NDR Elbphilharmonie Orchester
NDR Chor
Chor des Bayerischen Rundfunks
Ensemble Praetorius

Kalev Kuljus hautbois
Margret Köll harpe
Thomas Bloch Ondes Martenot
Xie Ya-ou piano
Iveta Apkalna orgue

Hanna Elisabeth Müller soprano
Wiebke Lehmkuhl alto
Philippe Jaroussky contreténor
Pavol Breslik ténor
Sir Bryn Terfel  baryton-basse

Direction musicale : Thomas Hengelbrock

PROGRAMME

Concert d'ouverture : »Zum Raum wird hier die Zeit«

Benjamin Britten
Pan aus : Sechs Metamorphosen nach Ovid op. 49
Henri Dutilleux
Appels, Echos und Prismes aus : Mystère de l'Instant
Emilio de' Cavalieri
Dalle piu alte sfere, aus : La Pellegrina
Bernd Alois Zimmermann
Photoptosis / Prélude für großes Orchester
Jacob Praetorius
Quam pulchra es / Motette für 5 Stimmen und Basso continuo
Rolf Liebermann
Furioso
Giulio Caccini
Amarilli, mia bella, aus : Le nuove musiche
Olivier Messiaen
Finale aus : Turangalîla-Sinfonie für Klavier, Ondes Martenot und Orchester
- Pause -

Richard Wagner
Vorspiel zu »Parsifal«
Wolfgang Rihm
Reminiszenz / Triptychon und Spruch in memoriam Hans Henny Jahnn / Création mondiale / Commission de la NDR
Ludwig van Beethoven
Finale aus : Sinfonie Nr. 9 d‑Moll op. 125

Elbphilharmonie-Hambourg, le 12 Janvier 2016
@Maxim Schulz

Le moment tant attendu est arrivé : la Elbphilharmonie est ouverte et prend dès aujourd'hui place parmi les grands monuments à la musique du XXIème siècle. Un bâtiment étonnant, exceptionnel, avec lequel on se sent immédiatement en phase,  sorte de figure de proue ouverte sur la ville,  l'une des plus belles d'Allemagne et sur la mer, urbi et mari ;  récit d'une inauguration.

© Thies Raetzke

« Ouverte ! » c’est ainsi que le directeur artistique Christoph Lieben-Seutter a commencé son adresse au public, en soulignant qu’il fallait se pincer pour y croire,  et qu’il se prenait à rêver que tout cela n’était que fiction et qu’il faudrait après la fête vider les lieux et déménager. C’est qu’il a fallu une dizaine d’années, des tribulations et techniques et politiques et financières, dont quelques millions d’Euros en plus (on est passé de 70 millions initiaux à 790 millions1 à la livraison… Mais pour quel résultat !
Tout cela pose plusieurs questions auxquels les réponses ne sont pas si faciles : le jeu en vaut-il la chandelle en ces temps de crise violente ? La culture vaut-elle un tel investissement ? On se souvient aussi des débats sur la Philharmonie de Paris qui en a coûté à peu près la moitié, au prix de l’éloignement de l’architecte Jean Nouvel de son propre projet, avec le résultat connu d’avance qu’avec des choix de repli pour raisons budgétaires, et celui tout aussi absurde d’ouvrir sans que la salle n'ait été mise à l’épreuve et sans que le bâtiment ne soit terminé, les ennuis ne commençassent après la fête. Ce fut le cas, et pour des raisons similaires, – et même si Carlos Ott n’est hélas pas Jean Nouvel- pour l’Opéra-Bastille, dont à peu près trente ans après l’inauguration on reparle de salle modulable prévue au projet initial, et qui tombait en grosses miettes sur le trottoir au point qu’on a dû couvrir la façade de filets protecteurs.

"The tube" © Michael Zapf

Si l’on fait appel à un architecte de renom pour un bâtiment, il ne faut pas faire les choses à moitié : on sait que les budgets seront dépassés, on sait qu’il y aura des exigences, mais on sait aussi que le résultat sera probablement exceptionnel. Jean Nouvel lui-même a construit à Lucerne le KKL, qui est un magnifique projet culturel, et l’une des salles de musique de référence dans le monde.
La Elbphilharmonie, « Elphi » pour les (déjà) intimes, fait partie d’un vaste projet de restructuration de friches portuaires qui porte le nom de Hafencity, elle a été conçue par le studio bâlois Herzog & de Meuron (Tate Modern entre autres) et utilise comme soubassement de gigantesques entrepôts de cacao et café dont le contenu eût pu fournir en café pendant trois ans l’Allemagne entière.

En 1929

Il s’agissait de reconquérir des zones précédemment liées au travail des dockers et à l’industrie portuaire pour en faire des quartiers nouveaux, symboliques des noces de la terre et de la mer que constitue la fière Hambourg, la plus ouverte et la plus grande et la plus libre des villes hanséatiques. Des quartiers neufs : un tiers de bureaux, un tiers d’habitations et un tiers de logements sociaux parce que la mairie SPD, dirigée par Olaf Scholz, refuse l’idée que des habitants soient contraints de s’exiler hors de la ville à cause de prix exorbitants de l’immobilier. Le projet, porté par la ville de Hambourg depuis 2005 consistait en la construction d’une salle de musique ouverte à tous, l’une des exigences premières de la ville, qui symbolisât l’union du travail et de la culture – comme l’a souligné le maire dans son beau discours avant le 2èmeconcert inaugural, en un lieu qui soit le carrefour de la ville et du port,  qui serait en quelque sorte, par sa structure même, la proue du navire Hambourg. C’est pourquoi le point de jonction entre les entrepôts et la construction qui les surmonte, la Plaza, sera ouvert à tous en permanence, avec sa vue stupéfiante sur la ville et sur le port, donc sur le monde, Urbi et Orbi (ou plutôt Mari)en quelque sorte, accessible grâce à un escalier mécanique gigantesque de 86m, tel le pied d’une moule.
La construction même joue sur la variation des matériaux, très sobres, un sol de briques sur la Plaza, la matière même des entrepôts, mais du bois clair, pour les sols de la salle et des abords, beaucoup de vitres et de reflets le soir, des éclairages allant du rose au violet, et des murs blancs, qui aux abords de la salle s’enchevêtrent en un ballet d’escaliers et de rambardes .
La salle elle-même rappelle dans un premier temps la Philharmonie de Paris par sa forme, mais le volume, les matériaux, les sièges, la signalétique sont vraiment différents. Pour en comprendre le sens esthétique, qui rejoint les nécessités acoustiques, il faut partir de l’orgue et de ses tuyaux dissimulés par une dentelle ajourée ou apparents comme des stalactites de glace.

© O.Heissner

Car c’est bien d’une gigantesque grotte qu’il s’agit, le revêtement de dalles de gypse irrégulières, prévues pour l’acoustique aussi, donne cet aspect rugueux, mais clair qu’on peut avoir lorsqu’on pénètre une grotte. C’est aussi l’impression que donne en coupe cet énorme trou, isolé des murs extérieurs par un système complexe de vérins métalliques (comme la petite salle voisine de 450 places), qui empêche la musique d’être entendue par l’hôtel et les appartements (une cinquantaine) du bâtiment, et qui empêche d’entendre les bruits du port, une double coque, qui abrite la plus belle grotte musicale du monde.
En outre, un système de coursive (presque) hélicoïdal permet d’aller de bloc en bloc, tout autour de la salle, jusqu’au dernier niveau. Les éclairages variés, clairs, brillants, ou mats, ont été étudiés pour créer des ambiances différentes, avec des lampes au modèle unique fabriquées par une PME autrichienne, dont la plupart sont sous globe. La salle est prête pour illuminer les concerts à l’instar des concerts pop…
Le concert inaugural, dont le programme (au titre prometteur : Zum Raum wird hier die Zeit) a été conçu par Thomas Hengelbrock, directeur musical du NDR Elbphilharmonie Orchester (Hengelbrock collectionne les orchestres inaugurant des Philharmonies puisqu’il est co-directeur musical de l’Orchestre de Paris) pour montrer au public des différentes configurations sonores possibles. En ce sens le programme est démonstratif, très ouvert mais pas vraiment racoleur : Britten (un soliste hautbois, Kalev Kuljus), Dutilleux, De Cavalieri et Caccini (Jaroussky, en résidence à Hambourg) Liebermann (si lié à la ville de Hambourg dont il dirigea l’opéra), Praetorius, qui fut maître de chapelle à Lunebourg, pas si loin de Hambourg (groupe de musique ancienne), Zimmermann, Messiaen, Rihm (création d’une œuvre commissionnée par la NDR et dédiée à Hans Henni Jahnn né et mort à Hambourg, pour ténor et orchestre), Wagner, Beethoven (chœur et solistes pour le dernier mouvement de la Neuvième). Hengelbrock a donc conçu aussi le programme en fonction de la ville. Il a en outre dispersé les solistes un peu partout dans la salle, Jaroussky tout en haut avec la harpiste, le hautboïste Kalev Kuljus, lui aussi en hauteur, mais moindre et à un autre endroit, tout comme certaines percussions et les solistes de l’Ensemble Praetorius de musique ancienne. Par ailleurs il a choisi des œuvres avec orgue, en sorte qu’on entende la présence sonore de cet instrument si génialement intégré dans l’architecture. Enfin, le programme se déroule, dans la première comme la seconde partie sans interruption entre les morceaux, comme deux blocs homogènes, aux fins d’éviter les interruptions pour applaudissements et de donner une plus forte cohésion. L’orchestre de la NDR, qui s’appelle désormais NDR Elbphilharmonie, a donc pris ses quartiers dans son nouveau lieu, auquel il va devoir s’habituer. Si j’osais, je dirais qu’orchestre et salle s’adaptent l’un à l’autre comme la chaussure à son pied. Le son de l’orchestre va devoir s’adapter à la configuration de la salle, acoustique, surface dévolue à l’orchestre etc…C’est pourquoi il est important d’aller écouter un orchestre dans sa salle, où il ne sonne jamais comme en tournée. L’Orchestre de la NDR fondé en 1945 est un orchestre de tradition, qui a connu de très grands chefs à sa tête, d’abord Hans Schmidt-Isserstedt jusqu’en 1971, et depuis, on compte aussi bien Klaus Tennstedt, John Eliot Gardiner, Herbert Blomstedt, Günter Wand, Christoph von Dohnanyi, et depuis 2011 Thomas Hengelbrock. Ce qui frappe, c’est qu’en trois jours d’inauguration, un espace exceptionnel a été donné à la musique d’aujourd’hui avec deux créations (Rihm pour l’inauguration, et Widmann pour le premier concert du Philharmonisches Staatsorchester Hamburg sous la direction de Kent Nagano) et au XXème siècle, et une place relativement réduite au répertoire traditionnel (Wagner avec le Prélude de Parsifal, et l’inévitable dernier mouvement de la Neuvième de Beethoven, qui évidemment s’imposait et fut une immense réussite), même si samedi 14 au matin, Hengelbrock a dirigé le NDR Elbphilharmonie dans la Symphonie "Lobgesang" de Mendelssohn.
Le son de l’orchestre est de couleur typiquement allemande, avec des cordes assez somptueuses (les violoncelles et les contrebasses notamment et de beaux bois : le hautbois de Kalev Kuljus avait un très beau son, isolé dans les hauteurs de la salle). D’où j’étais placé, les voix s’entendaient parfaitement. Pavol Breslik a été magnifique dans la pièce de Wolfgang Rihm (Reminiscenz, Triptychon und Spurch in memoriam Hans Henni Jahnn), se révélant un beau chanteur pour le Lied, notamment dans les parties les plus intériorisées et lyriques, moins pour les parties héroïques, avec des notes filées superbement contrôlées et projetées. Dans le quatuor vocal de la Neuvième, Sir Bryn Terfel a été un peu histrionique et désordonné, mais la voix est telle qu’on lui pardonne, notamment en ce jour où il était permis de faire spectacle. Hanna Elisabeth Müller, voix claire, sonore et puissante, qui s'impose comme l'un des plus beaux sopranos actuels, et beau mezzo de Weibke Lehmkuhl avec qui je crois il va falloir compter.
De beaux moments pour le reste, un chœur exceptionnel pour la Neuvième composé du chœur du Bayerischer Rundfunk (direction Howard Arman) et de la NDR (direction Philipp Ahmann) qui a emporté la salle et fait verser des larmes.
Quelques éléments en creux cependant, pour des raisons techniques de fluidité du programme, piano et ondes Martenot pour l’extrait de Turangalîla Symphonie, noyés dans l’orchestre ne s’entendaient pas, pas plus que l’orgue, sauf lorsque l’instrument a été soliste (Rihm).
Au total une impression acoustique positive, même si l’opinion ne peut être vraiment arrêtée après une si brève expérience. Les autres concerts confirmeront ou préciseront l’impression globale.

Tout d’abord un son clair et précis, on entend tout dans les moindres détails, c’était patent lorsque Jaroussky, des hauteurs de la salle, a commencé à chanter accompagné de la harpe de Margret Köll. Rien n’échappait, et la clarté était telle que chaque mot était audible. Le deuxième caractère est un son peu réverbérant, mais sans sécheresse, reproduisant le son dans une exactitude presque objective, en ce sens, ceux qui aiment les salles plus chaudes comme Berlin ou Lucerne, ou le Concertgebouw, seront peut-être un peu déçus. Le prélude de Parsifal a sonné « objectif » et pas vraiment chaleureux. Ce devrait être une salle particulièrement adaptée à la musique du XXème siècle.

@Michael Zapf

Ces premières impressions restent éminemment positives pour le bâtiment et l’architecture qui confirment le génie de Herzog et de Meuron à utiliser des matériaux variés, cossus mais jamais tape à l'oeil,  avec un sens inouï de la lumière quelle qu’elle soit et de ses reflets, et à faire de l’ensemble du bâtiment et notamment des accès à la salle incroyablement soignés, un exemple d’abstraction formelle quasiment picturale, le jeu des éclairages et des couleurs faisant le reste. Bien sûr, il faut être alerte pour affronter les nombreux escaliers qui vous mènent du niveau de la Plaza à celui de la garde-robe (11) pour ensuite gagner les niveaux de la salle (12 à 16), mais il y a des ascenseurs (discrets, mais efficaces) pour votre deuxième visite, quand vous aurez parcouru foyers, bars et galeries, escaliers entrecroisés et verrières déformantes donnant sur Hambourg la nuit, fascinante. Cette inauguration (le 2ème jour était moins officiel, bien que le maire et le directeur artistique soient intervenus, avec d’assez beaux discours ) était faite de 2100 invités (avec réception à la clef pour tout le public qui se baladait avec coupes et toasts à la main) dont 1000 avaient été offerts à la population, c’est donc un public détendu, pas snob, pas guindé et particulièrement curieux qui déambulait, donnant un auditoire disponible, attentif à la musique et très concentré.

Cette inauguration est une fête quasiment nationale, la ville de Hambourg, Freistadt, ville libre, ville-Land est très fière de son nouvel emblème, mais la présence de la Chancelière Merkel et du Président de la République Gauck montre le lien indéfectible de ce pays à la musique et à la culture. Oubliées les tribulations et les surcoûts, ce monument au profil bientôt  mondialement connu, est l'Arche de Noé où au lieu des animaux on va emporter, protéger, sauver la musique, une musique pour tous parce qu’en un an, tous les élèves de la ville devront avoir vu un concert à la Elbphilharmonie. Une aventure passionnante commence.

© Iwan Baan

 

Notes   [ + ]

1. d'argent public, sans compter les 70 millions d'argent privé, soit au total 860 millions d'euros
Guy Cherqui
Agrégé de Lettres, inspecteur pédagogique régional honoraire, Guy Cherqui « Le Wanderer » se promène depuis une cinquantaine d’années dans les théâtres et les festivals européens, Bayreuth depuis 1977, Salzbourg depuis 1979. Bouleversé par la production du Ring de Chéreau et Boulez à Bayreuth, vue sept fois, il défend depuis avec ardeur les mises en scènes dramaturgiques qui donnent au spectacle lyrique une plus-value. Fondateur avec David Verdier, Romain Jordan et Ronald Asmar du site Wanderersite.com, Il travaille aussi pour les revues Platea Magazine à Madrid, Opernwelt à Berlin. Il est l’auteur avec David Verdier de l’ouvrage Castorf-Ring-Bayreuth 2013–2017 paru aux éditions La Pommerie qui est la seule analyse parue à ce jour de cette production.
Crédits photo : © Thies Raetzke
© Iwan Baan
© Michael Zapf
© O.Heissner
© Maxim Schulz

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