Programme

Wolfgang Amadeus Mozart (1756–1791)

Symphonie n°39, K 543
Symphonie n°40, K 550
Symphonie n°41, K 551

Orchestre de l’Opéra national de Paris

Direction musicale : Philippe Jordan

Paris, Palais Garnier, samedi 19 septembre 2020, 20h

Pour le début de sa saison 2020/21, l’opéra de Paris offre, à défaut des spectacles lyriques initialement programmés, une série de concerts symphoniques sur l’avant-scène du palais Garnier. Ce samedi 19 septembre, c’est Mozart qui a résonné dans la salle avec ses trois dernières symphonies, n°39, 40 et 41, interprétées par l’orchestre de l’opéra sous la direction de leur directeur musical Philippe Jordan. Lisible, détaillée, inventive et dans le plus pur style mozartien, cette lecture offre un beau parcours musical de trois piliers du répertoire symphonique où les musiciens font entendre de belles qualités d’interprétation, notamment dans le travail des phrasés. Pas de rentrée lyrique pour le moment, mais une très belle soirée qui a permis à l’opéra de Paris de retrouver une partie de son public.

Philippe Jordan 

C’est la rentrée à l’Opéra de Paris, mais pas selon des modalités tout à fait normales, situation sanitaire oblige. Qu’importe que Garnier soit en travaux : c’est à l’avant-scène, devant un rideau fermé que se produira l’orchestre ; qu’importe qu’on soit à l’opéra : c’est avec le répertoire symphonique que s’ouvrira la saison. Pas de Tétralogie pour le moment, mais une belle trilogie avec les trois dernières symphonies mozartiennes, n°39, 40 et 41 sous la direction de Philippe Jordan, directeur musical des lieux pour quelques mois encore avant de rejoindre la tête de l’opéra de Vienne. Dirigeant par cœur l’intégralité du concert – qui se déroule, Covid oblige, sans entracte et dans une salle remplie à 60% – le chef abandonne la baguette pour diriger « à mains nues » des œuvres qui méritent d’être ainsi façonnées et dessinées pour faire entendre toute leur richesse sous le schéma absolument rigoureux auquel elles se plient ; car si les trois symphonies ont été composées en l’espace de quelques semaines seulement, à l’été 1788, elles ont bien chacune leur identité propre et déploient une inventivité mélodique et d’orchestration extraordinaire sous les codes rigides de l’esthétique classique.

Symphonie n°39

La Symphonie n°39 s’ouvre ainsi dans la tonalité de mi bémol majeur, si chère au compositeur – la tonalité de l’ouverture de La Flûte enchantée, « Dies Bildnis », « Ich baue ganz », « Porgi amor » et « Mi tradi »  –, en une introduction lente et majestueuse. On entend certes dans les toutes premières mesures un manque d’homogénéité parmi les cordes, peut-être causé par la distance entre les musiciens ; mais on entend surtout le son particulièrement brillant des violons et un pupitre d’altos décidé, efficace, et moteur pour le reste de l’orchestre. Dès le début de l’allegro, les musiciens s’emparent des contrastes d’une partition alternant entre douceur et héroïsme, et on apprécie plus que tout le travail sur les reprises qui, loin d’être de simples répétitions à l’identique, sonnent toujours comme un approfondissement du propos. Voilà une qualité admirable – notamment dans les mouvements de forme sonate qui reposent sur la répétition du matériau thématique – que tous les chefs ne pratiquent pas avec autant de soin que Philippe Jordan ; mais lorsqu’on entend, dans ce premier mouvement, un son de plus en plus incarné, des piano de plus en plus subtils ou les vents de plus en plus présents aux reprises, on a bien la sensation que le discours s’enrichit de ces redites, et non qu’il s’y répète sans but.

Le début de l’Andante voit à son tour quelques imprécisions – passagères – parmi les violons ; mais ils développent ensuite avec beaucoup de délicatesse le thème principal, très mélodique, tout en rythmes pointés et enrichi progressivement par le reste de l’orchestre. Là encore, le caractère aérien de la partition, particulièrement souligné par les musiciens, n’empêche pas de laisser surgir brusquement des couleurs plus tragiques ; mais c’est sur une impression d’apaisement que se clôt le mouvement, non sans avoir laissé entendre un très beau pupitre de bassons et, surtout, de magnifiques phrasés de la part de tout l’orchestre dans les dernières pages.

Philippe Jordan s’empare du menuet avec un tempo particulièrement vif qui souligne le contraste voulu par Mozart avec l’Andante précédent et pouvait faire craindre pour l’intelligibilité des musiciens ; en réalité, ces derniers s’octroient le luxe de phrasés, lorsque les croches sont liées deux par deux, merveilleusement dessinés dans le plus pur style mozartien. Le trio offre un formidable dialogue entre clarinette, flûte et basson, auquel quelques violons répondent par touches : un bien beau moment qui ferait regretter, si l’on voulait vraiment être exigeante, une reprise si brusque du menuet.

Le dernier mouvement nous laisse en revanche conquise, où l’orchestration dense et la superposition serrée des voix n’empêchent pas Philippe Jordan d’en livrer une lecture absolument limpide, d’une lisibilité exemplaire. Pas aussi léger et humoristique qu’on l’entend parfois, l’Allegro se charge d’accents très marqués et de moments faussement tragiques, et on entend de la part des cordes de superbes crescendo-decrescendo que peu d’orchestres interprètent avec autant de finesse. On relèvera également la belle intervention de la clarinette à la fin de ce quatrième mouvement, qui vient clore en beauté une Symphonie n°39 rondement menée mais qui n’a jamais perdu le sens du détail.

Symphonie n°40

Pour les théoriciens de la période baroque et classique, sol mineur était une tonalité sérieuse, mais empreinte de tendresse et de grâce : voilà qui décrit on ne peut mieux le caractère du premier mouvement de la Symphonie n°40, parmi les plus célèbres pages de la musique de Mozart – c’est dire ! – et qui introduit sa deuxième et dernière symphonie dans une tonalité mineure (la première étant la n°25, en sol mineur également). Lyrique et majestueuse, plaintive et tragique, l’exposition se déploie ici dans un tempo assez allant tout à fait convaincant, et où les altos viennent donner beaucoup de profondeur au premier thème qu’ils accompagnent. Mais le plus intéressant reste sans doute le développement, avec ses couleurs un peu inquiétantes, où Philippe Jordan introduit quelques moments assez chaotiques, où tout l’orchestre semble jouer forte, effaçant la hiérarchie bien ordonnée entre les différentes voix maintenue jusqu’alors. Il faut avouer que ce n’est qu’une fois la surprise passée que l’on peut reconnaître l’efficacité dramatique de ce choix d’interprétation ; mais il faut la reconnaître car l’effet en est saisissant et nous fait pencher déjà vers le Sturm und Drang.

Le reste de la symphonie se déroule de manière plus traditionnelle, mais non sans un sens du détail permanent. Ainsi, on entend bien dans l’Andante la pulsation obsédante voulue par Mozart, soulignée tout particulièrement ici par les cors, et le mouvement se déploie avec beaucoup de délicatesse malgré quelques couacs ; quant au menuet du troisième mouvement, il donne à entendre avec beaucoup de clarté les fragments de thème passant d’un instrument à l’autre, avant un superbe trio où la flûte, le basson et le cor ont fait entendre leurs couleurs les plus lumineuses. L’orchestre parvient à créer une belle opposition entre le menuet, qui n’a pas grand-chose de dansant ici et se pare d’accents tragiques, et le trio déployant des couleurs faussement champêtres.

Comme pour la symphonie précédente, le quatrième mouvement de la n°40 résonne comme l’apogée d’un parcours musical intense. Pleine de contrastes dans les nuances, mêlant beaucoup de grâce à une énergie farouche, on y entend un passionnant travail du contrepoint rendu ici avec précision et sans perdre de vue le dessin de la phrase musicale ; l’occasion d’entendre aussi la virtuosité des violoncelles et un orchestre équilibré, jamais massif, qui vient sculpter la matière musicale. Sans tomber dans un pathétisme excessif, l’Allegro vient clore une œuvre plus sombre que la Symphonie n°39, et qui prépare le do majeur éclatant de la suivante.

Symphonie n°41

Sous-titrée « Jupiter », cette ultime symphonie de Mozart est l’une de ses plus majestueuses, évoquant parfois certaines pages de Don Giovanni ; mais une majesté sans lourdeur, et rendue absolument radieuse par les musiciens dans le premier mouvement. Les cuivres sont lumineux, rayonnants, et l’orchestre déploie un son d’une richesse et d’une homogénéité parfaites pour cette musique. L’expressivité des musiciens s’épanouit tout particulièrement dans le troisième motif, emprunté à l’air « Un bacio de mano » (KV 541), joliment phrasé et très mélodique, et qui constituera un beau contraste avec le deuxième mouvement dont Philippe Jordan souligne tous les accents rythmiques et toutes les possibilités dramatiques. L’Andante se révèle par moments assez déchirant, en dépit de son apparente simplicité, et on entendra à cette occasion les plus beaux piano de toute la soirée.

Le menuet et le trio font entendre, une fois encore, un son d’une homogénéité remarquable. Les cordes et les vents semblent y dialoguer, comme en une véritable conversation ; peut-être est-ce l’habitude d’accompagner les chanteurs qui donne aux musiciens cette affinité avec la parole ? L’orchestre possède en tout cas une palette expressive qui convient remarquablement au répertoire symphonique mozartien, dont il rehausse sans cesse les subtilités par des couleurs et des phrasés savamment maniés.

Mais la symphonie « Jupiter » est surtout célèbre pour son finale tout en contrepoint, hommage sans doute à Bach, à qui Mozart vouait la plus grande admiration depuis sa découverte du Clavier bien tempéré, en 1782, chez le baron van Swieten. Cela n’allait pas de soi, à une époque où l’œuvre de Bach n’était pas si célèbre ; mais à entendre cet entrelacement des voix et la rigueur de l’écriture contrapuntique, on peut trouver intéressant que la carrière de symphoniste de Mozart, qui allait devenir le grand modèle de l’ère classique, s’achève par un retour au grand modèle de l’ère baroque… Le compositeur s’amuse en tout cas, dans ce quatrième mouvement, de cet exercice complexe du contrepoint et on apprécie que la direction de Philippe Jordan y apporte des moments piano, comme de vraies respirations au milieu de ce brillant enchevêtrement de voix. L’œuvre se termine dans un rayonnement semblable à celui qui l’a commencée, et on prend conscience d’avoir suivi un long et beau trajet musical dans cette succession de trois symphonies, certes composées au même moment, mais dont chacune a prouvé sa singularité.

L’opéra de Paris n’a pu ouvrir sa saison 2020/21 dans des conditions habituelles ; mais il aura retrouvé une partie de son public à l’occasion de ce concert symphonique. Philippe Jordan et les musiciens de l’orchestre n’ont pas caché leur joie ; les spectateurs non plus. Pour preuve, des applaudissements se sont fait entendre entre chaque mouvement, tout au long de la soirée, sans provoquer la moindre réaction négative sur scène ou dans la salle. Mais si les conditions n’étaient pas habituelles, le plaisir de revenir dans la salle du palais Garnier n’en était pas moins grand. Au contraire ?

L'orchestre de l'Opéra national de Paris (avant le Covid)

Claire-Marie Caussin
Après des études de lettres et histoire de l’art, Claire-Marie Caussin intègre l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales où elle étudie la musicologie et se spécialise dans les rapports entre forme musicale et philosophie des passions dans l’opéra au XVIIIème siècle. Elle rédige un mémoire intitulé Les Noces de Figaro et Don Giovanni : approches dramaturgiques de la violence où elle propose une lecture mêlant musicologie, philosophie, sociologie et dramaturgie de ces œuvres majeures du répertoire. Tout en poursuivant un cursus de chant lyrique dans un conservatoire parisien, Claire-Marie Caussin fait ses premières armes en tant que critique musical sur le site Forum Opéra dont elle sera rédactrice en chef adjointe de novembre 2019 à avril 2020, avant de rejoindre le site Wanderer.
Crédits photo : © Philippe Gontier / OnP (Ph.Jordan)
© E.Bauer / OnP (Orchestre)
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