Cap au pire (Worstward Ho)

Métalivre de Samuel Beckett (1906–1989) publié en 1983 chez Grove Press à New York.

texte Samuel Beckett
mise en scène Jacques Osinski
avec Denis Lavant

scénographie Christophe Ouvrard
lumière Catherine Verheyde
costumes Hélène Kritikos
traduction Edith Fournier (Éditions de Minuit)

production : L’Aurore boréale I production déléguée : compagnie L’Aurore boréale I coproduction : Les Déchargeurs / Le Pôle diffusion I avec le soutien du Théâtre des Halles – Scène d'Avignon, direction Alain Timár I coréalisation : Athénée Théâtre Louis-Jouvet

14 janvier 2018 au Théâtre de l'Athénée – Louis Jouvet, salle Christian Bérard

Reprenant l'un des plus beaux succès du Off d'Avignon 2017, le Théâtre de L'Athénée – Louis Jouvet accueille Cap au pire (Worstward Ho), l'un des textes les plus sombres et désespérés de Samuel Beckett. Écrit sept ans avant la disparition de l'auteur en 1989, ce "métalivre", assemblage de récit – non récit, n'était pas à l'origine destiné à la scène. Jacques Osinski réalise le défi de représenter cet avatar de l'innommable beckettien. La présence à la fois animale et minérale de Denis Lavant subjugue et interroge. Retour sur un objet théâtral non identifiable.

Il faut mériter ce Cap au pire de Samuel Beckett, monter au cinquième étage au-dessus des cintres du théâtre de l'Athénée et découvrir la minuscule salle Christian Bérard (décorateur de Louis Jouvet) – à peine 90 sièges serrés les uns contre les autres et une scène cernée d'un joli décor en trompe l'œil. Rédigé en 1982, Cap au pire n'est pas une pièce mais un texte "romanesque", dont le titre anglais (Worstward Ho) joue humoristiquement avec le roman Westward Ho ! de Charles Kingsley, qu'il ampute au passage de son point d'exclamation. De l'Ouest en Pire, nous voilà embarqués dans un voyage sans retour sur des eaux incertaines. On pourra trouver que la mise en scène de Jacques Osinski est d'une sobriété qui confine à l'aride et au minimal. Cette économie de gestes est au contraire taillée sur mesure pour Denis Lavant, fidèle compagnon de route depuis "La Faim" de Knut Hamsun en 1996 au théâtre de la Cité internationale et "Le Chien, la Nuit et le Couteau" de Marius von Mayenburg en 2011 au Théâtre du Rond-Point.

Seul en scène, Denis Lavant est ici réduit à une présence dont l'immobilité oblige à se concentrer sur le débit de la voix. L'acteur se tient debout, pieds nus en équilibre au bord d'une feuille blanche, comme la margelle d'un puits de lumière qui finira par l'absorber à la toute fin. Juste derrière lui, un rideau de tulle qu'on croyait opaque mais qui révèle de temps à autre des constellations au dessin mystérieux dont la lumière très faible perce timidement. Avec le souffle et le regard comme seuls moteurs et pulsations, Denis Lavant réalise la prouesse de donner corps à un texte à l'horizontalité explicite, quelque part entre la neutralité blanche du Denis Roche des Dépôts de savoirs et de techniques et la lyrique obsédante du théâtre de Thomas Bernhard. On se souvient également du récent I Went to the House but did not enter de Heiner Goebbels, qui confiait Cap au pire aux solistes du Hilliard Ensemble en guise de conclusion.

"Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore. Jusqu’à plus mèche encore", ce texte de Beckett est un corps, un corps fait de mots – qui se déplie et laisse voir à nu les ligaments d'une syntaxe à la fois obsédante et déglinguée. Cette prose crépusculaire achoppe, répète, tente selon ses termes de "rater mieux". C'est un art de la chute, une sublimation de l'échec – situation idéale pour un humour (forcément très noir), comme par exemple cet "hiatus" qui suspend le débit plusieurs minutes et provoque en retombant l'hilarité générale.

Cette palinodie lancinante et circulaire ne développe pas d'intrigue, ou si peu. Juste une ombre de récit, mais pas assez pour pouvoir suivre un développement jusqu'au bout. On sent la présence de personnages réduits à des indications sommaires (un vieil homme, un enfant) qui, progressivement se concentrent sur des éléments (une tête, une pupille) selon un procédé qui anéantit toute velléité de lecture littérale : "Encore. Il est debout. Voir dans la pénombre vide comment enfin il est debout. Dans la pénombre obscure source pas su. Face aux yeux baissés. Yeux clos. Yeux écarquillés. Yeux clos écarquillés. Cette ombre. Autrefois gisant maintenant debout. Ça un corps ? Oui. Dire ça un corps. Tant mal que pis debout. Dans la pénombre vide".

Jacques Osinski

Il y a une dizaine d'années au Théâtre de l'Atelier, Sami Frey avait proposé une lecture de Cap au pire, sans le recours à la situation de scénographie qui fait du spectacle de Jacques Osinski et Denis Lavant une expérience à la fois brutale et impressionnante. L'absence d'intrigue comme projet et le pire comme seul horizon, c'est ici le discours ultime que l'acteur prononce comme on prononce ses dernières volontés au pied de l'échafaud ou bien une prière lancinante au bord d'une fosse qui s'apprête à recevoir un corps promis à la décomposition. Le sublime d'un jeu d'acteur, saisi comme négatif du jeu, accompagne la descente en spirale vers un infini qui disparaît au fil de cette quête. Le corps de Denis Lavant renvoie à cette présence à la fois monolithique et fantomatique, masse sombre éclairée dont le visage faiblement éclairé par en-dessous laisse percer un regard inquiétant. Le corps disparaît en tant que tel ; il devient espace comme Winnie dans Oh les beaux jours, ou la bouche de Not I.

"Dire un corps. Où nul. Nul esprit. Ça au moins. Un lieu. Où nul. Pour le corps. Où être. Où bouger. D’où sortir. Où retourner. Non. Nulle sortie. Nul retour. Rien que là. Rester là. Là encore. Sans bouger".

 

 

 

 

 

 

David Verdier
David Verdier Diplômé en musicologie et lettres modernes à l'université de Provence, il vit et enseigne à Paris. Collabore à plusieurs revues dont les Cahiers Critiques de Poésie et la revue Europe où il étudie le lien entre littérature et musique contemporaine. Rédacteur auprès de Scènes magazine Genève et Dissonance (Bâle), il fait partie des co-fondateurs du site wanderersite.com, consacré à l'actualité musicale et lyrique, ainsi qu'au théâtre et les arts de la scène.
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