Giuseppe Verdi (1813–1901)
Macbeth (version de 1865)

Opéra en quatre actes de Francesco-Maria Piave et Andrea Maffei, créé au Teatro La Pergola de Florence le 14 mars 1847

Direction musicale : Daniele Rustioni
Mise en scène : Ivo van Hove
Décors et lumières : Jan Versweyveld
Costumes : Wojciech Dziedzic
Vidéo : Tal Yarden
Dramaturgie théâtrale : Janine Brogt
Dramaturgie musicale : Jan Vandenhouve
Chef des chœurs : Marco Ozbic

Macbeth : Elchin Azizov
Lady Macbeth : Susanna Branchini
Banco : Roberto Scandiuzzi
Macduff : Arseny Yakovlev
Médecin : Patrick Bolleire
Malcolm : Louis Zaitoun
La suivante : Clémence Poussin

Chef des Chœurs : Marco Ozbic
Orchestre, Chœurs et Studio de l'Opéra de Lyon

 

 

 

Opéra National de Lyon, 16 mars 2018

Le festival lyonnais demande une étude assez précise des possibilités logistiques du théâtre pour supporter une alternance assez serrée. Le théâtre de Jean Nouvel n’est pas conçu comme théâtre de répertoire et si les forces vives de la maison se sont habituées à ce moment tendu de la saison, le théâtre doit répondre à un défi important.
Ce
Macbeth est une reprise d’une production d’Ivo van Hove de 2012, qui transpose l'histoire dans le monde de la finance…
La production a un atout majeur, qui n’est pas artistique, c’est son décor unique, ce qui veut dire un « service minimum » au niveau des forces techniques, ce qui n’est pas indifférent vu le défi que représente à côté une production aussi lourde que Don Carlos.
Le défi musical est autre, autant la production est « facile » techniquement, autant
Macbeth est l’un des opéras les plus difficiles de Verdi, au niveau du chant et de l’interprétation. Et de ce point de vue, le spectacle lyonnais n’a pas répondu à toutes les attentes.

Pour une étude très précise de la mise en scène, nous renvoyons le lecteur au Blog du Wanderer 

Macbeth Acte IV, scène dite "du somnambulisme". Susanna Branchini (Lady Macbeth) Elchin Azizov (Macbeth)

Lors de la première édition de ce spectacle, nous écrivions dans Le Blog du Wanderer 1 « J’ai trouvé l’une des clefs de la représentation, en écoutant la radio hier, rentrant après cette première de Macbeth de Giuseppe Verdi : la barbarie, disait la voix, c’est par exemple aujourd’hui Goldman Sachs. C’est bien ce que nous dit la mise en scène de Ivo van Hove qui considère le monde de la finance comme le vrai pouvoir du jour. Ainsi s’opère la transposition du monde gris, brumeux et sauvage du Moyen âge écossais au monde gris et tout aussi sauvage du Vatican de la finance, Wall Street. La sauvagerie en costume-cravate, la barbarie du pouvoir au sein de La Banque, les constructions mafieuses, les complots, la soif éternelle du pouvoir utilisant les leviers du jour. Voilà la réponse à la question : que nous dit Macbeth aujourd’hui ? »

Scène finale

Six ans après, même si on parle moins des Indignados, la thématique est toujours d’actualité et la mise en scène n’a pas vieilli. Elle affiche toujours cet optimisme final qui sonne aujourd’hui terriblement trompeur et trompé : face à l’univers gris et sanguinaire de Macbeth, les Indignados colorés du chœur final, la femme de ménage de couleur qui traverse l'intrigue et qui croit devenir libre, c’est bien une utopie. Le spectateur de 2018, comme celui de 2012, sait parfaitement qu’à la fin, ce seront toujours les mêmes qui gagneront et pas vraiment les Indignados…Il suffit pour cela de considérer les récents événements politiques mondiaux, et même français. En ce sens, on pouvait craindre que l’allusion aux Indignados, récente en 2012, n’apparaisse un peu vieillie : en réalité la question de l’horreur économique et de la barbarie néolibérale reste parfaitement cohérente. Le monde est plein de Macbeth, et leur nombre augmente.
Il est toujours intéressant de constater à travers une reprise l’inscription dans le temps d’une mise en scène, et nous pouvons encore souligner ici la force de celle d’Ivo van Hove, dont la vision n’a rien perdu de sa lucidité.
Théâtralement, c’est un huis clos où le couple Macbeth/Lady Macbeth est marquant par sa solitude, immédiate, et il faut à ce couple une forte personnalité pour affronter un tel travail scénique. C’est aussi l’histoire de deux passages d’un pouvoir, celui criminel de Duncan à Macbeth et celui guerrier de Macbeth à Macduff, avec ses interrogations afférentes. L’histoire ne dit pas ce que fera Macduff une fois au pouvoir, mais la lecture de Shakespeare nous a appris depuis longtemps que le pouvoir pervertit. Il y a de fortes chances que la jeune femme de ménage qui traverse sans cesse l'espace tel un chœur muet continue sa vie de soumission…

Une fois de plus on est fasciné par les vidéos qui s’imposent éclairantes ou prémonitoires : éclairantes, ces visions d’un aigle menaçant et prédateur qui pourrait symboliser les Etats Unis (en réalité ce symbole devrait être un Pycargue à tête blanche) qui tempèrent l’optimisme, ou ces chiffres qui donnent le vertige comme un ballet obsessionnel en constituant des images quelquefois menaçantes,  images des écrans auxquels les sorcières (traders) sont accrochées, image d’un univers sans âme ni ordre. Que le chœur des sorcières soit un chœur de traders donne évidemment sens à l’ensemble et répond à la question : qui manipule qui ?

Cette boite glaciale où évoluent en permanence les sorcières (puisque c’est une salle de trading) est le champ clos des ambitions et des complots avec ses tics –les téléphones mobiles qui annoncent la mort de Duncan, vue en vidéo infrarouge (le crime est nocturne) – et ses couleurs uniformément grises, comme les vêtements des employés. Seuls tranchent les robes de Lady Macbeth…une lady Macbeth entrée dans la folie que son mari tuera.
Comme on l’a dit, le final marque l’invasion des indignados, qui font rentrer couleur et diversité dans ce monde uniforme et glacial, peu à peu vidé de ses occupants. Ils y font entrer variété, sourire et joie, et jeunesse, et espoir, et ils y font sortir la mort puisque Macbeth hébété reste assis au milieu, recouvert d’une couverture, et boit une soupe tel un SDF au milieu de la foule qui exulte et qui chante le chœur final aux accents martiaux
Macbeth, Macbeth ov'è ?…
dov'èl'usurpator?…
D'un soffio il fulminò
il dio della vittoria.

Dans l’illusion qu’un pouvoir autre est né…
La mise en scène d’Ivo van Hove est brillante, a même gagné en force, chargée des six ans d’histoire qui nous sépare de la première série de représentations.
Une refonte complète de la distribution et un nouveau chef rendent cette reprise encore plus passionnante, qui s’insère musicalement dans le regard sur Verdi porté par le Festival 2018, et sur le travail de Daniele Rustioni.

La direction de Daniele Rustioni évidemment très idiomatique, essaie de tisser les liens entre le Macbeth originel de 1847 et celui révisé de 1865, deux périodes créatrices très différentes du parcours de Verdi, elle a le rythme et l’agilité de celle de 1847 encore marquée par ce qu’on appelle le jeune Verdi, et elle a la noirceur de celle de 1865, plus profonde peut-être. Rustioni en marque la couleur sombre . Volontairement, sa direction refuse le brillant et les effets, elle laisse les voix s’épanouir et les accompagne, y compris en ralentissant un peu le tempo (Chœur des sorcières), elle répond aussi à la relative épure de la mise en scène. L'orchestre très au point a parfaitement répondu à la demande de couleur verdienne…Ainsi est-il lui aussi idiomatique. Rustioni affiche un sens des nuances particulièrement aigu, soulignant tous les raffinements de la partition sans laisser de côté le sens dramatique, et surtout sans jamais tomber dans l’histrionisme et la démonstration (ce que l’on nomme quelquefois en France par erreur italianité), y compris dans la fameuse scène du brindisi, plus inquiétante que brillante dans la mise en scène de Van Hove : et Rustioni en rend parfaitement la couleur.

Le chœur de l’Opéra de Lyon ne semblait pas au mieux de sa forme dans ce Macbeth inaugural. Sans doute est-il sollicité dans ce Festival jusqu’aux limites de ses forces (chantant les trois opéras) avec plusieurs chefs de chœur et une préparation marquée par un Don Carlos totalement inconnu et tellement exigeant. Il y avait donc quelques approximations inhabituelles (chef de chœur pour cette série de Macbeth Marco Ozbic). En tous cas, le chœur des sorcières, si important, a été parfaitement contrôlé par Rustioni et particulièrement réussi par les choristes.
Du côté de la distribution, mêmes contrastes, malgré une qualité d’ensemble très homogène comme toujours à Lyon.
Évacuons d’emblée le triste accident vocal du jeune Arseny Yakovlev, un Macduff au très beau timbre qui a raté son (seul) air d’une manière si totale qu’il en a saisi d’émotion une salle compatissante. Il a crânement terminé la soirée, mais a été remplacé pour les autres représentations. Joli Malcolm de Louis Zaitoun. Intéressant aussi le médecin de Patrick Bolleire, même dans un rôle de complément, on remarque les voix qui sortent du lot.
Le Banco de Roberto Scandiuzzi est affirmé avec sa belle voix sonore, et sa réelle présence ; Scandiuzzi est un vieux routier et au milieu de tous ces chanteurs relativement jeunes, il montrait un professionalisme sans défauts et donnait une leçon de chant verdien habité.

On reste plus dubitatif devant le couple des deux protagonistes : il faut des personnalités scéniques et vocales exceptionnelles pour éclairer toutes les facettes de ces rôles impossibles : la noirceur, mais aussi la faiblesse et la fragilité de ceux qui sont pris dans l’engrenage du crime, Macbeth qui ne semble pas mauvais bougre au départ, se laisse entraîner par une Lady dont l’ambition dévorante ne recule devant rien. Le couple fait le vide autour de lui et finit dans l’isolement et l’illusion : les sorcières, comme tous les oracles, savent flatter l’hybris des personnages qui s'aveuglent et les amènent à lire le monde de manière erronée.

Susanna Branchini (Lady Macbeth) Elchin Azizov (Macbeth)

Mais Elchin Azizov et Susanna Branchini ne répondent pas à ces exigences ; Elchin Azizov est un Macbeth vocalement correct au timbre séduisant et au chant bien contrôlé. Mais c’est insuffisant pour un tel rôle, qui demande plus de raffinements dans l’interprétation, des raffinements que ce baryton n’a pas encore acquis : il chante le texte sans vraiment le posséder dans tous ses méandres et demeure largement inexpressif et fade : on ne sent aucune véritable prise sur la profondeur du rôle ni véritable incarnation.
Susanna Branchini chante les grands rôles verdiens et en particulier Lady Macbeth, la voix est forte, l’aigu marqué et facile même si quelquefois un peu crié. Mais il lui manque une subtilité et une expressivité qui font les grandes Lady. Elle chante les notes avec franchise, mais ne dit rien (tout comme avec Gatti au TCE il y a quelques années). Je pensais en l’écoutant à une Jennifer Larmore qui avec la moitié de ses moyens, naguère à Genève avait réussi à habiter le rôle et en rendre l’ambiguïté et la complexité grâce à une science supérieure de l’interprétation. On en est bien loin ici, et cela nous montre la complexité du chant verdien pour lequel la voix et le volume ne sont que le début de la pente…Les décibels sans âme dans Macbeth finissent par agacer…
Voilà toute la difficultéd’une œuvre qui ne supporte pas la médiocrité. La représentation cependant fonctionne, grâce à une direction supérieure et une mise en scène d’une exceptionnelle qualité qui tempèrent la relative déception. Toujours la théorie du trépied.2.

 

Notes   [ + ]

1. Lire la critique de l’époque
2. L'opéra est un trépied Voix, Chef, Mise en scène qui fonctionne si deux des trois fonctionnent
Guy Cherqui
Agrégé de Lettres, inspecteur pédagogique régional honoraire, Guy Cherqui « Le Wanderer » se promène depuis une cinquantaine d’années dans les théâtres et les festivals européens, Bayreuth depuis 1977, Salzbourg depuis 1979. Bouleversé par la production du Ring de Chéreau et Boulez à Bayreuth, vue sept fois, il défend depuis avec ardeur les mises en scènes dramaturgiques qui donnent au spectacle lyrique une plus-value. Fondateur avec David Verdier, Romain Jordan et Ronald Asmar du site Wanderersite.com, Il travaille aussi pour les revues Platea Magazine à Madrid, Opernwelt à Berlin. Il est l’auteur avec David Verdier de l’ouvrage Castorf-Ring-Bayreuth 2013–2017 paru aux éditions La Pommerie qui est la seule analyse parue à ce jour de cette production.

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