En articulant musique et histoire, musique et littérature, ou musique et peinture, la saison musicale des Invalides parvient souvent à surprendre ses auditeurs grâce à des programmes exigeants et qui proposent de nombreuses découvertes hors des sentiers battus.
Ainsi, les 350 ans de la guerre de Hollande sont devenus l’occasion d’un concert-lecture conçu par le claveciniste Olivier Baumont, accompagné des solistes du Concert de la Loge Tami Troman, Pierre-Eric Nimylowycz et Louise Pierrard, ainsi que de Marcel Bozonnet qui officiait comme récitant. On pourrait craindre à première vue que la soirée ne s’apparente à un cours d’histoire : mais ce serait oublier que l’histoire du Grand Siècle fut souvent racontée au travers de portraits, d’anecdotes, de mémoires ou autres historiettes qui racontaient au moins autant les caractères que les événements, et qui nous ont laissé du siècle de Louis XIV une formidable galerie de personnages et de récits à la gloire de leur roi. Olivier Baumont a ainsi choisi Saint-Simon, Courliz de Sandras, Just-Jean Etienne Roy et Louis XIV lui-même pour la partie littéraire et historique du concert : des auteurs qui racontent ce que la guerre avait pour eux de noble et de glorieux, et ce que ses héros – d’Artagnan et Turenne en tête – avaient alors d’admirable.
« La guerre est un fléau, qui est le chastiment des passions des hommes depuis que la confusion des langues en a fait des peuples divers ; et comme leurs passions ont toujours subsisté depuis d’âge en âge, la guerre s’est fait continuellement sentir chez tous les peuples du monde avec peu d’interruption jusqu’à nos jours. La valeur, et l’art de sçavoir faire la guerre est donc nécessairement devenu un point capital chez tous les peuples, et leur consentement général qui y a attaché l’honneur et la gloire dans toute la suite des siècles, y ajoute ce que les hommes conçoivent de plus éclattant et de plus flatteur, au besoin le plus continuel de la conservation des possessions réciproques, à quoy la cupidité a sans cesse augmenté le brillant des conquestes ».((« Parallèle des trois premiers rois Bourbons » dans Ecrits inédits de Saint-Simon, tome 1, Hachette (1880), p.25–26))
C’est par ces mots de Saint-Simon que commence le concert, trouvant évidemment un écho tout particulier avec l’actualité tragique de ces derniers jours et rappelant que longtemps la grandeur d’un roi – et la grandeur d’un homme – se mesurait aux guerres qu’il menait. Car si Saint-Simon garde un semblant de distance critique, les autres extraits choisis chantent largement les louanges des héros et se plaisent à raconter les combats avec nombre d’anecdotes romanesques. C’est sans doute ce qui frappe également dans le programme proposé par les musiciens : la Marche du régiment du Roy de Lully, la Marche des mousquetaires de Corrette, la Batalla de Bruna, la Sonate en trio de Schmelzer, Les Caractères de la guerre de Dandrieu, la Chaconne en do majeur de Marais… toutes ces œuvres sont des pièces brillantes, éclatantes, qui répondent à ces textes magnifiant la guerre. De pages plus sombres ou élégiaques, on ne trouve que la Pavana Lachrimae de Sweelinck et Les Pleurs de Sainte-Colombe – la première évoquant les territoires perdus par la Hollande, et la seconde pleurant la mort de d’Artagnan au siège de Maestricht.
En tant que récitant, Marcel Bozonnet privilégie une lecture sobre des textes, mais il ne se défait pas pour autant totalement d’une légère ironie, qui point par moments. Les musiciens quant à eux ne déméritent jamais lorsqu’une intervention solo leur est offerte, mais c’est ensemble qu’ils sont encore les plus convaincants : Tami Troman est une violoniste au son affirmé et profond, et si son collègue Pierre-Eric Nimylowycz est davantage en retrait, celui-ci possède de belles qualités d’écoute qui permettent aux deux violons de mettre en valeur les dialogues entre les deux instruments – on pense notamment à la Batalla de 6e tono de Bruna ou, dans une certaine mesure, à la Chaconne de Marais. Louise Pierrard à la basse de viole est un soutien solide pour l’ensemble : elle donne notamment un relief très appréciable aux Caractères de la guerre ; et si les premières mesures des Pleurs de Sainte-Colombe étaient un peu réservées voire hésitantes, la suite de la pièce a pu faire entendre un son qui gagnait progressivement en densité et en investissement.
Olivier Baumont enfin possède une grande qualité de continuiste : celle d’être à la fois à l’écoute du dessus et moteur lorsque la musique a besoin d’élan. La Sonate en Trio de Schmelzer et la Chaconne en do majeur de Marin Marais sont sans doute les œuvres où sa présence est la plus affirmée (à l’exception de la Pavana Lachrimae pour clavecin solo) : ce sont celles aussi où l’ensemble propose les plus beaux phrasés et les plus belles dynamiques.
Si le sujet et le programme de ce concert restent très spécifiques et ne susciteraient pas forcément l’intérêt de tous les publics, ils ont l’avantage de proposer des pièces moins connues du répertoire baroque et d’être d’une cohérence impeccable ; et la salle Turenne des Invalides était le lieu tout désigné pour commémorer les 350 ans de la guerre de Hollande et les figures militaires qui l’ont menée.