Jules Massenet (1842–1912)
Don Quichotte (1910)
Comédie héroïque en cinq actes, livret de Henri Cain (1910)
Création le 24 février 1910 à l'Opéra de Monte-Carlo

Mise en scène : Mariame Clément
Décors et costumes : Julia Hansen
Lumières : Ulri Gd
Chorégraphie et combats : Ran Arthur Braun
Dramaturgie : Olaf A. Schmitt

Don Quichotte : Gabor Bretz
Sancho : David Stout
Dulcinée : Anna Goryachova
Pedro : Léonie Renaud
Garcias : Vera Maria Bitter
Rodriguez : Paul Schweinester
Juan : Patrik Reiter
Le chef des bandits (rôle parlé) : Elie Chapus
Un homme (rôle parlé) : Felix Defer

Prague Philharmonic Choir
Wiener Symphoniker.
Direction musicale : Daniel Cohen

1 DVD C Major. 125 minutes

Captation réalisée à Bregenz à l’été 2019.

Seul titre encore vraiment au répertoire aux côtés de Manonet de Werther, le Don Quichotte de Massenet existait déjà en plusieurs captations, dont le beau spectacle de Laurent Pelly à Bruxelles. Par son intelligence, la mise en scène de Mariame Clément pour le festival de Bregenz méritait d’être filmée elle aussi, avec la Dulcinée capiteuse d’Anna Goryachova, l’émouvant Quichotte de Gabor Bretz et le truculent Sancho de David Stout. Dommage que, dans la fosse, la direction sans imagination de Daniel Cohen ne décolle guère.

Bien sûr, le confinement nous a privés – ce n’est que partie remise, espérons-le – du Barbier de Séville qu’elle devait présenter à Nancy en juin dernier. Mais tout de même : ç’aurait été la seule production lyrique signée en France par Mariame Clément depuis Barkouf à Strasbourg en décembre 2018. L’Opéra de Lorraine et l’Opéra du Rhin sont proches de ces terres germaniques où elle est très fréquemment employée, et elle est aussi régulièrement invitée au festival de Glyndebourne, donc il ne manque pas de publics pour applaudir son travail. On sait bien qu’il n’est donné à personne d’être prophète en son pays, mais il serait bon que les directeurs de maisons d’opéra ne donnent pas autant raison au proverbe, car on doit à la metteuse en scène française quelques spectacles aussi enthousiasmants que stimulants par l’intelligence que l’on y sent toujours à l’œuvre. Le Don Quichotte présenté en 2019 dans le cadre du festival de Bregenz ne fait pas exception, et Massenet a bien de la chance d’être aussi magnifiquement servi au DVD, puisque la captation du spectacle de Laurent Pelly à Bruxelles en 2010 constituait déjà une belle référence (et il existe au moins deux autres DVD pour ce titre).

Avec la complicité de sa décoratrice et costumière attitrée, Julia Hansen, Mariame Clément est partie d’un constat bien simple, et on ne peut que lui donner raison : le livret du Don Quichotte, dû à Henri Cain, homme de théâtre pourtant expérimenté, est d’une rare minceur, avec une intrigue épaisse comme du papier à cigarette. Le héros de Cervantès y apparaît surtout comme un rêveur, pris dans son univers fantasmé et coupé de la réalité triviale qu’incarnent le chœur et les quatre galants de Dulcinée, cette dernière hésitant entre les deux mondes qui s’offrent à elle, le prosaïque et le poétique. Plutôt que de chercher à densifier une action délayée sur cinq actes, la mise en scène opte au contraire pour l’éclatement, en proposant d’autres visions de ce que pourrait être aujourd’hui le donquichottisme.

Le premier et le cinquième acte sont conformes à l’image d’Epinal, les protagonistes semblent renvoyer aux célèbres gravures de Gustave Doré ou aux différents films inspirés par le roman. Le décor, carton-pâte et toile peinte, et les costumes, vaguement historiques et brunâtres pour le chœur, évoquent l’opéra tel qu’on le concevait encore il y a une bonne cinquantaine d’années ; on se croirait dans le Cyrano de Bergerac de Franco Alfano tel que les frères Alagna l’avaient monté en 2003. En fait, cette ringardise voulue est bien « informée » qu’il ne semble, puisque décors et costumes reprennent fidèlement ceux de la création en 1910 : Sancho est habillé comme l’était Lucien Fugère pour la création parisienne, Dulcinée arbore la même robe que Lucy Arbell, et Quichotte a la longue figure que s’était fait Chaliapine à Monte-Carlo. Les actes centraux, eux, se déroulent aujourd’hui, et nous montre l’héroïsme quichottesque dans notre quotidien, ou presque. L’expédition chez les brigands se déroulent devant un mur tagué et oppose un Superman du dimanche à une bande de racailles en sweatshirt à capuche, le passage à tabac se muant en épiphanie mystique, mais pour un temps seulement ; le retour à Dulcinée a pour cadre les bureaux d’une entreprise où le personnel fête l’anniversaire de quelque supérieure hiérarchique, courtisée par les insupportables bellâtres de service. Le plus étonnant reste l’épisode des moulins, où l’on découvre le héros, soudain dépouillé des prothèses et de la perruque qui lui faisaient la tête de l’emploi, rajeuni et en peignoir, dans une salle de bains où il fait sa toilette sous le regard de Sancho, scène banale jusqu’au moment où Quichotte disjoncte complètement face à un ventilateur fixé dans le mur dont il fait l’objet de sa fixation. Ce « pétage de plombs » assez réussi arrache au pittoresque le combat contre les moulins et montre la folie du personnage dans toute sa démesure.

Bien sûr, comme nous sommes en Allemagne et que la distribution est non francophone – à une exception près, on y reviendra –, il ne faut pas attendre de miracle en ce qui concerne la prononciation du texte. On aimerait entendre un français plus souple, plus naturel, mais on a déjà entendu cent fois pire, et l’on sent chez les protagonistes un effort d’articulation.

Vue à Pesaro dans plusieurs productions, Ruggero de la dernière reprise d’Alcina au Palais Garnier, Anna Goryachova possède un timbre somptueux au grave envoûtant, et son expérience de rossinienne la sert dans tous les passages vocalisants. Si le premier acte la trouve un peu à court de cette mélancolie qui caractérise Dulcinée selon Massenet, le quatrième lui permet de déployer une belle palette d’affects. Don Quichotte n’inclut que deux autres rôles féminins, travestis en l’occurrence puisqu’il s’agit de deux des soupirants de Dulcinée, mais dès que Pedro ouvre la bouche seul, on remarque que la soprano s’exprime dans une langue bien plus idiomatique que tout le reste du plateau : rien d’étonnant à cela, Léonie Renaud est native du Jura suisse.

Quand entrent en scène Quichotte et Sancho, on craint d’abord que leurs deux voix ne soient pas assez différenciées ; le maître paraît trop barytonnant et le valet trop basse. Cette impression se dissipe néanmoins bientôt, et chacun semble finalement bien à sa place. Avec une solide assise dans le grave, le baryton britannique David Stout a la truculence rendue ici d’autant plus nécessaire qu’il doit composer quatre personnages bien distincts, dont on retient surtout celui de l’acte des Moulins : sorte de biker aux bras tatoués et muni d’un ordinateur portable qui lui sert à illustrer son monologue machiste (cet air est peut-être la raison pour laquelle, avant le lever du rideau, est diffusé un petit film contre le sexisme, qui suscite la réaction courroucée d’un [faux] membre du public). Quant à Gabor Bretz, si d’autres titulaires ont pu prêter au héros une voix plus caverneuse, il n’en maîtrise pas moins la tessiture du rôle, et l’on apprécie la grande sensibilité de l’acteur qui joue totalement le jeu des différentes facettes que le spectacle met ici en lumière.

Dommage, alors, vraiment que dans la fosse, les Wiener Symphoniker manquent à ce point de moelleux et de sensualité, probablement à cause de la direction métronomique de Daniel Cohen, qui semble trop souvent passer à côté de l’esprit de cette musique. Ne pas vouloir donner dans une espagnolade de carte postale, c’est une chose ; diriger sans nerf, c’en est une autre.

Laurent Bury
Ancien élève de l’ENS de la rue d’Ulm, auteur d’une thèse consacrée au romancier britannique Anthony Trollope (1815–1882), Laurent Bury est Professeur de langue et littérature anglaise à l’université Lumière – Lyon 2. Depuis un quart de siècle, il a traduit de nombreux ouvrages de l’anglais vers le français (Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, Orgueil et préjugés de Jane Austen, Voyage avec un âne dans les Cévennes de Stevenson, etc.) ; dans le domaine musical, on lui doit la version française du livre de Wayne Koestenbaum, The Queen’s Throat, publié en 2019 par les éditions de la Philharmonie de Paris sous le titre Anatomie de la folle lyrique. De 2011 à 2019, il fut rédacteur en chef adjoint du site forumopera.com, puis rédacteur en chef de novembre 2019 à avril 2020. Il écrit désormais des comptes rendus pour plusieurs sites spécialisés, dont Première Loge.
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