Le Premier Meurtre – création mondiale

Opéra d’Arthur Lavandier (né en 1987)

Livret de Federico Flamminio

Direction artistique et musicale Maxime Pascal

Mise en scène, scénographie Ted Huffman

Assistant mise en scène Agathe Cemin

Projection sonore Florent Derex

Chargée de production Iris Zerdoud

Vidéo surtitres Pierre Martin

Dramaturgie Federico Flamminio

Costumes Pascale Lavandier et Clémence Pernoud

Chef de chant Alphonse Cemin

Lumières Joseph Malcolm Ripperth

Régie orchestre et backline Romain Bekier

Réalisateur informatique Baptiste Chouquet

Collaborateur au mouvement Adam Hewlett Weinert

Avec

Gabriel Vincent Le Texier

Emma Léa Trommenschlager

Hippolyte Taeill Kim

L’autre Vincent Vantyghem

Misère Elise Chauvin

Herman Manuel Nuñez-Camelino

Aleksandr Damien Bigourdan

Orchestre Le Balcon

le 8 novembre 2016 à l'Opéra de Lille

Donné en création mondiale à l'Opéra de Lille, ce "Premier meurtre" séduit autant qu'il déroute. Les éléments dramaturgiques sont saisis par le prisme d'un livret aux contours étranges et poétiques signé Federico Flamminio, tandis que la musique d'Arthur Lavandier développe un écrin de gestes et de figures étroitement en lien avec l'expression chantée de ce contenu littéraire. Une découverte en même temps qu'un défi.

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Ce "Premier meurtre" est déjà la troisième incursion du jeune Arthur Lavandier dans l'univers de l'opéra, après De la terreur des hommes (2011) sur un livret de David Levin-Becker et Bobba (2015), en collaboration avec le photographe Julien Taylor. Le livret de l'écrivain et poète Federico Flamminio est ici mis en scène par Ted Huffman, ce qui aboutit à un résultat d'une épure extrême, spectacle visuel sur le mode d'une variation intellectuelle et quasi-elliptique aux confins de l'intelligibilité. Répondant à une question évoquant la possibilité d'un rapprochement avec Tchekhov, Vincent le Texier (interprète du rôle de Gabriel) résume parfaitement la situation de désarroi qui saisit le spectateur : "Ce choix n'impose pas une lecture, il conserve l'abstraction et le dialogue entre le rêve et le spirituel. Le champ des possibles reste complètement ouvert et le mystère perdure. Ce livret peut donner libre cours à des interprétations très différentes."

 

C'est donc dans une lecture éminemment poétique qu'il faut accepter de suivre les éléments d'une dramaturgie qui n'apparaît qu'incidemment et sous forme de bribes de situations théâtrales, plutôt qu'une suite narrative et discursive. Impossible de résumer l'intrigue sans évoquer cette réserve de taille, sinon évoquer le fait que le personnage qu'on dira "principal" (Gabriel), est un écrivain, plus précisément un auteur dramatique, saisi à la croisée de trois univers qui sont autant de prismes de lecture : psychologique, réaliste et fantasmé. Les allusions de ce "premier meurtre" à une possible allusion biblique se révèlent être une fausse piste. Il s'agit ici d'une histoire qui hésite entre présence réelle et métaphorique – histoire au cours de laquelle l'auteur est amoureux de son personnage (Hippolyte), lequel se suicide sous les yeux (ou dans l'imaginaire) de son amant et créateur. Ce drame est aussitôt suivi de l'assassinat de Gabriel par son épouse Emma, dans une crise de jalousie aux termes difficilement élucidables. Visiblement influencé par les théories de René Girard sur le mimétisme comportemental, le livret de Federico Flamminio fait la part belle à la notion de meurtre comme constituant de l'ordre culturel et social. Sans doute faudra-t-il reconnaître dans cet argument une relative inadéquation, voire un certain manque de carburant dramaturgique capable de fournir l'énergie et l'impulsion suffisantes pour tenir cette une heure trois-quarts sans ressentir ce sentiment envahissant de traverser plusieurs très longs tunnels…

 

Réglée à la perfection, la scénographie invite sur le plateau un orchestre miniature qui évolue aux côtés des protagonistes. Ces musiciens sont grimés en Gabriel (barbe grise en collier, lunettes et redingotes) et jouent sans partition – une véritable prouesse qui permet une grande liberté dans les gestes et les déplacements (y compris une spatialisation des musiciens dans les étages supérieurs de la salle). Les personnages sont conduits sur scène selon des règles mystérieuses ; une sorte de rite ésotérique au cours duquel on les guide en leur cachant les yeux juste avant qu'ils se mettent à parler. Un dernier élément, technologique celui-ci, vient renforcer ce climat d'étrangeté et d'onirisme. Il s'agit d'un système d'amplification des voix, à l'aide d'invisibles micros placés à même la joue des interprètes et qui restituent jusqu'au moindre soupir et sanglot. Cette proximité extraordinaire procure une sensation paradoxale de pouvoir pénétrer jusque dans l'intimité du jeu et des échanges entre les personnages, alors qu'en l'absence de projection vidéo, on garde un contact visuel conforme au point de vue ordinaire d'un spectateur depuis son fauteuil.

 

Maxime Pascal dirige "son" collectif Le Balcon avec l'enthousiasme et l'engagement qui permet au projet d'atteindre son objectif d'un bout à l'autre de la soirée. À contre-courant du livret, la musique d'Arthur Lavandier développe des idées musicales qui jouent avec gourmandise la carte d'une multiplicité des couleurs et des gestes sonores. Les pleurages de timbres et les dégradés harmoniques évoquent les abstractions symbolistes de Pelléas, saisies au vol par la virtuosité des tempi et des enchaînements.

 

Le plateau réunit des individualités capables de concilier qualités de jeu et de chant, de façon à rendre au mieux les éléments d'une dramaturgie passablement erratique et ambiguë. Vincent Le Texier étonne à plus d'un titre dans le rôle de cet écrivain désabusé, double lointain d'un certain Eschenbach dans Mort à Venise. L'émission naturelle trouve dans l'écriture de Lavandier un cadre expressif tout à fait convaincant. Taeill Kim est un Hyppolite à l'émotion vibrante et sensible, tandis que le duo féminin oppose la véhémence torrentielle de Léa Trommenschlager (Emma) à la blessure incandescente d'Élise Chauvin (Misère). Les deux ténors Manuel Nuñez-Camelino (Herman) et Damien Bigourdan (Aleksandr) commentent à la manière d'un coryphée miniature les déplacements et les intentions des protagonistes. Vous avez dit "déroutant" ?

 

 

 

 

 

 

 

 

David Verdier
David Verdier Diplômé en musicologie et lettres modernes à l'université de Provence, il vit et enseigne à Paris. Collabore à plusieurs revues dont les Cahiers Critiques de Poésie et la revue Europe où il étudie le lien entre littérature et musique contemporaine. Rédacteur auprès de Scènes magazine Genève et Dissonance (Bâle), il fait partie des co-fondateurs du site wanderersite.com, consacré à l'actualité musicale et lyrique, ainsi qu'au théâtre et les arts de la scène.

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