Miranda, semi-opéra en 5 scènes par Raphaël Pichon et Katie Mitchell d'après Henry Purcell (1659–1695)

Livret de Cordelia Lynn inspiré de The Tempest de William Shakespeare.

Mise en scène : Katie Mitchell
Chorégraphie : Joseph Alford
Décor : Chloé Lamford
Costumes : Sussie Juhlin-Wallen
Lumières : James Farncombe

Avec :

Kate Lindsey, Miranda
Henry Waddington et Alain Buet, Prospero
Katherine Watson, Anna
Allan Clayton, Ferdinand
Marc Mauillon, Le Pasteur
Aksel Rykkvin, Anthony

Chœur et orchestre Pygmalion
Direction : Raphaël Pichon.

 

 

 

Opéra Comique, Paris, 29 septembre 2017

"Semi opéra" d'après Purcell et quelques autres, ce curieux Miranda imaginé par Katie Mitchell et Raphaël Pichon propose une suite à la Tempête de Shakespeare. Le livret composite de Cordelia Lynn cède en intérêt à une scénographie au cordeau avec des chanteurs-acteurs de haut vol. Un aérolithe de luxe dans un ciel baroquisant…

Le concept de semi-opéra peut s'envisager comme l'émergence d'une forme impure ou forme mixte avec pour principe le fait de juxtaposer des extraits musicaux et leur donner un sens dramaturgique. Le filon avait déjà été récemment exploité lors de l'édition 2014 du Festival d’Aix-en-Provence avec un Trauernacht d'après Bach qui imaginait une veillée funèbre autour d’un père défunt. Avec Miranda, Katie Mitchell et Raphaël Pichon ont entrelacé des airs de Purcell et des allusions à La Tempête de Shakespeare.

Le livret de Cordelia Lynn imagine le retour et la vengeance de Miranda, la fille de Prospero et personnage secondaire dans le drame de Shakespeare. Au cours d'une cérémonie qui se révèle être ses fausses funérailles, Miranda règle ses comptes avec la communauté masculine qui l'a opprimée depuis son enfance. Un père limite incestueux tout d'abord, qui l'a mariée de force à Ferdinand et Caliban qui l’a violée. Passée du statut d'adolescente à celui de passionaria par l'imagination du livret, cette "Miranda d'après Purcell" vaut principalement par l'imaginaire et l'intrigant théâtre de Katie Mitchell que par les emprunts à la musique de Purcell, mais aussi quatre pièces de Matthew Locke, une pièce de Jeremiah Clarke (Ode on the Deatth of Henry Purcell) et un motet d’Orlando Gibbons (Drop, drop, slow tears). Alternant scènes chantées et parlées, l'action est interrompue par une série de coups de théâtre qui voient l'irruption de la morte en robe de mariée, le visage dissimulée à la façon d'un tableau de Magritte.

Les nerfs du spectateur sont mis à mal par la superposition d'éléments liés au recueillement d'une cérémonie religieuse et la violence d'une prise d'otage organisée par un groupe de participants au service de Miranda. Menaçant de mort les protagonistes parmi lesquels Prospero et le pasteur, elle égrène les griefs sous la forme d'une litanie : "je fus exilée, je fus violée, je fus mariée trop jeune". Contournant à l'occasion le contenu de certains anthems pour mieux les insérer dans la trame narrative, l'entreprise de Katie vise rien de moins qu'à apporter une réponse à la pièce de Shakespeare. Le choix d'un décor unique oriente l'action sur un plan fixe et du même coup, réduit le cadre qui permettrait de saisir cette fiction dans toute sa dimension.

Ce film uniformément noir use de l'incongruité des situations et du rapport ambigu entre les personnages pour dresser une sorte de psychanalyse musicale en temps réel. Rigoureusement rythmée, l'action culmine dans un sommet de tension et s'évapore entre rêve et cauchemar. La densité et la complexité du flux musical ne se perçoit jamais comme hétérogène mais agit à la fois comme bande-son et protagoniste invisible du drame. Raphaël Pichon conduit son Ensemble Pygmalion dans des niveaux de détails assez impressionnants, alternant les climats de douleur et de d'exaltation. La présence du chœur en scène contraint à une rigueur de tous les instants en ce qui concerne les mouvements (d'un réalisme et d'un naturel saisissants) et la précision des entrées (irréprochable de bout en bout).

Kate Lindsey est une Miranda tour à tour furibonde et altière. La voix est d'une admirable beauté plastique et d'une présence impressionnante. Katherine Watson incarne Anna, la jeune épouse de Prospero. Katie Mitchell la représente enceinte au moment du drame en ajoutant une ressemblance troublante avec la fille qu'on croyait disparue. La voix est brillante et d'une justesse dynamique et expressive remarquables. Le Ferdinand d'Allan Clayton n'a pas à forcer son talent pour tirer son épingle du jeu dans un rôle aux dimensions relativement réduite. Des palmes enfin au jeune sopraniste Aksel Rykkvin qui joue Anthony, le fils de Miranda et Ferdinand. Annoncé souffrant, le Prospero d'Henry Waddington se limite aux interventions parlées, doublé en fosse par un excellent Alain Buet qui a accepté le défi d'apprendre le rôle le jour même afin de sauver la soirée. Une réserve s'impose pour l'anglais problématique du pasteur chanté par Marc Mauillon qui nous avait habitué à d'autres performances…

À revoir sur https://www.arte.tv/fr/videos/078266–000‑A/miranda-d-apres-henry-purcell-a-l-opera-comique/

David Verdier
David Verdier Diplômé en musicologie et lettres modernes à l'université de Provence, il vit et enseigne à Paris. Collabore à plusieurs revues dont les Cahiers Critiques de Poésie et la revue Europe où il étudie le lien entre littérature et musique contemporaine. Rédacteur auprès de Scènes magazine Genève et Dissonance (Bâle), il fait partie des co-fondateurs du site wanderersite.com, consacré à l'actualité musicale et lyrique, ainsi qu'au théâtre et les arts de la scène.

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