ; dans le domaine musical, on lui doit la version française du livre de Wayne Koestenbaum, The Queen’s Throat, publié en 2019 par les éditions de la Philharmonie de Paris sous le titre Anatomie de la folle lyrique. De 2011 à 2019, il fut rédacteur en chef adjoint du site forumopera.com, puis rédacteur en chef de novembre 2019 à avril 2020. Il écrit désormais des comptes rendus pour plusieurs sites spécialisés, dont Première Loge.

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