Claude Debussy (1862–1918)
La Chute de la Maison Usher (1908–1917),

Opéra inachevé d’après la nouvelle d’Edgar Allan Poe (Nouvelles Histoires extraordinaires 1839), Livret de Claude Debussy

Mise en scène, scénographie et costumes : Olivier Dhénin
Piano et direction musicale : Emmanuel Christien
Lumière : Anne Terrasse
Collaboration artistique au costume : Hélène Vergnes
Régie artistique : Thibaut Lunet

Avec :

Anne-Marine Suire : Lady Madeline
Bastien Rimondi : Le Médecin
Alexandre Artemenko : Roderick
Olivier Gourdy : l'Ami

 

26 janvier au Musée National Gustave Moreau

Au moment de sa mort, Claude Debussy travaillait encore sur une commande passée par le Metropolitan Opera de New York : un diptyque basé sur deux nouvelles d'Edgar Allan Poe, Le Diable dans le beffroi et La Chute de la maison Usher. Il reste de cette dernière une vingtaine de minutes de musique ainsi qu'un livret quasi complet, de la main même de Debussy. À l'occasion du centenaire de la mort du compositeur et la découverte de fragments inédits du livret, le metteur en scène et directeur artistique de la compagnie Winterreise Olivier Dhénin, a réuni un plateau de jeunes chanteurs dans le Musée Gustave Moreau, lieu à la fois inédit et parfaitement approprié à l'univers d'une œuvre entre opéra miniature et monodrame.

Olivier Gourdy (L'Ami), Bastien Gimondi (le médecin) Anne-Marine Suire (Lady Madeline) Alexandre Artemenko (Roderick)

La Chute de la maison Usher est l'un des récits des plus célèbres parmi les Nouvelles Histoires Extraordinaires d'Edgar Allan Poe. Modèle de concision et d'effets, ce diamant noir de la littérature gothique s'accorde à la perfection avec l'univers mental du peintre symboliste Gustave Moreau, dont la maison – devenue Musée National – accueille aujourd'hui la version pour piano et chant de Claude Debussy. Cet instrument-orchestre est le personnage absent et en quelque sorte, le second narrateur de cette mystérieuse histoire, peuplée d'êtres fantomatiques et évanescents. Roderick Usher vit avec sa sœur jumelle, Lady Madeline, dans une lugubre maison familiale qui leur sert de cadre et d'expansion mentale et physique. À l'hypersensibilité du frère répond une asthénie de la sœur qui finira par la mener au tombeau. Le narrateur (devenu "l'ami" dans l'opéra de Debussy) répond à la demande de son ami Roderick de venir lui rendre visite et l'aider dans les préparatifs funéraires. Alors que la tempête se déchaîne et que le narrateur tente de calmer l'angoisse de Roderick en lui faisant la lecture d'un roman de chevalerie, des bruits sourds se font entendre, qui laissent présager du pire. Et c'est bien le pire qui a lieu l'instant d'après, lorsque les deux amis voient paraître Lady Madeline, ensanglantée dans la lutte pour sortir d'un cercueil dans lequel elle avait été mise précipitamment. La fuite du narrateur et l'effondrement de la maison Usher ponctuent ce récit gothique aux résonances fantastiques.

Il est intéressant de voir comment Debussy s'est approprié le cadre général de la nouvelle d'Edgar Poe (vraisemblablement dans la traduction de Charles Baudelaire) pour écrire son propre livret. Impossible de ne pas y déceler l'ombre portée de Maeterlinck dans les tournures de phrases et le profil psychologique des personnages. L'hypocondriaque Roderick et la maladive Lady Madeline laissent percer des références au personnage absent de Marcellus ("il va mourir et il m'appelle") ainsi qu'au père de Pelléas ("plus malade que lui [Marcellus] en ce moment"). On retrouve dans ces deux personnages l'atmosphère à la fois mortifère et évanescente de l'agonie de Mélisande.

Personnage muet chez Poe, le Médecin prend dans le livret de Debussy une épaisseur et une présence qui en font un protagoniste essentiel du drame. En imaginant de toutes pièces une jalousie délirante du médecin à l'égard de Roderick, le compositeur donne à la mort de Lady Madeline une explication prosaïque relativement éloignée de la psychose hallucinatoire qui vient conclure la nouvelle. Quand Poe fait dire à Roderick "Nous l’avons mise vivante dans la tombe !", Debussy transcrit "Il [le Médecin] s'est déjà vengé, le vieux corbeau : Il l'a mise vivante dans le caveau, il avait déjà voulu le faire". La mise en scène d'Olivier Dhénin souligne cette thèse de la vengeance en y ajoutant une référence au meurtre passionnel puisque c'est le Médecin (et non Roderick) qui prononce ces ultimes paroles, pure invention de Debussy "Ah ! Damné ! Tu me l'as volée…". Joignant le geste à la parole, le Médecin abat Roderick d'une balle de révolver et celui-ci tombe sur le cadavre de sa sœur.

Bastien Gimondi (Le médecin) Anne-Marine Suire (Lady Madeline)

Ces transformations et déformations du récit trahissent chez Debussy un désir (inconscient ?) de rapprocher l'univers d'Allemonde et celui de Usher, notamment à travers ce Médecin qui apparaît dans les deux opéras. Dans les deux cas réapparaît le thème de la culpabilité et du remords, avec la figure de Golaud qui se reflète alternativement dans le rôle du Médecin et celui de Roderick, tous deux jaloux et "amoureux" de Lady Madeline. "Et puis, c'est sa faute à lui, ce n'est pas ainsi que l'on aime une sœur", dit le Médecin ; "Ce n'est pas de ma faute" répète Golaud dans la dernière scène. "Ce n'est pas de cette petite blessure qu'elle peut mourir…" disait innocemment le Médecin dans Pelléas. En reliant cette remarque au personnage maléfique du Médecin dans la Chute de la maison Usher, on peut y lire une erreur de diagnostic volontaire et la volonté de précipiter la mort de Mélisande / Lady Madeline, quitte à l'enterrer vivante dans son tombeau.

Le cinéaste Jean Epstein a réalisé une version saisissante du récit d'Edgar Allan Poe, modifiant également certains détails comme par exemple le fait que Roderick et Lady Madeline soit mari et femme. Dans la plus pure tradition du vampirisme du roman gothique, Roderick provoque la mort de son épouse en peignant un portrait qui, jour après jour, lui retire la vie. Dans l'opéra de Debussy, le Médecin commente le chant de Madeline par ces mots : "il ne veut rien voir, il ne sent pas que c'est son âme à elle qui s'en va avec le chant" – lointaine allusion à la remarque d'Arkel "L'âme humaine est très silencieuse… L'âme humaine aime à s'en aller seule…[…] je n'ai rien vu […] elle s'en va sans rien dire".

Les références communes font de la Maison Usher le prolongement des souterrains d'Allemonde où règne une angoisse diffuse. "Il y a des endroits où l'on ne voit jamais le soleil" disait Geneviève, "Le soleil ne pénètre ici que pour y mourir" lui répond Roderick. Et la fissure à peine perceptible au début mais qui finira par déchirer la Maison Usher, renvoie à la fissure mentale du personnage de Roderick. Pris entre réalité et hallucinations, il est ici un proche cousin de Wozzeck de Büchner en proie à la folie – et déjà victime d'un Médecin sadique et meurtrier. On relèvera cette scène où, pris d'une crise mentale, Wozzeck décrit le monde qui s'effondre avec un soleil crépusculaire couleur de sang, exactement dans le style qu'utilise Edgar Poe pour conclure la Chute de la Maison Usher.

Le manuscrit conservé à la BNF 1 permet de constater que le livret était rédigé dans sa totalité au moment de la mort de Debussy. La partition se limite à des fragments pour voix et piano, qui ont donné lieu à plusieurs tentatives d'orchestration, notamment par le compositeur Juan Allende Blin et plus récemment, par Robert Orledge. L'enregistrement de la version Blin par Georges Prêtre et l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo 2 atteint tout juste une vingtaine de minutes.

Olivier Dhénin et le pianiste Emmanuel Christien ont choisi de donner la version originale piano-chant, en complétant les fragments par plusieurs Préludes pour accompagner les moments où le texte est simplement récité. Aux notes longues et lancinantes qui annoncent l'entrée du narrateur dans la Maison Usher, se mêlent Les Danseuses de Delphes qui soulignent l'interrogation de l'ami-narrateur au moment où il pénètre dans ce lieu inquiétant. Plus contestable, le choix de la Cathédrale engloutie comme leitmotive funèbre qui donne à l'annonce de la mort de Lady Madeline des couleurs d'une vivacité inappropriée au rythme des images évoquées par le livret. Ce qu'a vu le vent d'Ouest accompagne la montée en tension qui mêle la lecture du récit médiéval Mad Trist à l'apparition hallucinée de Madeline Usher. Là encore, on perd cette couleur glauque et froide, cette part hoffmanienne qui fait de la Maison Usher un ouvrage fortement marqué par la littérature germanique et l'univers roman gothique.

Bastien Gimondi (Le médecin) Anne-Marine Suire (Lady Madeline)

Le jeu des interprètes compense en partie le sentiment d'hétérogénéité de cette version "intégrale" d'une durée totale d'une heure environ. On imagine sans peine cette Maison Usher à travers les toiles de Gustave Moreau – plus expressives et contrastées que les peintures assez lisses de Jean-Jacques Henner, dont le musée a servi de cadre à la création de cette version pour piano et voix (Cf. photos d'illustration). L'escalier qui monte des parties privées et le fameux escalier hélicoïdal qui relie les deux étages de l'atelier, servent de lieux d'entrée et de sortie des personnages. Les chanteurs se déplacent en proximité immédiate du public, utilisant les banquettes et les vitrines dans lesquelles sont rangées les dessins et esquisses. C'est par une issue de secours latérale que le Médecin fait disparaître Madeline – astuce efficace qui permet de ne pas s'appesantir sur les préparatifs mortuaires. Ces détails morbides, présents dans le texte de Poe, font l'objet de coupures opérées par Debussy lui-même – coupures reprises par cette réduction pour piano et par la version Blin pour orchestre.

Bastien Gimondi (Le médecin)

Parmi les jeunes voix qui interprètent cette Maison Usher, on notera la belle présence de Bastien Rimondi, dont le timbre légèrement nasalisé, la diction et le mordant sinistre rappelle celui de François Le Roux dans l'enregistrement EMI.

Alexandre Artemenko (Roderick)

Alexandre Artemenko est parfait en Roderick, crédible dans l'incarnation de ce personnage accablé et hagard, secoué par des crises qui le font passer du rire irrépressible aux exclamations déchirantes. Le volume et la projection sculptent dans la masse le dédoublement d'une personnalité qui échappe à l'emprise de sa conscience. Olivier Gourdy cantonne le personnage de l'Ami dans un périmètre expressif relativement réservé, pris dans la rondeur chaloupée de son timbre qui le tient à une distance polie des hallucinations de son interlocuteur. Petite déception en revanche pour la Lady Madeline d'Anne-Marine Suire, dont le timbre suret et la projection excessive peinent à rendre les accents évanescents de cette Mélisande gothique. Le piano perlé et discret d’Emmanuel Christien impulse au plateau une énergie et une vitalité qui tient lieu – dans tous les sens du terme – de centre de gravité à ces quatre personnages, que ce soit dans les passages chantés, déclamés ou dans l'interprétation finement ciselée des Préludes.

Gustave Moreau : Les prétendants

 

 

 

Notes   [ + ]

David Verdier
David Verdier Diplômé en musicologie et lettres modernes à l'université de Provence, il vit et enseigne à Paris. Collabore à plusieurs revues dont les Cahiers Critiques de Poésie et la revue Europe où il étudie le lien entre littérature et musique contemporaine. Rédacteur auprès de Scènes magazine Genève et Dissonance (Bâle), il fait partie des co-fondateurs du site wanderersite.com, consacré à l'actualité musicale et lyrique, ainsi qu'au théâtre et les arts de la scène.
Article précédentL'apocalypse bienveillante
Article suivantLe bonheur en prison

Autres articles

1 COMMENTAIRE

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire !
S'il vous plaît entrez votre nom ici